Nietzsche professeur

Penseur solitaire et sulfureux, poète qui devait sombrer dans la folie, Nietzsche conjugue plusieurs traits propres à conforter l’image du philosophe par excellence. En voici un nouveau : le professeur dont les cours étaient tenus cachés, comme s’il y avait eu une doctrine non écrite destinée aux amateurs d’ésotérisme. Plusieurs décennies après les œuvres philosophiques, voici qu’enfin sont publiés ses cours réputés géniaux sur Platon.


Nietzsche, Écrits philologiques VIII. Platon. Traduction, présentation et notes par Anne Merker. Les Belles Lettres, 276 p., 26,50 €


L’affaire remonte à Aristote qui, dans Physique IV, évoque « les doctrines non écrites » de Platon. Une légende est née de là, qui distingue les doctrines « exotériques » que le grand philosophe daigne faire connaître à qui veut, de celles qui, « ésotériques », seraient réservées à un cercle très restreint. Que le fondateur de l’Académie ait enseigné, nul n’en doute ; que son enseignement ait supposé une certaine technicité, mathématique en particulier, on a de bonnes raisons de le croire ; qu’il y ait duplicité du penseur, c’est une autre affaire. Même quand, tardivement, elle fut appliquée à Aristote, la distinction de l’ésotérique et de l’exotérique n’avait pas la portée que lui prêtent ceux pour qui il n’est de belle et bonne vérité que cachée au grand public. Elle ne touchait qu’une différence de technicité, adaptée au niveau des étudiants.

La question est moins anecdotique qu’il pourrait paraître car il est somme toute assez rare que nous connaissions précisément le contenu de l’enseignement d’un philosophe. Nous savons que plusieurs des livres importants de Hegel sont constitués des cours qu’il a professés – mais nous peinons à y entendre sa voix. En revanche, il est aisé de percevoir celle de Heidegger, et le charme dont il usait, au détriment parfois de la plus élémentaire rigueur intellectuelle. Il y a tout de même un philosophe, le premier de tous peut-être, dont nous savons qu’il a enseigné sans parvenir à nous en faire une idée précise. Nous savons qu’il eut des disciples mais pas s’il leur a délivré quelque chose comme un enseignement. C’est au point que l’on pourrait définir toute l’entreprise philosophique comme une tentative de saisir la pensée de cet homme aux pieds nus qui exerça une telle influence. Il s’appelait Socrate.

Aucun lecteur de Nietzsche n’ignore qu’il fut d’abord professeur de philologie, appelé à l’université de Bâle à peine âgé de 27 ans, situation qu’il abandonna pour raisons de santé à 35 ans. La jeunesse de ce professeur d’université s’expliquerait par le rayonnement de son génie. Telle est la légende, qui persistait d’autant plus aisément que le contenu de ses cours n’était édité que par bribes. Or, voici que Les Belles Lettres entreprennent une édition complète des Écrits philologiques de ce professeur si mal connu. Le premier volume est consacré à Platon.

Nietzsche, Écrits philologiques VIII. Platon

Le lecteur avide de rencontrer le génie ne peut cacher sa déception initiale. Son erreur devait être de croire que le génie est chose perceptible avec autant d’évidence que la puissance poétique du Zarathoustra. Mais quand même, comment Nietzsche peut-il attribuer une telle importance à la littérature secondaire ? Il nous paraît aller de soi qu’un cours universitaire sur Platon se fonde sur une lecture minutieuse de la lettre des dialogues, et ne s’encombre pas des considérations de telles et telles autorités académiques plus respectables par leur position mandarinale que par la profondeur de leurs vues. Qu’y a-t-il de génial à résumer La République en huit ou neuf pages ? Encore est-ce un des dialogues à bénéficier de l’attention la plus soutenue. Le Parménide n’a même pas droit à quatre pages et l’Alcibiade, dans lequel les néoplatoniciens voyaient le portique de toute la philosophie, pas même à une. Et ces quelques pages ne contiennent que des résumés orientés sur la question de savoir qui parle, comme si elle importait plus que d’étudier ce qui est dit, quels arguments sont échangés, pour aboutir à quelles conclusions. Bref, on est assez loin de ce que nous considérons comme un cours de philosophie.

