Traverser la mer un enfant dans les bras

Ce livre est d’abord un poème de Niki Giannari intitulé « Des spectres hantent l’Europe ». Il accompagne un documentaire éponyme tourné par elle et Maria Kourkouta dans un camp de migrants en Grèce. Georges Didi-Huberman commente l’ensemble, en historien de l’art et en philosophe. Poursuivant une réflexion au long cours, il invite à reconsidérer l’une des questions les plus graves de notre époque.


Georges Didi-Huberman et Niki Giannari, Passer quoi qu’il en coûte. Minuit, 104 p., 11,50 €


Très récemment, Olivier Cadiot prescrivait de « ne pas faire de poèmes sur les migrants. Ni minimalistes ni répétitifs. Ne dites pas je à leur place. […] Arrêtez l’art ». Injonction de bon sens. C’est ce qu’on pensait du moins jusqu’à la lecture d’un poème, justement, de Niki Giannari, « Des spectres hantent l’Europe ». Un poème grec sur les migrants n’étonne qu’à moitié. La Grèce compta et compte encore tant d’émigrés et de réfugiés qui chantèrent tant l’exil. Ce texte ne s’adresse pas aux familles laissées derrière mais bien à nous, Européens, depuis Idomeni, aux syllabes si évocatrices de l’Iliade. Ici point d’Homère, mais un campement de réfugiés à la frontière gréco-macédonienne. Ces lignes disent et tentent de donner un sens au sort de ces personnes « qui ont traversé la mer avec un enfant dans les bras », pour citer Cadiot. De la poésie donc, au laconisme propre à ceux qui, côtoyant le désastre radical, ne peuvent ni bavarder ni se taire. Cette écriture, empathique mais retenue, brise la syntaxe, entrecoupe son phrasé, déploie des moyens pauvres afin d’atteindre une vérité autre que celle du reportage. Elle aide à voir la situation telle qu’elle est : un fait politique. Et non pas un « drame » ou une « tragédie ». Politique, cette écriture l’est d’abord par sa production matérielle comme par sa situation. Niki Giannari participe à Thessalonique à l’un des dispensaires de santé autogérés. Au camp d’Idomeni même, elle agit avec ses occupants. Cela se sent, tant son attention se porte non sur le malheur mais sur le désir obstiné des humains avec qui Giannari a vécu. Émis depuis l’œil du cyclone, ce texte s’inscrit dans la guerre sociale en cours et y contribue.

Georges Didi-Huberman et Niki Giannari, Passer quoi qu’il en coûte

Niki Giannari

« Avec un désir

que rien ne peut vaincre

ni l’exil, ni l’enfermement, ni la mort

orphelins, épuisés,

ayant faim, ayant soif

séculaires et sacrés

sont arrivés

en défaisant les nations et les bureaucraties. »

On comprend que Georges Didi-Huberman ait entrepris de gloser ce poème et les images qu’il accompagne. Maria Kourkouta avait participé à l’exposition « Soulèvements » au Jeu de Paume et la communauté de ses préoccupations avec celles de l’historien de l’art apparaît nettement. Ligne par ligne et plan par plan ou presque, les dépliant petit à petit, l’auteur dégrafe les attaches de ce dru réseau de gestes triviaux et d’allusions. Celles, notamment, relatives à Walter Benjamin. Cet homme mort devant une frontière fermée. Motif de l’œuvre de Didi-Huberman, le penseur allemand hante Passer quoi qu’il en coûte d’une manière très particulière, spectre ancien parmi ceux qui viennent. Convoquant une matière textuelle que l’on croyait propre aux années 1930-1940, l’ensemble du propos résonne de manière effrayante, inattendue, avec notre actualité. Ainsi, comment ne pas reconnaître dans les migrants d’aujourd’hui la figure du « paria » théorisée par Arendt, en tant que « paradigme moderne de la discrimination et de l’oppression ». De fait, les migrants contemporains incarnent, comme cela a déjà été le cas par le passé, la suspension des droits fondamentaux, ne serait-ce que par leur lieu de relégation : le camp. Ce dernier, supposément protecteur, n’en est pas moins une zone extra-juridique. En lui se condense et est mis au jour le délitement des fondements éthiques de l’Europe.

Georges Didi-Huberman et Niki Giannari, Passer quoi qu’il en coûte

Georges Didi-Huberman © Jean-Luc Bertini

Souvent, Passer quoi qu’il en coûte dialogue avec Survivance des lucioles, autre essai de Didi-Huberman, publié en 2009. Dans ses dernières pages, on y voyait l’image d’un migrant kurde dansant seul une nuit dans le camp de Sangatte, lieu aujourd’hui disparu. L’auteur distinguait alors, dans la lumière incertaine de ce corps et de sa couverture de survie, l’une des « lucioles, ces signaux humains de l’innocence anéantis par la nuit ». Prépondérante dans la pensée de l’auteur, la notion de « luciole » désigne ce qui résiste en dépit de la lumière aveuglante de la domination. Cette tâche d’élucidation se poursuit ici. En dépeignant par film et poème interposés ce désir implacable de passer la frontière. Désir et donc force, chez ceux-là mêmes que la doxa nous accoutume à envisager soit du côté de la faiblesse, soit de celui de la menace. Dans Sidérer, considérer, Marielle Macé observait, pour le déplorer, « qu’on ne percevait les migrants que comme des spectres ». Au contraire, Didi-Huberman décèle une puissance dans cette condition ectoplasmique. Il rappelle que le spectre, revenant du passé, se dirige quelque part, tandis que « sa nature revenante fait signe en même temps, vers une mémoire et un autrefois ». Le spectre déploie une dynamique. Qui nous questionne et nous rappelle de quel sombre passé il vient. Tout en faisant partie des lucioles, le spectre s’en distingue car « la survivance n’est pas seulement tournée vers l’autrefois : elle fait de la mémoire une puissance de désir, donc d’avenir et de nouveauté ». Or, en nous faisant nous souvenir, il nous indique une direction. Car avec le spectre revient ce que nous avons suffisamment oublié pour en arriver à des camps en Europe. Naît alors, de manière à la fois surprenante et habituelle chez Didi-Huberman, un optimisme en sourdine. Il peut dérouter, ou sembler insuffisant, déplacé, voire trop paradoxal. Peut-être. Et pourtant, ni compassionnelle ni froide, cette démarche décentre la signification politique des migrants, leur en donne une, tout simplement. Elle nous oblige.

 « Ils passent et nous pensent », écrit Niki Giannari.

« Les morts que nous avons oubliés,

les engagements que nous avons pris et les promesses,

les idées que nous avons aimées,

les révolutions que nous avons faites

les sacrements que nous avons niés,

tout cela est revenu avec eux.

Où que tu regardes dans les rues ou les avenues de l’Occident,

ils cheminent : cette procession sacrée

nous regarde et nous traverse. 

Maintenant silence.

Que tout s’arrête.

Ils passent. »


Cet article a été publié sur Mediapart.

Ulysse Baratin

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