Pierre Guyotat et le corps charnel de la parole

L’auteur d’Éden, Éden, Éden et de Tombeau pour cinq cent mille soldats vient de publier Par la main dans les Enfers. Un de ces écrits – ou poèmes ? – dont il faudrait écouter la « pulsation suicidaire ».


Pierre Guyotat, Par la main dans les Enfers. Joyeux animaux de la misère II. Gallimard, 422 p., 24 €

Humains par hasard. Entretiens avec Donatien Grau. Gallimard, coll. « Arcades », 240 p., 21 €

Pierre Guyotat : La matière de nos œuvres. Sous la direction de Donatien Grau. Actes Sud/Association Azzedine Alaïa, 197 p., 30 €


Il n’est parfois sans doute pas de meilleur moyen de désamorcer la charge explosive d’une œuvre que de répéter qu’elle est transgressive et absolument moderne. Pierre Guyotat, qui a toujours récusé la notion d’« œuvre » (mais aussi celles de « création » et d’« écrivain »), est si bien parvenu à renverser les normes, à pulvériser les catégories par lesquelles se désignent habituellement les textes dits d’avant-garde, qu’il est resté celui par qui le scandale arrive, malgré la révérence souvent exprimée à son endroit, révérence qui témoigne davantage d’une vénération envers un artiste tout entier traversé par le « désir de durer » que d’une véritable acceptation de ses « écrits-forteresses » et de ses « écrits-barricades ». S’il est resté le pourvoyeur d’intranquillité dont chaque écrit sème le trouble, c’est aussi parce qu’il s’est toujours considéré comme l’Exclu, peut-être le Hors-la-loi, au sens où Michel Leiris le disait de Francis Bacon.

Pierre Guyotat s’est toujours vu nulle part, a toujours conçu un texte comme un délit, comme le lieu des ruptures, des effractions : « Je vêts le clandestin, je dévêts l’officiel », est-il dit dans un livre ancien, Vivre. Devant les perspectives dépravées qu’il offre, des perspectives remettant en cause aussi bien les trop sages et trop abstraits discours sur l’humanisme que la question de la morale en littérature, les lecteurs, mis sur la sellette, s’avouent pour le moins désorientés. Si le rêve de tout écrivain est que son livre entre dans le monde pour y accomplir son œuvre de transformation et de négation, on pourrait dire des écrits de Pierre Guyotat que, contrairement à ce que les différentes formes de censure exercées à son endroit ont laissé croire, ils provoquent une salutaire secousse, mais échappent à toute définition du choquant.

Pierre Guyotat

Autoportrait de Pierre Guyotat

À côté de ses textes dits « décents », ses ébauches « orgiaques », nourries d’une énergie « orgastique », l’ont fait passer à ses débuts pour un demi-fou, certains parlant d’Éden, Éden, Éden comme d’un canular psychiatrique. Livre « non présentable », d’une poésie sans complaisance, selon les mots de Michel Leiris, Éden, Éden, Éden, en 1970, valut à son auteur une réputation de monstruosité sadienne, alors que, si par ses excès il brisait la loi, la norme, c’était plutôt par une volonté rimbaldienne d’« arriver à l’inconnu » en étant le grand malade, le grand voyant, le grand maudit. Il eut beau se défendre pour n’être rangé ni parmi les spécimens de la tératologie ni parmi les voyous archangéliques, même s’il ne dissimulait pas son désir de « s’encrapuler », la crudité de ses écrits, le mélange de ce qu’il y avait d’extrêmement sordide et de ce qui se distinguait par une véritable noblesse, une extrême pureté même, qu’on y découvrait, créaient, chez les lecteurs pour qui ils n’étaient pas totalement inaccessibles, une perturbation qui les empêchait de les lire autrement qu’à travers le prisme du normatif et du dévoyé.

Pierre Guyotat n’a jamais caché que l’envie de poésie chez lui a succédé à une envie d’être prêtre. Il serait pourtant hasardeux de classer ses textes parmi les textes sacrilèges, où le blasphème serait un catalyseur d’inventivité. Dans les entretiens qu’il a accordés à Donatien Grau, qui a aussi été le maître d’œuvre, au printemps dernier, d’une exposition (à la galerie Azzedine Alaïa), et d’un numéro de la revue Critique (n° 824-825, janvier-février 2016) à lui consacrés, Pierre Guyotat rappelle que ses écrits sont des pages arrachées au livre du « sacré humain ». Il reconnaît en avoir supprimé les termes idéalistes, ne jamais y introduire une quelconque morale, une quelconque autorité, pour qu’on y trouve toujours la chair de la vie – non pas un monde réaliste mais un monde réel, même si certaines pages de Tombeau pour cinq cent mille soldats peuvent se décrire comme un « grand flot onirique » dont le jaillissement continu produit un effet éperonnant.

La seule morale à laquelle il acquiesce est la liberté. Elle ne va pas sans une rigueur exemplaire. Car, si Pierre Guyotat est un lyrique, il se définit aussi comme un constructeur, et n’a cessé de rejeter toute tentative de le reléguer dans le « ghetto de l’inconscient ». Si certains écrits sont des labyrinthes, ils possèdent aussi une telle cohérence qu’il les compare à des fortifications massives. S’il y a une certaine fureur dans l’écriture, elle s’accompagne de cette « ardente patience » que Rimbaud jugeait indispensable dans l’exploration poétique. Le « plaisir outre-vie » réclamé à cor et à cri ne s’obtient qu’au prix d’un travail mental intense.

