Steinbeck, deux mille mots par jours

Le carnet de bord de John Steinbeck, tenu au cours des années 1938-1941, offre un commentaire inédit des Raisins de la colère. Document précis et précieux, Jours de travail livre la fabrique du roman au fur et à mesure que s’élaborent méthodiquement la forme et le sens de ce chef-d’œuvre de la littérature américaine.


John Steinbeck, Jours de travail. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Pierre Guglielmina. Seghers, coll. « Inédit », 206 p., 19 €


« Sur les terres rouges et sur une partie des terres grises de l’Oklahoma, les dernières pluies tombèrent doucement et n’entamèrent point la terre crevassée. » Qui ne se souvient de ces premières lignes des Raisins de la colère, prélude à l’exode des Okies chassés par la poussière et la sécheresse, paysans exploités, miséreux à bout de souffle migrant vers des vergers fertiles ? Le roman est couronné par le prix Pulitzer, traduit en 1947 par Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel : un livre immense, 500 pages serrées en trente chapitres, des paysages, des fossés et des routes, des bivouacs du pauvre, des familles brinquebalées, des personnages magnifiques dont l’inoubliable Rose de Sharon et sa miséricorde. Et Steinbeck dans chaque mot.

Les journaux des Raisins de la colère accompagnent l’écriture de ce troisième opus d’une trilogie qui comporte déjà En un combat douteux et Des souris et des hommes. Cette fois Steinbeck décide de consigner les étapes sur le papier, et ce de manière quotidienne, pour se trouver seul face à lui-même. Car en février 1938, la pièce Des souris et des hommes continue d’attirer un large public, on s’arrache les rôles pour la tournée, si bien que l’écrivain inquiet fait, à 36 ans, l’expérience de la « catastrophe du succès », pour reprendre le mot de Tennessee Williams : il a désormais une réputation à soutenir et se met à perdre le repos et le plaisir, sentant bien que les gens ont changé à son égard. Il commence même à douter de pouvoir désormais écrire un livre honnête : « C’est de toutes les peurs la plus grande. J’y travaille mais je ne peux rien dire. Quelque chose en moi est empoisonné. »

Le journal du livre doit poser des balises, faire office de registre et de pèse-lettre pour la qualité et la quantité journalière, c’est un outil pour restaurer sa confiance, l’ancrer dans son monde intérieur alors que Steinbeck déroule la saga des damnés de l’Oklahoma en route vers la Californie.

Les 123 entrées sont une mine de renseignements de tous ordres sur la trempe de l’homme et de l’écrivain, son métier, sa méthode. Au travers de ses confidences à lui-même, au fil de ses bonnes résolutions, l’auteur se dévoile dans la simplicité de son décor intime. Il habite à l’époque à Los Gatos, d’abord la petite maison Arroyo del Ajo – le « ravin de l’ail » – puis Old Biddle Ranch, un vaste domaine avec une vue magnifique sur les montagnes de Santa Cruz. Chaque jour, il commence par confier ses préoccupations à son stylo, un stylo merveilleux qui ne coule jamais trop et ne fait jamais de taches, et ce faisant il nous livre sa vie côté cour, côté jardin.

« Un écrivain, c’est un schizophrène qui se contrôle », lui dira plaisamment Edward Albee, son compagnon de voyage en URSS. On mesure d’emblée l’extraordinaire de l’entreprise à la fois documentaire et fictionnelle : en prélude, dix pages en février 1938, une première version jetée sur le papier entre mai et octobre 1938, avec un titre, trouvé le 3 septembre par son épouse Carol à partir d’un hymne à la République de 1862, « un titre merveilleux, le livre existe enfin », dit-il. Steinbeck s’est au départ fixé une durée : sept mois, peut-être cinq. Il collecte de la documentation dont les bulletins destinés aux migrants, qui insistent sur la nécessité d’un contrat légal préalable et recommandent de ne pas se ruiner en essence pour se consacrer à la nourriture et aux vêtements de la famille.

En confiance, Steinbeck nous fait cheminer près de lui, tout au long de la maturation, avec humilité, sévère envers lui-même se reprochant ici la dispersion, l’incompétence, là un « fiasco verbeux », se traitant de « paresseux », de « vacillant », de « misérable ». La routine s’installe : dans l’entrée 122, en date du 29 janvier 1941, on trouve pêle-mêle le feu qui flambe dans la cheminée, les maux de dos et d’estomac et le point de situation : « Je devrais ouvrir la page pour le travail d’aujourd’hui sur le livre. Il y a tant de choses qui doivent entrer dans ce livre. Un nombre de choses étonnant. Mais je vais les inclure toutes si je me détends et les introduis jour après jour et ne me soucie plus que des 2 000 mots de travail quotidien. C’est la seule façon de le faire, je m’en suis rendu compte. »

John Steinbeck, Jours de travail.

