Dernières lettres

On croyait tout savoir, ou à peu près, de la personnalité de Stefan Zweig, après tant de biographies qui lui ont été consacrées [1] et le « biopic » de Maria Schrader. Le dernier volet du triptyque de sa monumentale correspondance avec Romain Rolland apporte cependant des touches nouvelles et essentielles à notre image de l’auteur du Joueur d’échecs. Il apparaît dans ses lettres comme un observateur perspicace de la grande crise européenne, du stalinisme et de la terreur nazie tandis que Rolland, pour sa part, défend avec conviction des positions en perpétuelle évolution.


Romain Rolland/Stefan Zweig, Correspondance 1928-1940. Éditée, présentée et annotée par Jean-Yves Brancy. Lettres en allemand traduites par Siegrun Barat. Albin Michel, 624 p., 32 €


Dans ce troisième volume de la correspondance entre Romain Rolland et Stefan Zweig, qui a commencé en 1911, tout ce qui sépare et souvent oppose les deux écrivains apparaît plus nettement que jamais : malgré son éclatante réussite d’auteur de best-sellers et sa notoriété, Zweig semble toujours souffrir d’un complexe d’infériorité face à Rolland, dont il salue les nouvelles publications avec une admiration éperdue et dont il n’ose critiquer trop ouvertement les positions politiques. Il faut dire que Rolland ne mâche pas ses mots. Quand Zweig, en juin 1931, lui expose son projet encore vague d’un manifeste international des écrivains qui commencerait par : « Nous qui croyons en l’Europe, notre commune patrie », Rolland lui répond sur un ton tranchant : « Votre manifestation est un coup d’épée dans l’eau ». Quand Zweig, en décembre 1936, se risque à louer le Retour de l’URSS de Gide, à s’indigner du culte de la personnalité imposé par Staline comme par Mussolini et Hitler et du procès contre Zinoviev, Rolland lui réplique qu’il trouve « affligeante » la brochure de Gide qui est « à l’heure actuelle une mauvaise action » et qu’il « estime hautement Staline ».

Si Zweig a pris la politique en horreur, c’est aussi à cause de la métamorphose de Rolland, dont il voudrait à tout prix conserver l’amitié, mais qu’il voit s’éloigner et se murer dans des partis pris qu’il considère comme déplorables. En juin 1937, Rolland devient presque brutal : « Votre dernière lettre me fait craindre que nous n’ayons perdu contact. […] Vous avez toujours […] pris la position préalable de considérer comme innocents les trotskistes, les Kamenev et les Zinoviev, voire les Toukhatchevski. Vous avez accepté la thèse de leurs partisans en Europe, accusant Staline d’avoir machiné ces procès, pour établir sa domination personnelle. Ma façon de voir et de juger est opposée à la vôtre. Et il faut que ceci soit clair entre nous ». Zweig conclut sa lettre suivante, de Londres, en juin 1937, sur ces mots : « Nous avons besoin de beaucoup de courage et jamais l’amitié ne fut plus nécessaire. »

Les derniers échanges entre les deux anciens amis que la crise européenne et bientôt la guerre ont séparés se font plus espacés et moins chaleureux. Ils s’arrêtent en avril 1940. Pour la dernière fois de son existence, Stefan Zweig séjourne à Paris, à l’hôtel Louvois. Il est venu de Londres, pour sa conférence au Théâtre Marigny, « La Vienne d’hier », qui préfigure le premier chapitre de ses mémoires posthumes, Le monde d’hier, et pour trois émissions de Radio-Paris. Il cherche à revoir Romain Rolland qui lui a donné son numéro de téléphone, le 26 à Vézelay. Mais la rencontre n’a pas lieu.

Romain Rolland et Stefan Zweig, Correspondance 1928-1940, Albin Michel

Stefan Zweig

La lecture du dernier volume de cette Correspondance oblige à nuancer le jugement sévère dont l’attitude politique de Zweig, à partir de 1933, a souvent fait l’objet. Ce qui frappe, même dans ces lettres où il s’efforce de ne pas déplaire à Romain Rolland, l’intellectuel engagé, c’est l’affect antipolitique de Zweig, qui l’entraîne à des déclarations surprenantes, venant d’un auteur considéré par ses détracteurs comme un mondain soucieux de ne se fâcher avec personne, comme un auteur à succès enfermé dans sa luxueuse tour d’ivoire de Salzbourg, prisonnier d’un idéalisme rhétorique digne des discours ronflants de la Société des Nations dont Albert Cohen fait la satire au début de Belle du Seigneur. On est tout surpris de lire ces mots de Stefan Zweig, dans sa lettre à Romain Rolland du 5 mars 1933, écrite dans son français irréprochable, mais peu idiomatique : « Les paroles n’ont aucune force ; ce qu’il faudrait, ce serait des actes de terrorisme, par exemple casser les vitres du palais à Genève – pas dans le sens symbolique mais avec des pierres réelles. Ce qu’il nous faut, c’est une avant-garde (système fasciste) une Stosstruppe qui, pour la paix, use de la même brutalité physique que les autres pour la guerre. » Curieux appel à une « révolte des pierres » contre le Palais des nations genevois mené par une section d’assaut composée de… pacifistes ! Dans cette bouffée d’activisme du bourgeois policé Stefan Zweig, on voit exploser sa haine impuissante de la politique et des politiciens : « La politique nous abrutit. Elle est tellement dégoûtante, absurde, qu’on ne se sauve qu’en crachant sur elle » (lettre à Rolland du 18 mars 1935).

