Littérature, enquête et empirisme à l’ère néolibérale

La littérature contemporaine se plait à mener l’enquête. Les labels critiques en témoignent : « littérature d’investigation », « littérature de terrain », « nouvel âge de l’enquête », résurgence d’une « culture de l’enquête ». L’ensemble, mouvant, embrasse des réalités hétéroclites et traverse les grands partages littéraires. Tantôt la littérature fait de l’enquête un motif narratif, tantôt elle l’emploie comme un protocole d’écriture ou l’exhibe sous forme de dispositifs. Parfois coulée dans la forme du récit documentaire, dynamitant à d’autres moments toute structure narrative par le montage, à cheval entre la fiction et la nonfiction, cette littérature d’investigation, tendanciellement en prose, ne manque pas cependant d’infiltrer le champ poétique, si l’on pense au montage lyrico-divinatoire des Élégies documentaires de Muriel Pic ou à la postpoésie de Jean-Marie Gleize et à la poesia di ricerca en Italie (Michele Zaffarano, Andrea Inglese, Marco Giovenale, entre autres) qui œuvrent à un démantèlement du sujet lyrique. L’ensemble est incertain enfin, tant ses bords extérieurs cultivent des transactions intenses avec des champs disciplinaires aussi différents que l’histoire (Ivan Jablonka, Philippe Artières), l’ethnographie (Éric Chauvier, Alexandre Laumonier) ou le journalisme (Florence Aubenas).

Ce n’est donc pas un courant, ni un mouvement, encore moins un genre littéraire. Tout au plus pourrait-on parler d’une conjoncture – un faisceau convergent d’événements – si cette tendance probablement commencée au seuil des années 1980 n’avait pas duré jusqu’aujourd’hui. Difficile à circonscrire, difficile à qualifier, et difficile à expliquer en somme. Je voudrais rapidement proposer une piste de réflexion pour y voir plus clair et poser en premier lieu une question simple : d’où vient cette prolifération d’enquêteurs littéraires ?

Enquêtes : littérature, enquête et empirisme à l’ère néolibérale

Balzac l’entomologiste. Estampe de Gustave Doré ; Ryckebus (1855). © Gallica/BnF

Revenons au contexte dans lequel la littérature s’est mise à enquêter. Avec La Comédie humaine ambitionnant de rivaliser avec l’état civil, avec Les mystères de Paris d’Eugène Sue qui s’emploie par une observation des bas quartiers à se faire l’avocat de la pauvreté, ou encore avec l’expérience de pensée naturaliste que mène Zola, le roman a endossé les tâches de quadriller, décrypter et explorer les réalités sociales inédites et en formation du XIXe siècle post-révolutionnaire. La littérature s’en est chargée jusqu’à ce que d’autres organes de savoir (journalisme et sciences sociales en tout premier lieu) s’institutionnalisent au sein d’une nouvelle division sociale du travail cognitif. L’autonomisation des sciences sociales et la professionnalisation du journalisme leur ont permis, sur fond d’une stabilisation de l’État, d’endosser la mission de renseigner le monde social en lieu et place d’une littérature qui a continué cependant à offrir, marginalement, un espace libre de figuration critique et de scénarisation alternative – ainsi, suivant la robuste hypothèse de Luc Boltanski dans Énigmes et complots, le roman policier et le roman d’espionnage ont émergé avec la sociologie pour dévoiler les coulisses de la réalité fabriquée par l’État-nation moderne. Il paraît donc essentiel de ne pas dissocier l’épistémologie investigatrice de la littérature de l’arrière-plan politique qui en favorise l’apparition.

La résurgence actuelle de l’enquête littéraire, sous des formes aussi diverses que la fiction, l’essai, l’art documentaire ou la poésie, doit sans doute être corrélée aux mutations de l’État moderne et à l’ébranlement de ses dispositifs de construction de la réalité sociale. Plus exactement, cette poussée investigatrice concorde probablement avec le délitement de l’État-nation sous l’effet de la mondialisation néolibérale. La financiarisation spéculative de l’économie et la propagation des idéologies hégémoniques du marché et de la gouvernance auxquelles se subordonnent servilement l’État-providence et tous les domaines de la vie d’une part, doublées de l’ample mouvement conservateur et autoritaire de répression des mouvements sociaux, de délégitimation de leurs représentations (notamment syndicales), de désaffiliation, de pulvérisation des classes sociales, de concassage des subjectivités d’où extraire toujours plus de capital d’autre part, ces deux vagues de fond si caractéristiques du néolibéralisme ont fragilisé les modes de connaissance du social qui étaient garantis par l’échelle de l’État moderne. Par effet d’entraînement, elles ont aussi provoqué l’affaissement des techniques du soupçon qui cherchent à en inspecter les zones d’ombre : dévoiement du journalisme dans une médiasphère oligopolistique dédiée à l’entertainment ; mises en coupes réglées de l’Université et mise au pas des pensées critiques.

