Un naufrage peut en cacher un autre

Franzobel nous fait partager page après page le sinistre destin des passagers de La Méduse : leur naufrage est aussi celui de toutes les qualités morales dont les hommes aiment à s’enorgueillir… quand tout va bien ! Un avertissement à notre civilisation ? Franzobel, de son vrai nom Franz Stefan Griebl, fait partie de ces écrivains de langue allemande peu connus en France alors que leurs livres sont des bestsellers dans leurs pays – en l’occurrence, l’Autriche. À notre connaissance, À ce point de folie est le premier de ses romans à être traduit en français. Sa comédie Kafka a été mise en scène par Franck Dimech au théâtre de la Joliette à Marseille voilà plus de dix ans.


Franzobel, À ce point de folie. D’après l’histoire du naufrage de La Méduse. Trad. de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni.  Flammarion, 528 p., 22.90 €


Le roman de Franzobel touche d’autant plus le public français que l’aventure du radeau de La Méduse, qui fit scandale sous la Restauration, continue de l’interpeller depuis deux cents ans, entretenue par divers récits ou films, et surtout par le célèbre tableau de Géricault. Ainsi se transmet de génération en génération la peinture plus vraie que nature de ce dont l’homme est capable quand il en est réduit à lutter pour sa survie. La raison n’offre plus guère de secours, morale et religion vacillent, les tabous s’effondrent un à un, au point de passer outre l’interdit de l’anthropophagie.

Le récit commence par l’épilogue de l’affaire, au moment où le brick Argus retrouve contre toute attente les survivants du radeau. Puis il entraîne pas à pas le lecteur jusqu’au paroxysme de l’horreur, jusqu’à « ce point de folie » qui révulse l’entendement. La chronologie reprenant son cours, une grande partie du texte est consacrée à montrer, avec une verve et une truculence qui se fondent avec bonheur dans le français d’Olivier Mannoni, l’ambiance qui règne à bord de la frégate La Méduse après son appareillage pour le Sénégal. On passe d’une image forte à l’autre, comme si l’auteur se promenait sur le pont caméra à la main. Nous sommes en juin 1816, et tous les protagonistes viennent de traverser plusieurs décennies agitées de l’histoire de France. Les hommes d’équipage et les soldats embarqués ont servi sous la Révolution et l’Empire, tout comme leurs officiers : est-ce toujours de gaîté de cœur qu’ils se sont ralliés à Louis XVIII ? Le capitaine, Hugues Duroy de Chaumareys, a suivi le roi dans son exil, et le commandement du navire lui a davantage été donné comme récompense que pour ses qualités de marin. Parmi les passagers, quelquefois embarqués avec femme et enfants, on trouve entre autres un chirurgien amateur de dissections (Savigny), un géographe (Corréard), et d’autres personnages hauts en couleur. Tous sont là pour faire fortune ou rétablir l’ordre français dans les établissements coloniaux de Saint-Louis et de Gorée que la France vient tout juste de récupérer par les traités de Paris. Le futur gouverneur Schmaltz a même emporté une guillotine, garantie absolue du respect des lois !

L’auteur s’est abondamment documenté pour écrire son roman, mais il est difficile de faire la part entre réalité et fiction, entre les personnages historiquement attestés et ceux que le romancier a créés : cette vaine entreprise ne ferait d’ailleurs que nuire à une vérité qui ne se cantonne pas à la simple véracité des faits. Car Franzobel, tout en restant fidèle à une histoire qu’il relate au jour le jour, s’affranchit volontiers du cadre du récit historique. Il intervient dans son roman, varie les tons, entrecroise les scènes et les points de vue narratifs. Il ajoute des commentaires parfaitement anachroniques, prenant le risque d’agacer, mais dans l’évidente intention de rapprocher l’épisode de La Méduse de l’époque actuelle. Il compare par exemple ses personnages à Lino Ventura ou à Alain Delon, ou déplore qu’il n’existât pas en 1816 « de cellule d’assistance psychologique, de centre d’intervention de crise ou autres choses analogues » ! Il force le trait jusqu’à la caricature, conduit l’action à la manière d’une bande dessinée : le sang gicle, les cerveaux sortent des crânes fracassés. De quoi faire sourire le lecteur, et créer la distance qui aide à supporter la violence et la crudité des faits rapportés, tout en suggérant combien la fiction peut rivaliser avec la réalité – et remporter l’avantage.

Franzobel, À ce point de folie. D’après l’histoire du naufrage de La Méduse

Franzobel © Dirk Skiba

La Méduse concentre ainsi à son bord un échantillon d’humanité. La cohabitation forcée d’individus que tout oppose est sans doute propre à attiser les rivalités, mais les conflits entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui le convoitent, entre ceux qui gouvernent et ceux qui subissent, ne s’exacerbent-ils pas de la même manière et à toutes les époques, dès que les circonstances le permettent ? Franzobel ne se prive pas de semer des indices qui confortent notre soupçon.

Les circonstances en question occupent la seconde partie du roman, une fois le naufrage survenu. Abandonnant une poignée d’hommes sur l’épave branlante, les passagers s’installent tant bien que mal dans les canots de sauvetage, et, comme ceux-ci sont en nombre insuffisant, ils prennent en remorque un radeau de fortune où s’entassent cent quarante-sept personnes. Mais la corde qui relie ce dernier aux canots est bientôt rompue – acte volontaire ou accident ? – et le radeau ingouvernable part à la dérive avec de maigres provisions, escorté par les requins, tandis que les hommes se voient déjà la proie de Davy Jones, monstre mythique qui hante leurs cauchemars.