Cette allergie à la politique va de pair chez Zweig avec une incontestable lucidité : à propos du stalinisme, c’est à lui que nous donnons raison aujourd’hui. À propos de l’Autriche, il comprend dès le printemps 1933 que son pays ne pourra pas longtemps résister à la volonté nazie d’annexion. Il déteste dès le début le régime « austro-fasciste » de Dollfuss dont il n’attend aucun bien, contrairement à tant d’autres de ses contemporains qui considéraient ce régime autoritaire soutenu par Mussolini comme un rempart contre le Troisième Reich. Dans les jugements fort corrosifs de Stefan Zweig sur Richard Strauss, on voit toute la différence entre l’artiste non juif parvenu au pinacle de la gloire, qui s’efforce jusqu’au dernier moment de se tenir à l’abri de la politique, même au prix de compromissions peu honorables, et Stefan Zweig que les événements, depuis 1933, ont transformé en proscrit, en fugitif, en exilé. « J’ai eu la visite de Richard Strauss, qui est venu tout spontanément (trois jours avant il était avec Hitler) », écrit Zweig, de Salzbourg, le 3 août 1933. « Mais au fond, c’est un parfait je-m’en-foutiste, rien ne l’intéresse que sa musique et il se défend encore assez bien contre sa femme et son fils qui veulent l’entraîner dans le national‑socialisme. Il venait pour me jouer au piano les deux premiers actes de notre opéra, qu’il a terminé dans l’esquisse pour le piano. J’étais étonné par la fraîcheur de la musique […] : le génie musical a pris place dans un homme bien médiocre chez Strauss, mais il s’est bien installé et reste docilement à sa décision ».

Quant à la personnalité tout aussi complexe de Romain Rolland, elle se manifeste dans ce volume avec plus de force encore que dans les deux volumes précédents de cette fascinante correspondance, par la hauteur de vue une des plus belles du XXe siècle. Il faut dire que Rolland et Zweig se maintiennent à bonne distance l’un de l’autre, assez proches pour que le propos entre eux soit sincère et l’amitié réelle, assez éloignés par les origines et les situations sociales pour pouvoir surmonter avec élégance les tensions dues à la politique. C’est une amitié d’autant plus remarquable dans sa permanence que, par ailleurs, Rolland sait rompre, quand il le veut, avec de vieilles amitiés, en dépit des blessures qu’infligent à lui‑même et aux autres ces ruptures, qu’il s’agisse de Panaït Istrati, qu’il a découvert, des « pacifistes intégraux » qui l’ont soutenu en 1914 ou des gens de la revue Europe. En même temps, Rolland se révèle une nouvelle fois un remarquable épistolier, sachant faire bref, percutant, ironique, impérieux et, d’un mot, contemporain.

Ces lettres à Zweig témoignent des efforts de Rolland pour échanger avec les intellectuels de l’Europe tout entière et, au-delà, avec des personnalités comme Gandhi, Freud ou Einstein ; elles trahissent aussi son mépris pour les « eunuques littéraires » de la « foire sur la place », autrement dit le petit monde de l’édition et des revues qui font la vie intellectuelle parisienne. Comme le remarque le sociologue Yves Jeanneret, la place bien modeste qui, aujourd’hui encore, est réservée à Rolland dans l’ouvrage monumental consacré pourtant à La vie intellectuelle en France montre que les rancunes sont tenaces… Dans les années trente, l’audience de Rolland était pourtant immense. Peut-être s’illusionnait-il sur son influence : « Nous ne connaissons pas assez la puissance morale dont disposent les grands intellectuels, les idéalistes, les indépendants. Chaque tyran cherche à s’en parer » (19 janvier 1933). Mais c’est cette conviction qui fait de lui, avant la lettre, un intellectuel engagé, courageusement engagé, et rencontrant plus de propos haineux que d’approbations. Il ne cache pas à Zweig son aversion pour « l’égoïsme universel » qui règne dans les sociétés bourgeoises, il est parfois découragé, sans cesse il fait l’aveu de sa fatigue et souligne la fragilité de sa santé, mais c’est pour mieux repartir – grâce aux cliniques suisses et au soleil de Vézelay –, avec une volonté intacte et le goût du combat. Il ne cesse d’écrire, des manifestes, un immense roman, des mémoires, une étude sur Beethoven en plusieurs volumes, en sus de sa correspondance, universelle, et de son journal. Il prend pour maxime la formule de Goethe : « schaffen so lange es Tag ist », « travailler aussi longtemps qu’il fait jour ».