Tous les paramètres de ce monde ont bougé : souvent décrit comme interconnecté, fluide ou glocal, ce monde gouverné par les infinies ramifications d’un marché sans bords fait échec aux modes de saisie traditionnels qu’on pouvait lui appliquer jusque-là. Opaque, il requiert de nouvelles méthodes pour l’élucider. Le cinéma populaire, si l’on suit Fredric Jameson dans La totalité comme complot, a ainsi adopté le scénario du complot et de la machination pour capter la paranoïa que suscite ce capitalisme-monde si complexe qu’il en paraît indépassable et non totalisable. On peut supposer de même que la littérature a offert un espace discursif disponible où expérimenter de nouvelles manières d’interroger et de recomposer ce que les savoirs institutionnels ne parvenaient plus à documenter et tendaient au contraire à effacer. Des romans thématisent l’aliénation néolibérale, sans pour autant enquêter à proprement parler : L’établi de Robert Linhart, Sortie d’usine de François Bon, Des châteaux qui brûlent d’Arno Bertina. Ce que les investigations littéraires semblent faire en propre, en alliant compilation documentaire, entretiens et rapports, c’est exhiber les contradictions déchirantes entre les logiques impalpables du capital et la violence de leurs effets ordinaires : ainsi s’emparent-elles de la relégation des espaces non métropolitains et périurbains et de l’effacement des identités sociales qui l’accompagne (Le dépaysement de Jean-Christophe Bailly, La petite ville d’Éric Chauvier).

Enquêtes : littérature, enquête et empirisme à l’ère néolibérale

Émile Zola, romancier. Photographie de l’Atelier Nadar (1875-1895) © Gallica/BnF

Il n’y a rien de contre-intuitif à ce qu’on réponde à un monde global si difficile à appréhender par des enquêtes descendant dans l’ordinaire, à la surface des vulnérabilités ou au contact de voix muselées. Ce retour méthodique au grain des situations est ainsi l’occasion pour Chauvier de contester la destitution des subjectivités et la dépossession de l’expérience dont bien des discours experts (managériaux ou médicaux, par exemple) sont coupables. C’est un semblable parti pris d’immersion et de description qui permet à Alexandre Laumonier, anthropologue de formation, d’enquêter dans 6, 5 et 4 (Zones sensibles, 2013-2019) sur le trading à haute fréquence, ses acteurs, ses lieux, ses infrastructures, et de mesurer par quels procédés concrets cette raison algorithmique au service de la finance gouverne absurdement les humains. Attentives au réel mais irréductibles à quelque nouveau réalisme, ces enquêtes relèvent d’une forme d’empirisme radical – pour emprunter son expression à William James – qui accorde un primat à l’expérience contre tous les discours institués qui ronronnent et les autorités juchées sur leur infaillible expertise.

On sait également qu’une grande part de la violence néolibérale a résidé dans l’occultation et la destruction des institutions du social (Thatcher : « there is no such thing as society »). L’une des contradictions de ce monde tient à ce qu’il repose sur une intensification des connexions et œuvre sans cesse à la déliaison des plans de réalité et à la désarticulation des voix des acteurs. De ce point de vue, l’enquête littéraire fait œuvre de reliaison. Paru, comme le dernier livre de Chauvier, dans la collection « L’ordinaire du capital » (aux éditions Amsterdam), Argent de Christophe Hanna lance un protocole méthodique d’entretiens et d’enquêtes pour expliciter crument le rapport à l’argent d’acteurs issus essentiellement d’un milieu de la poésie qui se croit aisément purifié de ces contingences. Ainsi les littératures d’investigation visent-elles légitimement à reconcaténer les paroles des acteurs, à réorganiser des instances collectives d’énonciation, à se doter des outils d’une organized intelligence au sens de Dewey : une intelligence collectivement organisée et mobilisée dans un état d’esprit radical et démocratique.

Ces écritures à la fois descriptives et critiques consistent également à aller batailler avec le langage qui n’a pas échappé à la « nouvelle raison du monde » (Pierre Dardot et Christian Laval). L’implantation du néolibéralisme est passée par des contre-révolutions sémantiques imperceptibles qui ont mis au point des grammaires infiltrées et des novlangues aliénantes, dépossédant les sujets de leurs expériences ou rendant les dominés responsables de leur domination. Ce qu’a montré parfaitement Jean-Charles Massera dans le dialogue impossible avec un chef d’entreprise de United Problems of coût de la main-d’œuvre, c’est la faillite de l’intercompréhension sous l’effet de la propagation de langues nécrosées mais dominantes qui ne servent pas à communiquer, mais à écraser l’expérience. Pour expérimenter de nouvelles formes de critique des langages qui nous gouvernent et qui nous aliènent, Nathalie Quintane mène, quant à elle, des investigations de type wittgensteinien, fouillant au cœur de la langue ordinaire pour travailler la consistance ou la facticité des jeux de langage (ceux de l’indignation, de la mobilisation, de la révolte ou de l’insurrection dans Un œil en moins, par exemple). De là l’importance fondamentale de ne pas esthétiser le terrain et de ne pas dépolitiser ces littératures d’investigation.