Comment ne pas faire le parallèle avec notre actualité, tant l’aventure de ces naufragés d’hier entre en résonance avec celle des « migrants » d’aujourd’hui ? Même misère, même souffrance, même noyade d’hommes, de femmes et d’enfants, loin des yeux du monde, car « les grandes catastrophes se déroulent souvent à l’abri des regards ». Comment ne pas voir aussi dans l’histoire du radeau de La Méduse une allégorie des temps nouveaux qui s’annoncent dès 1816, la préfiguration d’un monde dans lequel nul n’est sûr que les flambeaux des Lumières suffiront à éclairer l’avenir ?

Le texte de Franzobel induit ainsi un parallèle entre les périodes historiques qui conduit à s’interroger sur les « progrès » de l’esprit humain, si prompt à retrouver des comportements anciens enfouis dans son inconscient. Avant même la catastrophe, l’auteur décrit longuement la punition d’un matelot, attaché au mât et fouetté avec tant de violence qu’il en meurt : une sentence impitoyable, exagérée, inique, mais conforme au droit et à la justice dont la petite société se targue. Et le châtiment devient spectacle pour les passagers en mal de distractions et d’émotions, mais peu doués pour la compassion. Un voyeurisme et un sadisme ordinaires en somme, drapés de bonne conscience, mais est-ce vraiment le propre des hommes et des femmes de La Méduse ? Et quand les choses se gâtent ensuite, la loi n’est plus qu’alibi et l’égoïsme ne tarde pas à battre en brèche les idéaux de solidarité et de fraternité.

Si elles se gâtent, c’est parce qu’un capitaine incompétent, préoccupé de sa seule apparence et de son rang social, se fie contre toute raison et malgré les avertissements de son second à un passager encore plus incompétent, Antoine Richeford, un filou qui cache son ignorance derrière une belle assurance et un bagout intarissable. Impossible d’empêcher le navire de faire fausse route et de se diriger droit sur un banc de sable, au large de la Mauritanie, puisque la hiérarchie ne saurait être mise en cause. Sauf si le médecin de bord avait préalablement déclaré le capitaine irresponsable de ses actes – mais il ne l’a pas fait. Franzobel ne nous souffle-t-il pas une critique malicieuse de la pratique du pouvoir, et peut-être pas seulement à bord de La Méduse ?

Franzobel, À ce point de folie. D’après l’histoire du naufrage de La Méduse

Théodore Géricault, Le radeau de la Méduse, 1819

La décadence des valeurs humaines va crescendo. Tout commence par la distribution des places sur les embarcations de sauvetage : comme il n’y en a pas pour tout le monde, on recourt à des règles de préséance dont l’apparente légalité cache mal les égoïsmes individuels et les préjugés de classe. Vient ensuite la décision d’abandonner les passagers du radeau, dont le poids excessif entrave la progression des canots : l’urgence seule justifie-t-elle la rupture du câble, un acte moralement discutable dont tous s’accommodent et qui sera vite oublié ?

Les choses s’enveniment alors rapidement à bord du radeau. Après avoir épuisé toutes les ressources de l’intelligence pour partager et économiser les vivres, on finit par manger la viande des cadavres. Avec mauvaise conscience et plus ou moins de réticences, mais en vertu de la seule loi qui s’impose désormais : l’exigence de survie. Dans cet épouvantable huis clos, toutes les vies ne se valent d’ailleurs plus, les clans se font et se défont, la folie triomphe peu à peu de la raison. On s’entretue pour un rien, ou sans même savoir pourquoi. Quand la soif fait délirer et qu’on en est réduit à boire son urine, la coalition des plus forts impose bientôt sa loi et invoque son bon droit aux dépens des plus faibles. Et lorsqu’il s’agit de décider qui a le droit de vivre et qui doit mourir, on voit renaître spontanément les éternels préjugés, à l’encontre des Noirs par exemple, ou des Juifs. Les naufragés sont désormais fort éloignés des grands principes gravés dans le marbre, tandis que se mettent en place les mécanismes qui, en d’autres lieux et d’autres temps, permettront des crimes analogues, mais à échelle industrielle.

Au retour des survivants se posent de nombreuses questions. La vérité est-elle bonne à dire, et surtout à entendre ? Savigny, le médecin qui rédigea le rapport le plus complet sur le naufrage, est le premier à faire l’expérience du contraire. Car la vérité dérange, elle est « une potence à laquelle pend toujours un cadavre différent » : elle dérange d’abord les principaux responsables, le capitaine Chaumareys, Richeford, et tous les passagers des canots qui ont survécu et répandent la fable de leur innocence. Mais elle dérange aussi les tenants de l’ordre établi, tous ceux qui préfèrent ne pas savoir et pensent que l’indicible, précisément, a vocation à le rester. Les victimes aussi peuvent faire le choix du silence, conscientes que les événements qu’elles ont vécus leur ont fait transgresser la morale ordinaire et sûres de ne pas être comprises, quoi qu’il arrive. On songe là encore à d’autres époques, à d’autres réactions similaires, et d’abord, pour rester en Europe, au retour des déportés des camps nazis…

Savigny doit se rendre à cette évidence que « le monde civilisé et l’univers du radeau ne faisaient qu’un ». Son obstination a certes provoqué la mise en accusation du capitaine Chaumareys, mais c’est en dernier ressort le tableau de Géricault qui a conservé la mémoire du radeau de La Méduse et permis à la vérité de ne pas être mise sous le boisseau. L’épisode est devenu le symbole d’atrocités qui sont de tous temps, qui ont été depuis égalées et surpassées, et c’est probablement la raison pour laquelle l’intérêt pour le radeau de La Méduse ne s’est jamais démenti, jusqu’au film d’Iradj Azimi réalisé en 1998. Le roman de Franzobel nous en propose aujourd’hui une variation supplémentaire.

Jean-Luc Tiesset

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