Regards persans sur l’amour

Amours persanes surprend agréablement : il n’est pas courant, en cherchant dans une section de librairie étiquetée « littérature turque et persanophone », de tomber sur un recueil de nouvelles, ni sur une parution d’une maison d’édition de l’envergure de Gallimard. La suite ne déçoit pas. Dix-sept auteurs et autrices donnent à découvrir une littérature contemporaine persane géographiquement éclatée, et cohabitent à travers cette anthologie ficelée par le thème – très universel et très persan – de l’Amour.


Amours persanes. Anthologie de nouvelles iraniennes contemporaines. Trad. du persan par Julie Duvigneau et Massoumeh Lahidji. Préface de Jean-Claude Carrière. Introduction de Nasim Vahabi. Gallimard, 320 p., 22 €


En guise d’ouverture, la préface de Jean-Claude Carrière rappelle la présence du thème dans la littérature persane depuis l’époque médiévale, tandis que Nasim Vahabi indique dans une brillante synthèse les éléments d’histoire littéraire indispensables à une lecture avertie. Pour autant, cette unité thématique n’est qu’un leurre, ou presque, tant est grande la diversité du paysage, du propos et des regards, et tant l’expérience et l’écriture de l’amour, souvent hantée par le silence et les ombres, se métamorphose au fil des pages.

L’éclatement géographique, à plusieurs niveaux, est certainement la première impression qui marque la lecture. Il s’agit d’abord des lieux, parfois multiples au sein du même récit : lieux emblématiques de la diaspora iranienne d’une part – de la Suède à Los Angeles – et villes iraniennes évoquant la guerre Iran-Irak (1980-1988) d’autre part. Cette liste se déploie, entraînant les personnages et le lecteur dans un dédale de souvenirs. La cartographie souvent revendiquée et explicitée au cours des récits, car indissociable de leur construction, se complexifie encore si l’on s’intéresse aux lieux de résidence des écrivains, dont une courte biographie est proposée à la fin de chaque nouvelle.

Amours persanes. Anthologie de nouvelles iraniennes contemporaines

À Fao (Irak), ville frontalière de l’Iran, les palmiers abîmés pendant la guerre (1980-1988) n’ont pas repoussé © CICR / Mike Mustafa Khalaf

Ce tourbillon d’espaces et de temps déteint sur la langue d’écriture choisie par Julie Duvigneau et Massoumeh Lahidji qui se partagent la merveilleuse traduction du recueil, hormis deux nouvelles écrites en français. C’est ici que se pose une des premières questions devant ce panorama : quel statut peut avoir une littérature contemporaine affranchie de tout ancrage géographique ou d’univocité linguistique ? La quatrième de couverture évoque des auteurs « d’origine persane » ; on imagine donc une référence à la nationalité des auteurs, ce qui questionne le choix du terme « persan », en réalité transnational car applicable à d’autres entités politiques comme l’Afghanistan et le Tadjikistan, entre autres. Ce recueil se verrait-il comme une lucarne donnant à voir « l’amour à la persane », adjectif chatoyant et ambigu, coupé aujourd’hui d’une quelconque réalité géopolitique ?

Il semble intéressant de préciser qu’une grande partie des textes choisis pour constituer ce recueil se rattache à des axes majeurs de la prose persane contemporaine. La littérature dite de l’émigration – et en son sein la littérature écrite par les femmes – en fait partie, tout comme l’apparition d’un corpus important lié à la guerre contre l’Irak [1]. Une autre partie de la sélection enrichit le catalogue de sujets exceptionnels ou plus prévisibles, allant de l’amour homosexuel d’un étudiant en sciences dites islamiques jusqu’aux déboires d’une équipe d’éditorialistes aux prises avec les interdictions appliquées systématiquement à leurs journaux.

La prose écrite et publiée par la diaspora iranienne occupe une place très importante dans cette sélection, et raconte l’articulation entre l’expérience amoureuse et celle de l’exil, du départ, ou simplement celle de vivre en étranger. Les frontières spatio-temporelles s’estompent quand une Iranienne devient le double de l’amour de jeunesse de son voisin américain, ou quand l’auteur croise l’histoire de son exil à Los Angeles avec celui d’un autre écrivain, l’incontournable Sadegh Hedayat (1903-1951). L’amour devient alors fidélité à la mémoire, lutte contre l’oubli, et se nourrit d’une nostalgie tantôt légère, tantôt dévastatrice. Mais l’éternel conflit entre « partir, rester, revenir » – titre d’un livre de Shahrokh Meskoob (Actes Sud, 2007) – est omniprésent. Il donne corps à des récits dont l’explicitation des enjeux et des références revêt parfois un aspect quasi pédagogique qui interroge la destination et limite les niveaux possibles de lecture.