Reste que sa raide défense de la Russie stalinienne et son opiniâtre fidélité envers l’URSS surprennent de sa part, quand on se souvient de la « Déclaration d’indépendance » de 1919 et de sa querelle avec Barbusse et le PCF dans les années vingt ; ce statut de « compagnon de route » – d’« idiot utile » ? – qu’il assume choque certains, rend d’autres perplexes, qui croyaient avoir trouvé en lui un vrai mentor. Romain Rolland ne bénéficie pas de l’indulgence qu’on accorde à un Céline ou à un Drieu la Rochelle, il n’est pas assez antisémite, lui qui, le 23 juillet 1933, incite les juifs à se dresser et à protester ; il a toujours voulu agir en fonction de la justice et de la vérité, et s’est fourvoyé. Sa grande âme, mal commode, si exigeante, démodée, dérange.

Mais quelles peuvent être les raisons qui l’ont amené à approuver les procès de Moscou et l’exécution des vieux bolcheviks ? Pourquoi a-t-il cru à des conjurations trotskistes ? Certes, la menace proche et bien réelle du nazisme le persuade, à tort ou à raison, que l’URSS de Staline est la plus apte au combat, une conviction qui le conduit à rompre avec ses amis pacifistes intégraux comme Giono ou Félicien Challaye à propos de l’inévitable guerre, et à soutenir finalement Daladier en 1939. Aussi le pacte germano-soviétique fut-il pour lui une trahison douloureuse et impardonnable Mais cette explication ne suffit pas ; il aurait pu se contenter de soutenir le Front populaire, d’autant plus que, dans son for intérieur, il ne s’est jamais fait d’illusions sur la nature du régime soviétique (20 février 1932). Mais il s’est tu ; au contraire, il a exprimé son soutien. On ne peut écarter, bien qu’il s’en défende vigoureusement (26 septembre 1937), l’influence de Marie Koudacheva, son « amie de Moscou », qu’il épouse en 1934 et dont Serge, le fils d’un premier lit, un étudiant, vit en URSS, surveillé, « otage » dans une certaine mesure.

Romain Rolland et Stefan Zweig, Correspondance 1928-1940, Albin Michel

Romain Rolland, en 1914

Il reste que Rolland, destiné par son tempérament, sa santé fragile et ses études à une vie purement intellectuelle, force sa nature en se lançant, à partir de 1914, dans divers combats politiques, comme si cet intellectuel était attiré par son contraire, l’action et la violence qui va avec. Historien de formation, il a tendance à plaquer les notions de la Révolution française comme la Terreur et Thermidor à la situation révolutionnaire de l’URSS – d’où son Robespierre, une pièce de 1939 –, ce qui le rend peut-être aveugle à la nouveauté du totalitarisme, à la différence de Zweig, plus lucide, car plus directement touché. Le procès de Kamenev et de Zinoviev n’est pas celui de Danton.

Mais, plus profondément, le soutien à la Révolution russe s’inscrit aussi dans le rejet global de l’Occident affaibli et malade, belliciste ou cupide (le monde de la finance anglo-saxonne, de « l’Octopus », la « pieuvre », dit-il souvent). Sa vision de l’humanité nouvelle le conduit vers une sorte de marche vers l’Orient (selon la vieille maxime ex oriente lux), qui prend diverses formes, politiques et spirituelles : il soutient et promeut l’action de Gandhi qu’il reçoit à Villeneuve en 1931, il étudie les philosophies indiennes de Vivekananda et de Râmakrishna, il évoque le Tibet dans L’âme enchantée ; il demeure surtout attaché à la Russie de Tolstoï et de son ami Gorki, « ce grand artiste sans artifices » qui l’accueille en 1935 dans les environs de Moscou. Rolland, l’ascète, est sensible à ce qu’on pourrait appeler la vitalité populaire, la joie collective, la santé prolétarienne qu’il croit deviner dans ce pays de paysans, en rupture avec la fatigue des vieilles démocraties. « Quel bonheur que la Russie existe ! » Et quelle joie de recevoir, en voyage, l’hommage des « chants polyphoniques » des « ouvriers débardeurs du Don » en costume traditionnel… Mieux même, il croit percevoir (lettre du 26 décembre 1934) des affinités entre cette Russie qui chante et qui danse sous Staline et le Nivernais de sa jeunesse, associant ainsi, dans une synthèse heureuse, l’engagement internationaliste et la fidélité à ses racines obscures. « Je suis un drôle de Nivernais », confie-t-il à Zweig en exil.


  1. Notamment celle de Serge Niémetz, Stefan Zweig : Le voyageur et ses mondes, Belfond, 1996.

Jacques Le Rider et Jean Lacoste

À la Une du n° 20