Une discipline donc, une responsabilité, des doutes, des inquiétudes, des souffrances aussi. D’abord le temps qui s’égrène et qui fuit, la panique qui s’installe, la cadence à tenir, « je suis à peu près dans les temps pour ce qui est du décompte des mots » (22 juillet 1938), l’obsession de la page à écrire coûte que coûte, « le temps file et le manuscrit rampe » (2 septembre 1938). Et il y a aussi les contingences – « ce foutu déménagement », les voisins, les visiteurs dont Charlie Chaplin et John Cage ou Carl Sandburg –, les bruits, les inévitables choix d’emploi du temps – « trop de choses qui me rendent dingue. Fred Soule a téléphoné hier pour me demander d’intervenir à la radio en ce qui concerne les migrants » (7 septembre 1938).

Steinbeck ne vit pas en autarcie, il est bouleversé par la famine et la détresse des cinq mille familles de saisonniers venus en surnombre pour la cueillette des petits pois, par les camps d’hébergement, et il va même prêter son nom à un comité d’organisation agricole. Pourtant il s’inquiète : signe-t-il trop de pétitions ? Va-t-il devenir « un pigeon d’argile » ? Autour de lui il sent le monde nerveux, l’Europe sous tension, il écoute le discours sur la guerre d’Hitler et craint le chaos, il observe la grande réunion à Munich pour la partition de la République tchèque et suit la crise internationale.

Le roman avance, voici le chapitre XVII des Raisins : « De fermiers, ils étaient devenus des émigrants. Et leurs pensées, leurs projets, leurs longs silences contemplatifs qui avaient eu autrefois pour objet leurs champs, étaient maintenant la grand-route, la distance à parcourir, l’Ouest. » Chaque entrée des Journaux donne le pouls du jour et se termine par l’exhortation « et maintenant au travail ! » ; le papier va glisser sous la plume, des pages denses, sans rature. Il fait corps avec ses fugitifs : « Une fois qu’on a traversé le Colorado, il y a le désert, à ce qu’il paraît. Attention au désert. Tâchez de ne pas rester en rade… »

Certes il avance, mais il compte toujours : « J’ai fait 2 200 mots aujourd’hui » (5 juillet 1938). Il écoute de la musique tandis que s’élaborent les chapitres principaux et les intercalaires, mais il n’avance jamais une théorie car son intérêt s’arrête aux « choses vraies ». Simplement, il va peaufiner les personnages. « Les gens vont être conduits à briser une grève et ils vont en sortir… C’est la partie importante du livre. Je dois la réussir. Cette petite grève. Je dois la gagner. Il faut que ce soit plein de mouvement et qu’il y ait la combativité de la grève. Et il faut la gagner… Et dans mon esprit, l’histoire bouge encore. » (28 septembre 1938). Il veut que l’ouverture soit « très bonne » et sa dernière scène, mémorable, est prête depuis longtemps.

S’agit-il de révisions, de repentirs ? Pas vraiment. Il est attentif au découpage, cherche plutôt à développer, le cerveau clair sur les détails, l’action et le tempo concentré. Steinbeck a toujours eu l’habitude d’écrire vite et jusque-là des formats courts, si bien que l’ambitieuse ampleur des Raisins, ajoutée à ses autres occupations au laboratoire de biologie marine de son ami Ricketts, où il tiendra aussi un journal de bord au cours d’expéditions scientifiques, notamment sur la mer de Cortez, explique ses incessantes évaluations et son bouillonnement.

Une « fatigue aveugle », une « tête suppliciée », tel est Steinbeck, « malade de l’esprit » le 30 janvier 1941. Mais après ces années de lutte avec le texte, il est temps de désigner les deux dédicataires : Carol qui a tapé le texte à la machine et Tom Collins, à la tête d’un camp de migrants à Arvin en Californie, avec ces mentions « Pour CAROL qui a ardemment voulu ce livre » et « Pour Tom qui l’a vécu ».

Avec un appareil de notes substantiel en fin de parcours, ainsi qu’un cahier iconographique et une préface, ces Jours de travail éclairent vraiment le temps de l’écriture, le coût somatique, les insomnies, la fébrilité et les misères. L’honnêteté de l’écrivain perdu et solitaire, son travail acharné, cet engagement pour plus d’humanité ne sauraient laisser indifférent. « Chaque livre semble être le combat de toute une vie… Le mieux, c’est de poser les mots jour après jour », confie Steinbeck qui, en dépit de sa modestie, va faire confiance à son intuition pour finalement qualifier son roman Les Raisins de la colère de « révolutionnaire ».


Cet article a été publié sur Mediapart.

Liliane Kerjan

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