Des femmes combattantes

Le deuxième roman de l’écrivaine américaine Maaza Mengiste, née à Addis-Abeba en 1974, raconte l’invasion de l’Éthiopie par les troupes de Mussolini en 1935 et la résistance éthiopienne qui s’ensuivit jusqu’à la libération en 1941. Pris entre la tentation d’être une Iliade éthiopienne et le refus de céder à l’esthétisation d’une guerre, Le roi fantôme se veut un tombeau pour les femmes qui la firent.


Maaza Mengiste, Le roi fantôme. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin. L’Olivier, 464 p., 24 €


Quelques mois après le début de la guerre, l’empereur Haïlé Sélassié s’exile en Angleterre et abandonne son pays à l’occupation fasciste en mai 1936. C’est sans compter que « cent mille hommes, si féroce que soit leur appétit pour ce beau pays, ne sauraient égaler le nombre d’Éthiopiens déterminés à en préserver l’indépendance, nonobstant toute arithmétique ». Kidane, fils d’un héros de la première guerre italo-éthiopienne (1885-1896), lève une armée de résistants prêts à mourir sous ses ordres, parmi lesquels de très nombreuses femmes. Dans son ombre, on suit le destin de Hirut, une orpheline arrivée très jeune à son service et à celui de son épouse, Aster. C’est Hirut qui a l’idée de faire passer un simple musicien pour l’empereur revenu au pays, afin de remotiver les troupes. C’est elle aussi qui demande à se battre et tue pour se venger des viols que lui fait subir Kidane. Elle encore qui s’échappe de la prison du sadique colonel Carlo Fucelli. Elle, enfin, qui conserve pendant des décennies les documents d’Ettore, notamment des photos prises par ce soldat italien juif chargé, ironiquement, « d’immortaliser » les pires atrocités italiennes : « Il pend, dans un rai de soleil mourant, maintenu par un arbre qui plie sous son poids. Voyez sa tête et sa jungle de cheveux bouclés, l’oreille mutilée qui forme un creux dans sa mâchoire étroite. »

Le roi fantôme, de Maaza Mengiste : des femmes combattantes

Maaza Mengiste © Nina Subin

En campant au milieu de ces champs de bataille une femme qui, n’ayant pas de contours vraiment définis, en représente mille, Maaza Mengiste suit un objectif précis : « L’histoire de la guerre s’est toujours écrite au masculin, mais la vérité est différente – en Éthiopie, et de tout temps, dans tous les conflits. Les femmes ont toujours été là. » Aujourd’hui, même si l’armée ukrainienne est constituée à 23 % de femmes, nous avons de la guerre en cours l’image de femmes partant en exil tandis que les hommes restent combattre. Le roi fantôme vient s’ajouter au corpus grandissant des textes qui exhument des récits, réels ou imaginés, de femmes guerrières : La guerre n’a pas un visage de femme de la Biélorusse Svetlana Alexievitch, ou Défriche coupe brûle de la Salvadorienne Claudia Hernandez.

Chez Maaza Mengiste, les femmes, par-delà leurs différences de classe, conjurent les violences qui les assujettirent à des hommes éthiopiens en obtenant le droit de se battre contre les hommes italiens. Dans le roman, le cheval de Troie des Éthiopiens est la prostituée Fifi, espionne pour Kidane dans le camp italien. Pour Aster comme pour Hirut, devenir soldat est une manière de se montrer comme étant « bien plus que ce que le monde voit en nous », à partir de cela même qui les rend vulnérables : « elle a laissé derrière elle la servitude et fait de son corps une arme ». Les émotions qui traversent alors toutes ces femmes sont millénaires, trop intenses pour être vécues, et c’est par leur biais que s’engouffre l’épique dans ces pages.