Il est vrai que l’auteur de ces cours ne se présentait pas comme philosophe mais comme philologue. Qu’est-ce à dire, s’il ne s’agit pas de l’édition scientifique de ces textes canoniques ? Aux yeux de ce jeune professeur, l’enjeu paraît se résumer à une question assez peu philosophique : qui est Platon ? Nous avons tellement vu de « l’homme et l’œuvre » que nous comprenons mal qu’un Nietzsche aille s’enfermer dans cette direction étroitement scolaire. Car nous n’échappons pas à ces notices biographiques auxquelles nous ne parvenons pas à nous intéresser. Qu’importe de savoir si Platon avait 24 ou 26 ans quand il a rencontré Socrate, et donc, la date du début 347 pour son décès semblant sûre, s’il avait 81, 82, 83 ou 84 ans lors de sa mort ? Quoique Nietzsche s’arrête sur ces considérations, elles sont relativement secondaires à ses yeux au regard de celle de savoir si Platon est un artiste, un écrivain, ou un politique.

Celui qui allait se vouloir le plus grand prosateur de la langue allemande ne prétend pas que Platon écrirait mal mais qu’il n’écrivait pas au sens que nous donnons à cette notion, car il vivait en un temps où l’on ne reconnaissait rien de tel que « la littérature ». On ne lisait d’ailleurs pas dans une relation seul à seul avec un livre, on écoutait quelqu’un – un esclave souvent – déclamer voire mimer ce qui s’apparentait davantage au livret d’une pièce de théâtre qu’à nos traités philosophiques. C’est pourquoi le professeur Nietzsche attache une telle importance à l’identité des protagonistes de chaque dialogue et à la manière dont ceux-ci sont racontés, au style direct ou indirect. Il y a une mise en scène de la parole, avec des traits qui, dit-il, ont d’autant plus de chances d’être inventés qu’ils sont plus précis.

Nietzsche, Écrits philologiques VIII. Platon

« Philosophe en méditation » de Rembrandt (1632)

Comme le dialogue lui-même, le cours sur le Parménide commence ainsi par la présentation des narrateurs. Céphale de Clazomène rencontre Adimante et Glaucon – les protagonistes de La République – et leur demande de lui présenter Antiphon à qui Pythodore a maintes fois raconté le débat déjà ancien entre Socrate, Parménide et Zénon ; grâce à quoi Céphale va, à son tour, raconter ce débat. Il est vrai que nous avons tendance à délaisser ces prologues et à nous précipiter vers la partie la plus excitante, en l’occurrence la suite des hypothèses sur l’un et l’être. Nietzsche se demande pourquoi Platon invente cette narration par Céphale plutôt que, plus simplement, par son demi-frère Antiphon. Il conclut que ce dialogue est en fait « une critique envers Platon, mais dans son propre style et certainement publié sous son nom ». On voit ainsi à quelles absurdités a pu mener la philologie du XIXe siècle, avec sa manie de chercher toutes les bonnes raisons de refuser l’authenticité à presque tous les dialogues platoniciens – même au Parménide ! Quoique beaucoup plus raisonnable, notre jeune professeur n’échappe pas tout à fait à cette propension de l’Université allemande de son temps à l’athétèse.

Il veut avant tout cerner la personnalité de Platon et sa réponse est que seule lui importait la révolution politique radicale qu’il appelait de ses vœux. De cela, notre professeur bâlois déduit l’authenticité ou l’inauthenticité de tel ou tel dialogue, ainsi que leur datation. Il rejette ainsi l’idée qu’il y ait pu avoir des œuvres de jeunesse, considérant qu’aucun livre de Platon ne peut avoir été écrit par un homme de moins de 40 ans. Comment comprendre, dans ces conditions, ses relations avec Socrate et avec les membres de sa famille qui participaient au pouvoir dictatorial des Trente, ces collaborateurs de l’occupant lacédémonien ? Qui sont les interlocuteurs mis en scène dans les dialogues ? Ces derniers sont-ils aussi fictifs qu’il nous paraît ? Il se pourrait que non et que Platon relate des débats bien réels tenus dans le cadre de l’Académie.

On imaginait que l’édition des cours de Nietzsche révélerait quelque pensée cachée digne de sa puissance philosophique. Ou bien qu’on serait ébloui par l’éclat du génie, avec des propositions propres à scandaliser un mandarin comme Wilamowitz. Ou bien qu’on aurait la déception de découvrir un très ordinaire professeur qui, comme Mallarmé, aurait réservé son génie pour ses œuvres écrites. On découvre autre chose, quelque chose d’inattendu : un jeune universitaire qui prend au sérieux sa tâche, y compris dans ce qu’elle peut avoir de plus scolaire, mais parvient à ne pas s’y laisser enfermer. Les autorités sont nommées et respectées – mais il suit son propre chemin, qui l’en éloigne peu à peu.

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