Une jolie collection

Le temps n’est plus, où Michel Foucault sentait le soufre. Il fait désormais figure d’idole indéboulonnable. Y contredire est un interdit – au risque de passer pour la petite souris qui se croit aussi grande que l’éléphant. Nous avons donc pour devoir d’admirer sans le contredire ce quatrième volume de son Histoire de la sexualité, qui, mystérieusement, ne nous est offert que trente-quatre ans après les trois précédents.


Michel Foucault, Les aveux de la chair. Gallimard, 428 p., 24 €


L’éditeur, pourtant, nous assure que le manuscrit était déjà dactylographié du vivant de Foucault. Sans doute comportait-il beaucoup d’erreurs car la secrétaire habituée à l’écriture du penseur était indisponible. Ce n’était quand même pas les ratures et les paperoles d’Albertine disparue. L’éditeur avait donc à mener une tâche de correction et de mise au net, mais le texte était entièrement rédigé et il n’était pas égaré. Il aura donc fallu un tiers de siècle pour que nous prenions connaissance de ces Aveux de la chair. Sans doute cette longue attente, dont le profane ne savait même pas qu’elle serait récompensée un jour, accroît-elle le prix de ce bijou inespéré. À moins, si l’on est d’un esprit chagrin, que le passage du siècle n’en rende plus visibles les défauts.

Les années quatre-vingt sont loin de nous, sans d’ailleurs qu’il soit certain que cet éloignement soit en tout une bonne chose. On pourrait donc se dire qu’il est un peu tard pour que ce livre nous parvienne dans toute sa force novatrice. S’agissant tout particulièrement de la sexualité, un certain nombre d’évidences d’alors n’en sont plus, tandis qu’un certain nombre de blocages ont été levés. Du vivant de Foucault, l’idée même d’un mariage des homosexuels était impensable or celui-ci est très vite entré dans les mœurs admises. C’est d’ailleurs de manière générale que le discours sur (et de) l’homosexualité a changé. On pourrait aussi rappeler que, lorsque Foucault écrivait, la pilule anticonceptionnelle était certes en vente libre depuis une génération mais l’avortement n’était légalisé que depuis quelques années. Cet écart, qu’il faut avoir à l’esprit quand on lit un livre sur la sexualité venu d’un temps déjà si différent du nôtre, n’a pas l’effet dévastateur qu’on aurait pu redouter.

Michel Foucault, Les aveux de la chair

Michel Foucault © M. Garanger

Ira-t-on jusqu’à dire qu’après ses années de cave ce livre n’a pas vieilli ? Il n’est pas sûr que ce soit un compliment. Le fait de ne pas vieillir peut être le signe que l’on n’aura été d’aucun temps. Et c’est bien ce qui menace le secteur sexuel de l’entreprise foucaldienne. Comme on l’a vu en 1984, son histoire de la sexualité est en fait cantonnée à un moment historique assez précis de l’histoire occidentale, celui du passage du rationalisme antique au christianisme. L’usage des plaisirs s’intéressait à la pensée grecque classique. Le Souci de soi à l’évolution doctrinale de l’époque hellénistique puis romaine. Pour dire vite, on est passé alors de Platon à Sénèque. Comme attendu, le volume qui nous parvient cette année est centré sur la mise en place du discours chrétien concernant la sexualité. Ou plutôt de quelques discours chrétiens, durant la période de formation de la doctrine officielle de l’Église.

Cette façon d’aborder les choses était problématique et l’est restée. Non qu’il serait déplacé ou inintéressant de chercher dans la pensée antique des concepts, des modes d’approche, susceptibles d’éclairer notre conception de la sexualité – une notion qui n’a reçu ce nom qu’au XIXe siècle, comme Foucault le note dans l’introduction à L’usage des plaisirs. Mais ce n’est pas ce qu’appelle un titre comme Histoire de la sexualité : on a plutôt, avec cet ensemble, une « archéologie de la notion de sexualité ». Cela ferait certes un titre un peu lourd et l’on comprend donc qu’il n’ait pas été retenu. Reste que cette « histoire » ne peut procéder comme celles de la folie, de l’hôpital ou de la prison : même si la sexualité n’est devenue un objet de discours qu’à une certaine époque, la vie sexuelle est une réalité de toutes les époques. Il peut y avoir historicité de l’idée que l’on s’en fait, c’est-à-dire des discours portés sur elle, mais aussi des pratiques effectives.

