Vivre un songe

La belle idée que celle d’enjamber le temps, celle de partir bras-dessus, bras-dessous avec Shakespeare pour une folle nuit ! Chris Adrian dans Une Nuit d’été nous emmène à une soirée de fête à San Francisco avec trois invités qui, en chemin, vont croiser leurs contemporains mais aussi Titania et ses fées, Obéron et les elfes, Puck le malicieux, tous à la recherche de leur amour perdu, chaque fois réinventé. L’extraordinaire baigne ce roman inventif qui glisse de l’état de veille à l’univers du songe, offrant tristesse et tendresse, élans et sortilèges : un divertissement rare.


Chris Adrian, Une nuit d’été. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru, Albin Michel, 445 p., 25 €


On le sait, les quatre cents ans de la mort de Shakespeare (1564-1616) seront jalonnés de maints hommages littéraires, et les comédies du grand Will, tout particulièrement, trouveront des plumes d’écrivains pour réécrire librement les aventures de ses commères et de ses effrontés qui ont langue bien pendue et poches pleines de gaudrioles. Chris Adrian a tiré le premier, en s’inspirant du Songe d’une nuit d’été (1592-1594), songe de la nuit de la Saint-Jean, nuit unique où fleurs, herbes et plantes ont des vertus magiques, où les mortels sont frappés de folie, où les rêves inspirent les amoureux et où se manifestent dans les bois et les parcs d’étranges créatures. C’est la vie, confusément dans un miroir, une vision de la vie, selon Puck. Sans doute les trois personnages qui se rendent séparément à l’invitation de Jordan, interne d’hôpital, ont-ils besoin de compagnie et de fête pour oublier qui un deuil, qui une rupture. Mélancoliques et curieux, tels sont Henry, Molly et Will, trois personnages en mal d’amour qui empruntent des entrées différentes puis traversent Buena Vista Park et s’y perdent, lorsque la nuit est encore jeune. Mais là, dans le secret des ténèbres sous une colline, c’est l’autre royaume, celui de Titania et Obéron. Dans l’ombre il faut aussi compter avec cinq sans-abri frappant leurs tambourins pour la répétition d’une comédie musicale, clin d’œil au programme social du cru comme au festival Shakespeare in the Park qui se déroule chaque été à Manhattan dans Central Park.

Une sortie du quotidien pour secouer la mélancolie s’impose d’entrée de jeu pour les humains, avec la perspective de rencontres d’un soir, le vague désir d’une métamorphose sentimentale, du retour de « l’amour aussi rapide qu’un bruit, aussi léger qu’une ombre, fugace comme un rêve, bref comme l’éclair dans la nuit charbonneuse qui dans un accès de fureur dévoile ciel et terre ».1 Et pour les fées et les elfes, zélés pourvoyeurs des amours vengeresses de Titania délaissée par Obéron, la métamorphose va de soi, au rythme des clochettes et des sautillements dans les clairières moussues. Au clair de lune, dit l’elfe :

« Par les collines et les vallons
À travers ronces et buissons
Dans les grands parcs et les enclos
Traversant les flammes et les eaux
Je vagabonde sur la terre
Plus vif qu’une sphère lunaire ». 2

Ainsi vont se répondre et s’imbriquer deux univers en écho portant le plaisir de l’enchaînement des surprises, la confrontation des mortels aux créatures hybrides telles ces Fougères Chantantes au creux des grottes et palais de verdure. Et là, Chris Adrian déploie son imagination luxuriante, grave ou légère, ses tableaux poétiques, sa résurgence surréaliste pour une comédie des erreurs et surprises de l’amour, une nuit à la renverse. Il veille aussi aux retours en arrière pour bâtir la vie de ses jeunes gens meurtris, leur donner cœur et corps avant l’avènement de la Grande Nuit. Molly, « Juste-une-Fille », est une âme endeuillée par la mort de Ryan, son amour, c’est une petite vendeuse de fleurs, Will crée des jardins et butine ses clientes, tandis qu’Henry Blork, jeune interne gay aux « flammêches de rêverie », récemment abandonné par Mike, va faire le lien entre les deux mondes.

Né en 1970, féru de théologie, Chris Adrian surprend, enchante, comme si lui-même n’avait ni totalement quitté l’âge magique, ni renoncé à la fascination juvénile exercée par les super-pouvoirs. Ce pédiatre oncologue en exercice, d’abord auteur de nouvelles dont le recueil de neuf textes paru en français en 2012 sous le titre Un ange meilleur, fréquemment publié dans The New Yorker, Story ou McSweeney’s, propose ici son troisième roman. L’allégorie lyrique est son registre sous les murailles de vent du surnaturel, mais sa pratique de l’hôpital pour enfants – autre titre de l’un de ses romans – lui fait cerner la maladie des jeunes patients, la voix des mourants, l’amour immense et la douleur des parents. À cet égard, Chris Adrian confie que le chapitre 3 où Titania et Obéron, immortels impuissants cette fois, veillent leur Garçon volé aux mortels qu’emporte la leucémie, est directement transposé d’une situation critique, vécue dans son service. Ainsi l’écriture est-elle à la fois le contrepoint d’une mauvaise journée à l’hôpital, mais surtout l’échappée belle dans le merveilleux et la superpuissance face à l’incurable et à la mort. Si le pédiatre est le témoin de tragédies, l’écrivain, lui, explore le trauma par le truchement du Dr. Henry Blork, mais il invente aussi la cure, la survie, il transforme bêtes et gens, il invente danses et cavalcades, l’ivresse et le grotesque, toutes les culbutes de la nuit de la Saint-Jean.

Il y a un véritable plaisir du texte à l’évocation de Titania, Reine de la Nuit, Impératrice de l’Air, Suzeraine de la Lune d’Automne, à la création d’une ribambelle hétéroclite et au raccommodement des coeurs brisés. Finie la morosité, finies les frontières des perceptions ordinaires, fini le monde mortel ! À l’évidence, Chris Adrian aime beaucoup la pièce de Shakespeare, et si le grand Will de Stratford soigne les mélancolies, le petit Will de San Francisco soigne les arbres et les fait refleurir. En même temps, Adrian, né à Washington et venu de Boston, souhaite rendre hommage aux merveilles de San Francisco, parcourant le parc de Buena Vista, le bien-nommé, évoquant la traversée du Golden Gate en rollers,  « la grosse tache sombre d’Angel Island, les lumières d’Alcatraz, les remous à la surface des eaux ». Les sanfranciscains et les créatures du barde se répondent : « ça c’est de la magie ! s’exclama l’écureuil, Exactement, répondit Henry. Puis non, non, c’est de l’amour ! C’est ce que je veux lui dire ! ». Le fou, le lunatique et le poète de Shakespeare revivent dans le roman d’Adrian, qui fait du bien, car vivre un songe c’est songer à vivre.


  1. Le songe d’une nuit d’été, I, 1, 144, traduction Jules et Jean-Marie Supervielle.
  2. Ibid., II, 1,2.
Crédit pour la photo à la une : © Gus Eliott

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