La troisième fenêtre du bestiaire

Deux ans après la disparition de Pierre Guyotat, les éditions Gallimard entament la publication posthume des écrits du poète, en livrant aujourd’hui le dernier pan du triptyque Joyeux animaux de la misère. Le premier livre est sorti en 2014, suivi en 2016 par une seconde partie intitulée Par la main dans les Enfers. Avec Depuis une fenêtre, nous retrouvons un texte publié par Michel Surya dans Lignes à l’occasion du trentième anniversaire de la revue, augmenté de deux autres chapitres et de deux ébauches. Bien qu’inachevées, ces pages reprennent cette fable chantée neuf mois après que Rosario eut été laissé pour mort à la suite d’une altercation. C’est donc par un chant de résurrection que s’ouvre la publication des textes posthumes de Guyotat. 


Pierre Guyotat, Depuis une fenêtre. Joyeux animaux de la misère III. Gallimard, 144 p., 15 €

Michel Surya, Mots et mondes de Pierre Guyotat. Matériologies II. La Nerthe, 108 p., 15 €


Dès les premières lignes, nous savons que nous sommes revenus en ce lieu ouvert sur un grand espace, sur l’immensité diffuse qui entoure ce bordel, cette zone intercontinentale d’une mégalopole à « l’intersection de trois continents ». Dès les premières lignes, le texte de Pierre Guyotat a retrouvé ce souffle corporel pour dire la fable cruelle, à la fois caressante et drôle, pleine d’humour comme l’a souligné son auteur, avec cette langue oralisée et rythmée qui ne cesse de dire cet asservissement joyeux et terrible des corps. L’ouverture évoque une guerre tant annoncée et qui s’approche de plus en plus : « Neuf mois plus tard… (Lieu, heure, effectif, guerre proche ? …) ». Comme jadis à Ecbatane, la proximité de cette guerre fait naître une tension au sein des dialogues. Elle étouffe la parole des esclaves-victimes, dont il s’agit d’écouter « les cris noyés dans le sang ».

Cette guerre forme la scène primitive des écrits de Pierre Guyotat. Elle en édicte la loi fondamentale : de la boucherie au bordel, tout échange entre les figures établit un rapport de force et de domination entre maîtres et esclaves, entre humains et non-humains, entre le corps de « putain » et le désir. Neuf mois plus tard, donc, le temps de mettre au monde une progéniture, nous entrons dans une forêt de mots qui dit la condition de l’état « putain », où le non-humain se décline selon un bestiaire qui privilégie le rat, le vautour et la chienne. Les organes sexuels oscillent entre la chatte et le serpent, alors la question du genre et de l’identité sexuelle reste indécise dans un monde où le « putain » mâle est assorti d’un vagin. Un tel bestiaire n’offre aucune forme d’euphémisme face à la violence crue qui y déferle. Tout au contraire, ce bestiaire part des égouts ou de la décharge d’ordures pour donner l’assaut à une hauteur qu’il tente de conquérir.

Depuis une fenêtre. Joyeux animaux de la misère III, de Pierre Guyotat

Pierre Guyotat (2005) © Jean-Luc Bertini

Développant plusieurs trames, ces pages donnent peu d’indications sur les intentions finales de l’auteur. Depuis une fenêtre est écrit dans cette « langue aisée, d’une seule traite et toutes affaires cessantes », dans la foulée de Par les mains dans les Enfers, et poursuivi jusqu’à la fin novembre 2019, c’est-à-dire quelques mois avant la mort de Pierre Guyotat. Il s’agit probablement d’un des derniers textes auxquels Guyotat ait travaillé. La spontanéité du texte donne à lire bien plus qu’une ébauche ou des fragments, car au fil des pages nous retrouvons le rythme du verbe et cette cadence calculée entre le souffle et le son. Mais l’absence de fin laisse ouvertes les possibilités du dénouement de ce livre et de la trilogie. Poursuivant les échanges autour du bordel, ce troisième volet laisse entendre que Rosario prépare une fugue sur sa moto et s’apprête à abandonner sa condition d’esclave pour rejoindre le monde des humains. Échappée hors de cet état « putain », qui est un état de non-droit ou un non-état comme l’a rappelé Michel Surya, le flux du texte serait donc émancipatoire ? Peut-on imaginer une autre fin pour Rosario ? Ou bien faut-il entrevoir l’équation entre bordel et boucherie comme une forme de compensation ? Au fur et à mesure que Rosario s’éloigne de sa condition et que son désir décroît, la guerre s’intensifie et la destruction se généralise. La destruction de tout organisme mène à des scènes de famine et de cannibalisme. La prose rythmée par la violence des corps est traversée par un désir « humanimal », pour finir par faire basculer la boucherie de guerre en une boucherie cannibale. Le langage incantatoire qui transforme les mots en extension de corps passe par le viscéral pour mener le lecteur vers l’extrême limite transgressive de cette boucherie.