Autres lieux de mémoire, les récits relatifs aux années de guerre et d’opposition politique sont plus rares, mais bouleversants. La « présente absence » de Mahmoud Darwich hante les personnages et le lecteur qui tentent, en vain, de comprendre. « La guerre nous a rendus poètes, philosophes, imaginatifs, indispensablement patients et fatalement fidèles », écrit Nasim Vahabi ; sa narratrice tente de déjouer, par l’imagination, l’issue inquiétante et inéluctable de la guerre.

Amours persanes. Anthologie de nouvelles iraniennes contemporaines

« Les amoureux » par Riza-yi Abbasi (vers 1630) © The MET Collection

On constate par ailleurs que ces récits sont pour la plupart l’œuvre d’autrices, dont certaines, comme Fariba Vafi ou Nasim Marashi, jouissent d’une véritable reconnaissance nationale. L’analyse de Shahrnoush Parsipour peut expliquer cette articulation : « L’expérience de la révolution et de la guerre, et leurs conséquences économiques et psychologiques, ont propulsé les femmes sur la scène sociale ». La nouvelle infiniment subtile et symbolique de Nasim Marashi se fait l’écho de l’affirmation de ces voix féminines, découlant d’une réalité sociale qui se transforme et évolue en filigrane, en contradiction avec les interdits sociopolitiques et les contraintes culturelles. De toute évidence, le sujet de l’amour se trouve au cœur de cette dialectique.

On peut trouver un certain écart entre la préface de Jean-Claude Carrière et celle de Nasim Vahabi quant à l’ambition de ce projet d’anthologie, et cet écart peut susciter une ambiguïté : là où le premier affirme une volonté de réhabilitation par la littérature de l’amour comme principe salvateur de la société, la seconde affirme un choix sociologique et politique des textes, puisqu’elle rappelle que la majorité de ces nouvelles sont interdites de publication en Iran. Se pose alors la question des indicateurs de ce choix, et des paradoxes qu’il pose : la spécificité d’un « amour persan » relèverait-elle d’une subjectivité persane, supposément universelle et indépendante de la différence de vécu et de conditions de travail d’un écrivain de la diaspora et d’un écrivain dakheli, ou « de l’intérieur » ? Autrement, et si cette sélection présente la littérature comme fait social, et miroir du vécu iranien contemporain, comment aligner l’expérience de vie, d’écriture et de la publication en Iran d’une part, et celle de la diaspora de l’autre ? La diversité géographique est-elle un gage de pluralité, et peut-elle recouvrir deux vérités si radicalement divergentes ?

Si l’amour est le fil rouge de ces nouvelles, l’imaginaire qui le constitue n’en est pas moins tissé d’un certain nombre de mots-clés récurrents, lourds de sens : silence, fantômes et ombres, secrets, mensonges et cachotteries, et enfin l’interdit, sont autant de dénominateurs communs à ces histoires pourtant si diverses. Si ce climat de mystères, de métaphores et de signes semble compatible avec une sensibilité « persane » – que l’on peut retrouver par ailleurs dans le cinéma d’un Abbas Kiarostami –, le glissement vers une représentation de l’amour iranien marqué par l’interdit et le secret est un écueil à éviter, et reste à déconstruire. Encore une fois, il est intéressant de voir comment les réalités de la censure donnent parfois lieu à l’élaboration d’une esthétique métaphorique subtile, effectivement représentative d’une partie de la création iranienne contemporaine. Mais, compte tenu de la volonté de ce recueil d’encourager des textes qui ne se plient pas à ces limites, il nous manque un aperçu plus large d’une réalité autre, complémentaire : celle d’un amour iranien qui ne se cache pas, s’invente parallèlement à tous les interdits qu’on connaît, et qui se rencontre dans les rues, et parfois dans ce recueil, mais qui demeure encore dans l’ombre. Nous n’avons plus qu’à attendre une nouvelle publication qui vienne combler cette lacune.


  1. Hassan Mir Abedini, Sad Sal Dastan Nevisi-e Iran, vol 2. (Cent ans de  romans et nouvelles en Iran), Cheshmeh Publications, 2001.

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