Le roman de Sidi Bouzid

En décembre 2010, la petite ville de Sidi Bouzid, au centre de la Tunisie, est le théâtre de manifestations contre le pouvoir de son président, Zine el-Abidine Ben Ali. C’est le début de la révolution tunisienne qui lancera un mouvement de protestations touchant l’ensemble du monde arabe. À partir de cette toile de fond historique, le romancier et essayiste Saber Mansouri imagine dans son roman Sept morts audacieux et un poète assis, publié par les éditions tunisiennes Elyzad, un événement concomitant : la tentative de mise en place d’une République autonome, dite de la Source de l’Aube, un territoire aux confins du nord-ouest tunisien et de l’Algérie.


Saber Mansouri, Sept morts audacieux et un poète assis. Elyzad, 384 p., 22 €


Le narrateur du roman de Saber Mansouri est un poète anonyme qui nous parle depuis le futur, plus exactement depuis le mois de mai 2026. Il entend dévoiler les détails du procès des fondateurs de cette république, sept individus passés aux oubliettes de l’Histoire. Il nous précise que leur condamnation à mort a été déclarée quinze ans auparavant, soit dans les derniers jours du régime de Ben Ali.

Ces protagonistes viennent tous d’horizons différents, si bien que leurs trajectoires embrassent celle de la société tunisienne dans son ensemble : nous découvrons ainsi un historien qui aurait cherché à retracer des liens méconnus entre Bourguiba et le gouvernement français, une avocate qui a passé sa vie à défendre des « gauchistes et des islamistes inoffensifs », un médecin qui, pour avoir refusé de travailler auprès de Ben Ali, se retrouve sans travail, un marchand de tomates qui devient le confident du dictateur voisin Mouammar Kadhafi, ou encore une journaliste qui commet dans ses échanges avec la femme du président un impair qui lui est fatal.

La dimension rétrospective du récit renforce la fatalité qui imprègne la vie de ces personnages : tous ont disparu plus d’une décennie avant qu’il ne commence. Le poète expose chaque récit et restitue la voix du ou de la condamnée. Il s’en dégage un portrait de la Tunisie contemporaine tout en nuances. Pour reprendre les mots du poète-narrateur, l’histoire de ces hommes et de ces femmes s’apparente à « l’épopée d’une famille dont la grâce est d’avoir érigé l’estime des siens en principe premier du gouvernement du peuple ».

Si la tonalité du texte oscille entre le comique et le dramatique, c’est bien d’une épopée qu’il s’agit. Cette dimension épique est flagrante lorsque le lecteur navigue entre les campagnes reculées de la Tunisie et les quartiers chics de Tunis, découvrant tant les gagnants que les perdants du régime de Ben Ali. Saber Mansouri fait revivre en détail la logique de la dictature au quotidien et ses conséquences sur l’ensemble de la société. Il excelle à retracer la rencontre entre la grande Histoire – celle du système Ben Ali – et la vie imaginée de ses personnages.

Sept morts audacieux et un poète assis, de Saber Mansouri

Entrée de Sidi Bouzid, où a commencé la révolution tunisienne en 2011 © CC/Habib Kaki

L’ambition est tant littéraire que politique, sans que l’écrivain sacrifie jamais l’une ou l’autre. Ainsi, lorsque la journaliste Aïcha rechigne face à « une proposition » de Leïla Ben Ali, la femme de l’ancien dictateur, de rejoindre son service de propagande, celle que l’on surnomma « la femme la plus détestée de Tunisie » lui glisse de manière anodine : « attention, chez nous, la proposition se transforme souvent en ordre ». Le dialogue est saisissant, il met en scène avec acuité la violence insidieuse du milieu autoritaire.

De même, l’un des passages les plus fascinants du livre est probablement l’histoire de ce commerçant tunisien qui, par un concours de circonstances, en vient à faire des affaires avec Kadhafi et à devenir un de ses proches conseillers. La fiction permet ainsi à l’auteur de faire revivre le despote libyen en des dialogues particulièrement réussis où ce dernier apparaît tour à tour grotesque et effrayant. Cette galerie de portraits aux espoirs broyés par le système politique nous fait saisir la colère qui a pu surgir en 2010. Le récit témoigne aussi d’une profonde empathie pour ces Tunisiennes et Tunisiens qui tentent de vivre autrement à travers la constitution de cette étrange République autonome dont on ne saura que peu de choses à l’issue du roman.

Le lecteur pourra aussi trouver dans Sept morts audacieux et un poète assis certaines résonances avec le genre du conte philosophique. Il y a en effet dans le destin de ces protagonistes, et en particulier chez le premier d’entre eux, un révolutionnaire à l’origine de cette république, des traits qui rappellent ceux des contes voltairiens. Si le texte garde un lien avec la Tunisie contemporaine, ce révolutionnaire nous est présenté comme « l’homme perché sur les hauteurs de la colline-bleue », une désignation qui semble relever davantage d’un récit légendaire que d’un compte rendu politique.

Face à ces sept condamnés, l’appareil de sécurité tunisien apparaît dépourvu de toute humanité. Il est dépeint de manière énigmatique comme « la Grande Vigilante » ou encore « l’Institution Infaillible » veillant au contrôle absolu de l’ensemble du territoire. Ce Léviathan implacable s’apparente à une machine étatique tout droit sortie des textes de George Orwell, une machine qui « gouverne toujours le pays lointain ». Saber Mansouri oppose à cette autorité centrale inhumaine l’utopie locale des Tunisiens. Autrement dit, comme Sidi Bouzid en 2010, la République de la Source de l’Aube incarne la revanche des campagnes et des petites villes face aux élites prédatrices de Tunis.

Au-delà de cette réflexion sur les effets sociétaux de l’autoritarisme, le romancier confère à la littérature un rôle central face à la tyrannie. Son poète-narrateur a pour mission, non seulement de reconstituer dans le détail le procès de ces « sept morts audacieux », mais aussi, plus profondément, de leur rendre justice. Il s’agit ainsi de réparer à travers la prose les crimes du régime d’hier et de sortir ces condamnés du « cimetière des Inconnus ».

Alors que cette fin d’année 2020 marque le dixième anniversaire des révolutions arabes, la parution de Sept morts audacieux et un poète assis, le récit de ces utopistes malheureux, nous rappelle, non sans amertume et non sans mélancolie, le grand écart entre les espérances démocratiques qui furent celles de la jeunesse arabe et le retour progressif du règne autoritaire dans l’ensemble de la région.

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