Michel Surya a montré comment ces incan­ta­tions traversent le corps esclave pour venir concurrencer le verbe de Dieu. Cette explication avec Dieu indique comment la parole du poète dit le non-humain pour entrer en concurrence directe avec la parole de Dieu. Guyotat a rappelé son attrait pour le bas et les « rejets » de l’humanité, « ce sordide qui forme le magnifique ». Il ne peut croire en Dieu qu’à la condition que celui-ci se confonde avec ce bas, avec l’état « putain », qu’il soit le plus asservi et pour devenir le verbe par lequel l’humanité puisse dire son asservissement. Ainsi, nous entrons de plain-pied dans la dialectique du maître et de l’esclave lorsque Rosario déclare : « À maître tu m’atteins ma vérité ». Mais, contrairement à ce qui se passe chez Hegel où l’esclave détient la vérité du maître, chez Guyotat c’est le « putain » qui détient la vérité de Dieu. De fait, le paradoxe est qu’il ne peut y avoir d’émancipation hors de l’état « putain ». Celui qui ne dispose de rien ne pourra jamais être libre. Il ne peut pas perdre ce verbe dont le privent les humains. Il est le seul à pouvoir dire la vérité de son non-état. Telle est la raison profonde pour laquelle Rosario ne pourra jamais s’émanciper et ne pourra fuir le bordel.

En rejetant les notions d’œuvre, de narration ou de psychologie du personnage, l’asservissement n’aliène pas un sujet mais une figure qui représente l’état du sans-sujet, celui qui est ontologiquement déshérité. « Que mon maître de bon cœur qu’il m’affranchit lui tenir ses filles me fait son héritier » : c’est ainsi que Rosario chante son affranchissement. L’abandon du sujet permet de délaisser la litanie de l’asservissement pour entrer dans la langue jubilatoire des asservis. Une voix qui se cherche et se trouve dans ce troisième volet des Joyeux animaux de la misère tente d’explorer les limites de ce paradoxe. L’asservi ne deviendra un jour héritier qu’au prix de la perte de cette langue, ce verbe libre dans lequel il trouvait jadis le seul ressort de sa liberté. Ce paradoxe est celui qui oppose le verbe poétique au langage de la domination, signe de l’appauvrissement et de l’écroulement de ce monde, alors que tout dans ce texte cherche une conquête de la hauteur, du vent qui vient souffler les ordures de la décharge sur la façade du bordel jusqu’au dernier dialogue du maître « contre » son putain du haut de la fenêtre, d’où il lui décrit les environs du bordel. Ce sera au moment où l’édifice commence à s’effondrer que l’affranchi apprend la décision de son maître : « que maintenant, humain, tu meurs, plutôt que putain ». L’affranchissement est à peine croyable pour Rosario qui se tourne vers une chouette, symbole de la connaissance et de la perspicacité, rapace qui bénéficie de la vue nocturne pour voir la véritable identité de Rosario : « putain, humaine, humain ? ».

Depuis une fenêtre se clôt sur un dernier dialogue où le maître sombre dans la nostalgie de son ancien « état » de putain. Le flux verbal, qui rappelle combien Pierre Guyotat est proche de James Joyce, déploie toute l’ampleur du paradoxe de l’affranchissement en rappelant « le plaisir de l’asservissement » ou encore que seuls les affranchis sont des maîtres « purs », par rapport aux maîtres « impurs » qui sont nés d’un humain. Si ces pages ne permettent pas de trancher les intentions de l’auteur quant à cette dialectique de l’affranchissement, elles soulignent la nature prophétique du verbe poétique qui est placé en bas, au niveau du sol, là où l’esclave et le « putain » se confondent avec le plus sombre des bestiaires.

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