À cette prose insurrectionnelle, née de ce qu’il appelle la « gouaille de la douleur », Pierre Guyotat doit d’être rangé parmi les subversifs et les tourmentés, alors qu’il aurait aimé, avoue-t-il à Donatien Grau, figurer au rang des lumineux. Lui pour qui il est nécessaire de ne vivre qu’en nomadisant, lui qui se dit anxieux devant tout ce qui est fixe, immuable, s’est fait l’habitant de l’arrière-fond, des mondes périphériques : ses personnages ou, selon son expression, les figures, les progénitures de ses fictions, sont les sentinelles d’un pandémonium débarrassé de toute préoccupation religieuse. Le bordel y est le lieu où voyeur et voyant, maquereau et putain, acheteur et acheté, se livrent à une « danse sacrale du corps prostitué ».

Pierre Guyotat, Par la main dans les enfers, Gallimard, Humains par hasard, Gallimard-Arcades et La matière de nos œuvres, Actes Sud

Pierre Guyotat © Jean-Luc Bertini

Joyeux animaux de la misère, dont le second volet, récemment paru, a pour titre Par la main dans les Enfers, est de ces écrits – ou poèmes ? – dont il faudrait écouter la « pulsation suicidaire ». La guerre, le meurtre, l’inceste, le feu, la foudre, la frénésie, y forment une matière textuelle où, par le ressassement, par la capacité d’obséder, mais aussi par ce que Michel Leiris, en lisant naguère Éden, Éden, Éden, nommait la capacité d’halluciner, Pierre Guyotat parvient à la saturation, jusqu’aux limites du supportable, comme si l’écrit tout entier était hanté par ce mot d’ordre : la beauté sera paroxystique ou ne sera pas. L’enfer ici est moins un enfer chrétien que l’enfer des classiques grecs, le royaume des ombres dans lequel descendirent Ulysse et Énée. Un enfer qui n’est pas sans faire penser à la démesure d’un Erich von Stroheim (dont Pierre Guyotat admire tant Les rapaces).

Après Coma, Formation et Arrière-fond, réputés plus « lisibles », Par la main dans les Enfers est un de ces textes qui sont des « coups de boutoir antirhétoriques » et des pamphlets politiques, puisque, une nouvelle fois, Pierre Guyotat, à travers un « récit » œdipien, le récit d’une castration, démystifie le sexe, s’interroge sur l’asservissement – « Je traque l’esclave absolu », a-t-il dit autrefois –, tout en faisant des figures du bordel des figures héroïques, et non de lamentables et gémissantes proies.

La mission que s’assigne l’artiste, si mission il y a, est toujours de se mettre à l’écoute, d’une part, de l’enfance en lui, d’autre part, de sa « clandestinité intérieure », qui lui permet de faire chanter les mots – seule façon de métamorphoser ce monde sans éclat. Quand au « texte savant » se superpose le « texte sauvage », quand s’opère un éclatement de la syntaxe et du lexique, quand l’artiste veille avant tout à parler « d’humain à humain », il arrive non seulement aux limites du connu, mais atteint une sorte de puissance comique, par laquelle tout se transforme, à commencer par la langue maternelle. Le « sabir » ainsi obtenu se veut un crime contre la langue et un moyen de sauver les mots de ce qui les fige dans des automatismes : le langage, tout comme le monde, a besoin d’être régénéré. Et seul un poète musicien, attentif au rythme qu’il insuffle à ses textes, hanté par les variations de Schumann, de Palestrina, de Roland de Lassus, ou de Monteverdi, est capable d’oser cette régénérescence, sans perdre de vue la magie ou le « corps charnel de la parole ».

Pierre Guyotat

Fragment du tapuscrit du Tombeau pour cinq cent mille soldats

Par la main dans les Enfers met, une nouvelle fois, le sacré humain au centre. Une nouvelle fois, c’est l’Histoire, et non les histoires, qui fascine Pierre Guyotat. La guerre d’Algérie et la découverte de Rimbaud ont présidé à l’écriture de Tombeau pour cinq cent mille soldats qui, malgré les apparences, doit peut-être plus aux Tragiques d’Agrippa d’Aubigné qu’à la littérature sadienne. Les Leçons sur la langue française, données à Paris VIII Saint-Denis entre 2001 et 2004, ont révélé que les influences de Pierre Guyotat (« on est fait des textes qui nous précèdent ») sont plus à chercher du côté de Baudelaire que des expressionnistes, de Michelet que de Genet. Il est le fils spirituel de certains mémorialistes, mais il serait vain de se demander s’il a, dans la voie qu’il s’est choisie, un prédécesseur. Il serait tout aussi vain d’essayer de lui trouver des héritiers. Sans doute n’a-t-il que des épigones. Michel Foucault, dans ses considérations sur la littérature rassemblées sous le titre La grande étrangère, dit que chacun rêve d’écrire le livre meurtrier de tous les autres livres. Pierre Guyotat, entre fusion et manque, entre aspiration à être bafoué et certitude d’être glorieux, entre écartèlement et désir de vie, entre mort et transfiguration, est à coup sûr le grand Veilleur, l’énigmatique Solitaire de la littérature française.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Linda Lê

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