L’étoffe du cauchemar

Si l’on veut, Un fils perdu est un roman. C’est aussi un conte comme le XVIIIe siècle les affectionnait, mais un conte où l’horreur la plus invraisemblable est vraie. Une histoire drôle et macabre comme seuls peuvent les imaginer les êtres nés dans les fers, les écrivains issus de pays gouvernés par la terreur depuis une, deux, trois, quatre générations. Sacha Filipenko est biélorusse et écrit en russe. Un fils perdu est son troisième roman publié en français et il se dévore comme un pain amer fourré de fruits couleur d’humour noir.


Sacha Filipenko, Un fils perdu. Trad. du russe par Philie Arnoux et Paul Lequesne. Noir sur Blanc, 192 p., 19,50 €


Le personnage principal du récit, Francysk Loukitch, est, comme Sacha Filipenko, musicien. Il a dix-sept ans et s’apprête à devenir violoncelliste professionnel. Il vit avec sa grand-mère parce que sa mère est un peu légère, et son père absent. Heureusement pour lui, il a un grand frère. Vous le connaissez, c’est toujours le même depuis la république des Soviets ; jadis, il se faisait appeler « petit père » ; aujourd’hui encore, « grand frère » ; dans la rue, c’est « le frangin ». Omniprésent, détesté, détestable.

Le fils perdu, de Sacha Filipenko : l'étoffe du cauchemar

Vue de Minsk © CC0/Dzmitry Rylko

Tous vivent dans une grande ville biélorusse non nommée. Minsk ? Peut-être, sans doute ; en tout cas, il y a un tramway, un métro, une chaleur suffocante l’été et une grisaille désespérante l’hiver. Doucement sarcastique, Sacha Filipenko l’appelle « la ville des architectes médiocres » : à elle seule, la formule concentre toute la triste esthétique d’une profession, comme les autres, soumise et aux ordres.

Francysk Loukitch vit presque normalement. Il a une petite amie, des copains qu’il retrouve dans les toilettes du lycée pour échanger des blagues en biélorusse, langue interdite. Il vaque au rythme de son métronome – un objet qu’on retrouvera, signe du temps, de la répétition, de l’angoisse qui revient comme un tic-tac. Bientôt il est happé par une bousculade qui se transforme en carnage.

La scène est inouïe, c’est à ce genre de lignes que l’on mesure un écrivain : trois pages où se mêlent l’orage, le rythme, les images, les détails et les gros plans, la mort venue d’on ne sait où exactement. Ce pourrait être aujourd’hui, hier, demain, les gouttes de pluie se muent en gouttes de sang, sous les baskets et sur les marches du métro surgit « la bête endormie », le mythe se mêle à la science dure : « Les scientifiques affirment que le tissu osseux est près de cinq fois plus résistant à la pression que le béton armé, mais Francysk vit de ses yeux le tibia d’un homme se briser. »

Francysk survit, mais dans le coma. Nous sommes en 1999. Seule sa grand-mère croit en lui et grince des dents en entendant le mot « euthanasie », réservé aux chiens, pense-t-elle. Alors elle veille, confie à ce petit-fils endormi ses pensées, accueille son copain Stass… Pendant dix ans, elle lui lit la grande littérature mondiale en vivotant de ses travaux de traductrice pour l’Académie des sciences. Jusqu’au jour où l’inespéré advient : 2009, Francysk se réveille et redécouvre la vie sous un régime de terreur et d’absurde. Sa grand-mère est morte. Désormais – géniale inversion –, c’est lui qui ira se confier à celle qui a sombré dans le coma éternel.

Le fils perdu, de Sacha Filipenko : l'étoffe du cauchemar

Le pays qu’il retrouve est figé dans la glace d’une contre-utopie réelle, pétrifié dans la peur, mangé par l’arbitraire. C’est un pays où rien ne change, et, même pire, où le temps recule. Blasés et blagueurs, les médecins qui suivent Francysk disent n’avoir aucun mal à trouver des « crochets plantés dans le passé » qui lui permettront de se réorienter dans le temps et l’espace : « Regardez la publicité dans la rue, toutes ces affiches socialistes. […] Le pays entier s’est transformé en décor de son enfance. On ne saurait rêver de plus grande aide de la part de l’État ».

Le lecteur sourit mais il est troublé. N’est-ce pas pour « dénazifier » l’Ukraine que son voisin l’a envahie ?  Presque un siècle s’est écoulé, mais en Biélorussie et en Russie le passé a été crocheté par des satrapes oscillant entre folie, malfaisance et mensonge. Pour qui a grandi dans l’Europe libre, la lecture du roman de Sacha Filipenko est presque déstabilisante, tant les repères qu’il découvre y sont tronqués. Il faut des notes (merci aux traducteurs et à l’éditeur) pour être sûr de comprendre et remettre les faits à l’endroit. Dans l’ex-Europe soviétique, l’histoire n’a pas seulement été écrite par les vainqueurs, elle a été récrite par eux.

Sacha Filipenko fait montre d’une immense perspicacité sur les conséquences humaines, politiques et intellectuelles d’un siècle de violence. Partout dans son récit, des remarques fusent et suscitent des réflexions vertigineuses sur la peur de la liberté, le goût de la force, la prise en main des esprits, sur notre insignifiance aux yeux de ce type de pouvoir (des « moucherons », voilà ce que nous sommes, rappelait récemment le dernier maître du Kremlin).

Le fils perdu, de Sacha Filipenko : l'étoffe du cauchemar

Sacha Filipenko © Lukas Lienhard / Diogenes Verlag

Les enfants jouent « à la dispersion de manifestation » et s’accommodent d’un camarade matraqué et en sang, l’économie oblige les musiciens à gagner leur vie en vendant des balais-chiottes, le culte de la personnalité n’a pas honte de lui-même…  Certaines réalités sont difficiles à croire. Nous l’avions oublié, nous croyions au désir de démocratie. Aveugles que nous sommes. « Bâtir un État sur des contingences absolument imprévisibles, à l’aveuglette… que peut-il y avoir de plus insensé ? Est-il besoin de dire que chez nous, ici comme en tout, il n’y a aucune place pour la contingence, aucune place pour l’inattendu ? » Il arrive que le récit frôle le royaume de la morale et de la métaphysique.

La forme du roman a quelque chose d’étrange. Le récit mêle les genres mais ce n’est ni pour des raisons esthétiques ni par facétie pure. Les portraits, les scènes, les dialogues relativement classiques, alternent avec des monologues intérieurs où les personnages s’accrochent à leur boussole intérieure pour ne pas vaciller et ne pas se laisser emporter par le mensonge. Ailleurs, la description d’une place publique se mue en fable : un monument, un oiseau, une fiente, et tout est dit sur l’histoire qui bégaye et le moutonnisme. L’image de la vie comme une arche revient. Des chansons traditionnelles, des paroles de rocker, des poèmes nourrissent le récit et l’enracinent dans une langue vraie et dans la résistance.

Un fils perdu prolonge la grande tradition de la satire politique. Vous lisez la préface avant de lire le roman, puis vous la relisez pour en mesurer la portée et méditer sur la déraison, la contrefaçon, l’étoffe de la vie, plus fine que celle du cauchemar.

Tous les articles du numéro 150 d’En attendant Nadeau

;