Critique : des plumes déjà connues, d’autres pas encore

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauParu en septembre-octobre 1955, le centième Critique est numéroté 100-101 mais n’est pas thématique. Les onze articles de fond et les six « notes » sont donc consacrés à des sujets différents.

Plusieurs fois par an, en début d’année ainsi que pendant l’été, Critique publie un numéro double. L’habitude est depuis longtemps que cette livraison soit consacrée à un seul auteur ou à un thème unique. C’est sans doute qu’on a plus de chances d’attirer des lecteurs occasionnels avec un gros numéro thématique. La tendance tend d’ailleurs à se généraliser et à rendre (au moins partiellement) thématiques les livraisons ordinaires. Cela rend immédiatement sensible la diversité qui fait la richesse de cette « Revue générale des publications françaises et étrangères publiée avec le concours du Centre national de la recherche scientifique », comme on écrivait alors. Elle s’achemine tranquillement vers son numéro 1000 : il ne reste plus qu’une douzaine d’années à attendre !

Le numéro 100 des numéros 100 : les plumes de Critique

Plus impressionnante encore que la diversité des livres dont il est rendu compte, la qualité des auteurs à qui le triumvirat composé de Georges Bataille, Jean Piel et Éric Weil a confié ces recensions. Certains sont déjà connus, d’autres sont trop jeunes encore pour avoir accédé à la notoriété ; ensemble, ils constituent une belle galerie des grands noms des années 1960 et 1970. Jeune trentenaire, Raymond Barre écrit, deux décennies avant d’accéder à l’hôtel Matignon, sur un livre non traduit de Schumpeter. À peine plus âgé, Jean-Pierre Richard est déjà l’auteur reconnu de Littérature et sensation et de Poésie et profondeur. Cette fois, c’est d’ouvrages sur Baudelaire qu’il rend compte, ainsi que d’une édition de ses œuvres complètes au « Club du meilleur livre », une filiale de Gallimard et de la librairie Hachette.

Yvon Belaval appartient à la génération précédente et il a déjà une belle position universitaire même s’il n’accédera à la Sorbonne qu’une dizaine d’années après son article consacré à de « Nouvelles recherches sur Diderot ». Il sera alors reconnu comme le grand maître des études dix-huitiémistes, mais, en 1969, les professeurs du Collège de France lui préféreront Foucault.

Alexandre Koyré n’est plus un jeune homme, même si sa notoriété en tant qu’historien des sciences n’est pas encore à son zénith, Gallimard n’ayant pas encore publié les recueils de ses articles. Il enseignait à l’École pratique des hautes études avant la Seconde Guerre mondiale et c’est lui qui invita Kojève à y dispenser le séminaire sur Hegel qui allait devenir mythique. Cette fois-ci, il consacre un article intitulé « Attitude esthétique et Pensée scientifique » à un livre non traduit de Panofsky sur Galilée critique d’art. Là encore, bien avant la traduction des grands ouvrages de Panofsky.

Dans un autre registre, René Leibowitz n’est plus un inconnu de ceux qui s’intéressent à la musique nouvelle – on ne l’appelle pas encore « contemporaine » – qui se pense et se compose du côté de Darmstadt. On a beaucoup dénoncé la plume acérée de Boulez mais celle de Leibowitz était bien taillée elle aussi, tant pour célébrer Schönberg que pour insulter un Sibelius qui a pourtant renoncé à composer. Cette fois, il s’intéresse à Wagner, et en particulier au livre (non traduit) qu’Adorno vient de consacrer au fondateur du festival de Bayreuth.

L’époque n’est pas encore à une stricte parité sexuelle : aucun des onze articles de fond ne porte une signature féminine. On peut néanmoins constater que « la femme » n’est pas tout à fait absente des préoccupations, puisque Henri Niel intitule « Destin biologique et Psychologie de la Femme » sa recension d’un livre d’Hélène Deutsch sur La psychologie des femmes et d’un ouvrage de Frederik Jacobus Johannes Buytendijk sobrement titré La Femme. Même ces majuscules-là, on n’oserait plus les mettre ! Quant à traiter d’un tel « objet », cette « Femme » ainsi essentialisée…

Troublant aussi, l’article de Paul de Man sur Heidegger et Hölderlin. Non parce que les ouvrages commentés ne sont pas encore traduits : c’est le cas de cinq des onze articles. Faut-il regretter qu’une telle proportion ne se retrouve plus aujourd’hui ? Aurions-nous perdu toute curiosité pour ce qui s’écrit en d’autres langues, ou traduit-on désormais plus vite après la publication ? Nous ne pouvons plus voir en Paul de Man l’adepte de la déconstruction derridienne qu’il n’est pas encore : nous avons appris après sa mort qu’il avait écrit des dizaines d’articles collaborationnistes dans lesquels il déclarait que les Juifs polluaient la littérature. Quand nous le voyons écrire sur Heidegger, c’est à cet antisémitisme que nous pensons désormais.

Refermons ce n°100 de Critique sur une note de fraîcheur : il contient un des tout premiers articles célébrant Robbe-Grillet, en l’occurrence pour Le voyeur, et il est signé d’un auteur pas encore très connu lui non plus, malgré Le degré zéro de l’écriture et le Michelet par lui-même, un certain Roland Barthes.


Plus d’informations sur la revue Critique sur le site des Éditions de Minuit. À noter que, depuis 2003, la revue est indexée sur Cairn.
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