Pourtant, le lyrisme qui point est toujours équilibré in extremis par une certaine sobriété. La forme qu’utilise Maaza Mengiste semble pensée pour contrer toute esthétisation guerrière et pour ne pas nous laisser oublier les efforts qu’il fallut fournir pour tirer ces femmes de l’obscurité. L’écrivaine s’inspire d’années passées dans les archives familiales à rassembler des photos, lettres, articles de journaux, à visiter les sites des batailles, mais aussi à se renseigner sur son arrière-grand-mère, qui avait lutté pour obtenir le droit de se battre. Son roman épouse le rythme de cette enquête personnelle, il comprend des clairières et des pas en arrière. Cela se traduit par une infinité de brefs chapitres, jamais numérotés, mais rangés parfois selon des catégories. Ce sont les « Interludes », qui nous emmènent du côté de l’empereur en exil. Ce sont les passages où « Le chœur », sorti d’une tragédie grecque, un « nous » dont on ne connaît pas véritablement la nature, commente une évolution, chante le courage des protagonistes, les avertit des dangers à venir. Et enfin des descriptions de photos de prisonniers, vivants ou déjà morts, qui font penser aux analyses faites par Susan Sontag des photos de torture à Abou Ghraib.

Le roi fantôme, de Maaza Mengiste : des femmes combattantes

Le roi fantôme se démarque d’une littérature de guerre à la Tennyson par ces moments de ralentissement et par des dédoublements là où une immédiateté serait plus étourdissante. Souvent, plutôt que de lire des actes, l’écrivaine ne nous donne que ce qui en sera chanté : « Leur chant dira comment les femmes lâchent leurs paniers et leurs cruches. Comment elles écartent leurs métiers à tisser et leurs pelotes de laine. Elles se lèvent d’un bond ». Sauf quelques moments où l’écriture s’essouffle et se laisse déborder par la grandeur de l’histoire, le roman tient le cap entre abstraction poétique et déchirement concret des chairs, entre vastes panoramas et accessoires infimes, ne basculant jamais trop absolument d’un côté ou de l’autre.

Loin de verser dans la tendance contraire à une histoire uniquement masculine, les femmes protagonistes de Maaza Mengiste ne se distinguent pas du maillage très resserré d’histoires qui – par-delà les tensions qui les déchirent – unissent les Éthiopiens en un peuple. Aster et Kidane connaissaient les parents de Hirut ; le fusil de cette dernière, utilisé par son père pendant la précédente guerre, circule de main en main ; la transmission est assurée puisque « les azmaris les plus talentueux d’Éthiopie chanteront ce jour pendant des années ». Ces histoires éthiopiennes ne se conçoivent pas séparément de la terre qui les porte, rendant plus incongrue encore la présence italienne. Les résistants que décrit Mengiste surgissent d’entre les collines et les herbes, leurs messagers sillonnent le pays en courant, affublés d’épithètes homériques (ils ont les « pieds ailés »), et tous comptent sur le fait que « chaque pierre se mettra à notre service, chaque rivière coulera dans notre direction ».

L’écriture mime cette continuité, par un jeu d’anaphores incessantes, une rythmique de reformulations successives, jusqu’à ce que chaque phrase donne l’impression d’être aussi un peu de la suivante et que chaque acte unique s’accompagne d’une multiplicité d’interprétations. « C’est une nonne qui se mue en hyène, un esprit tourmenté qui réclame vengeance du haut des arbres desséchés. C’est l’impératrice Taitu ressuscitée d’entre les morts pour combattre les ferenjoch. C’est un fantôme sans nom dépêché par le Tout-Puissant pour maudire nos ennemis étrangers ». Cette déferlante de voix et leurs imaginaires s’opposent à une écriture plus clairsemée dès que l’on passe du côté italien et à la froideur des photos dont s’entoure Ettore, fasciste malgré lui : fils d’un Juif ukrainien qui a fait le choix d’ensevelir son histoire, il ne dispose pas d’un héritage mémoriel qui le pousserait à résister. C’est un pareil oubli des histoires des femmes, et ses répercussions, que Maaza Mengiste cherche à prévenir avec Le roi fantôme.

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