Ceux qui écrivent sur « la sexualité » ont aussi dans la tête la réalité concrète des pratiques sexuelles à leur époque ; ils le disent d’autant moins que cela va de soi – qui est justement ce qui change. Il n’en va pas de même quand on met les homosexuels en prison et quand la loi les autorise à se marier et réprime « l’homophobie ». Cela, nous le savons, même si nous ne mesurons pas quelle différence ce retournement complet du discours représente pour la génération de nos enfants. Encore y a-t-il là discours, ce qui n’est pas le cas pour des pratiques dont on ne parle pas parce qu’elles étaient ou sont devenues taboues, ou pour des associations mentales qui ont perdu de leur pertinence à cause de changements dans les conditions de vie matérielles, comme les thématiques de la puanteur du sexe. Certaines choses qui paraissaient normales nous sont devenues incompréhensibles. Celui qui écrit sur la sexualité, fût-il le plus continent des Pères de l’Église, a en vue une réalité concrète qui n’est pas exactement la même que la nôtre. La fidélité matrimoniale n’a pas le même sens dans notre société que lorsqu’il était admis que le maître avait totale licence sexuelle avec ses esclaves des deux sexes. De cela, nul ne dit mot parce que cela va de soi, comme des vrais tabous, ceux dont on ne s’affranchit pas.

Michel Foucault, Les aveux de la chair

Comment parler de sexualité sans rien dire de l’âge du mariage – avant la puberté pour les Romaines ! – ni des relations entre maîtres et esclaves des deux sexes ? Quel imaginaire associait-on à une relation sexuelle ? Le maître qui imposait une relation sexuelle à un esclave de son sexe se vivait-il comme homosexuel ? Cette question aurait-elle seulement eu un sens pour lui ? Être esclave, c’était entre autres être soumis au désir sexuel du maître, lequel par définition ne pouvait être un violeur puisque celui ou celle que, selon nos normes, il aurait violé était sa propriété. Il exerçait son droit d’usage de sa propriété. Et lui qui tenait tellement à s’assurer que les enfants nés de son épouse étaient bien les siens, il ne manifestait aucun sentiment paternel pour ceux qui pouvaient naître d’une esclave à qui il s’était imposé. De tout cela, nous ne savons pas rien, à preuve les travaux de Paul Veyne ou de Peter Brown, à qui Foucault rendait hommage dans sa longue introduction à L’usage des plaisirs. Et pourtant cela ne l’intéresse pas, comme si ne lui importait dans la sexualité que les discours la prenant pour objet ou la constituant en objet. La chair est étrangement absente de ce livre qui prétend en étudier les aveux.

Admettons que Foucault se soit donné pour unique tâche de lire ce que des Pères de l’Église ont écrit sur la question. Cela n’éteint pas toutes les objections. D’abord à cause du choix qui est fait des auteurs étudiés – qui ne sont pas tous des Pères – et de l’ordre dans lequel ils le sont. Pour l’essentiel, on va du IIe siècle au Ve. Mais l’ordre du discours n’est pas chronologique, il est principalement thématique : une première partie centrée sur la question de l’aveu et son importance pour la pénitence ; une deuxième sur la continence et la virginité ; une troisième sur le mariage. Fort bien mais pourquoi passer d’un même mouvement de Clément à Augustin ? Y a-t-il évolution ? Due à quoi ? Ou faut-il croire que Clément se serait désintéressé du mariage et Augustin de l’aveu ?

Tous les auteurs étudiés n’ont pas le même statut. Certains sont des saints, des Pères, des docteurs de l’Église ; d’autres, comme Origène ou Tertullien ont été rejetés par l’institution à cause de leur extrémisme, particulièrement en matière sexuelle. Quant à Clément d’Alexandrie, il n’est ni saint, ni Père, ni encore moins docteur aux yeux des catholiques, mais révéré dans les Églises d’Orient. Ses livres sont ceux d’un lettré fin connaisseur de la philosophie grecque ; ils ne peuvent donc être lus avec les mêmes lunettes que les sermons d’un évêque – cet évêque fût-il un théoricien de l’envergure d’Augustin – ou les règles édictées par Jean Cassien à destination des moines. L’Église est une institution et l’on ne peut lire les différents auteurs qui s’en réclament comme on lit Descartes et Kant : quelle qu’ait été leur influence, les philosophes, fussent-ils chrétiens, n’ont jamais engagé qu’eux-mêmes, ce qui n’est certainement pas le cas de ceux que l’Église a reconnus pour ses Pères et, a fortiori, pour ses docteurs. La fixation de sa doctrine officielle a été l’enjeu de longues controverses dans le cadre desquelles il vaudrait la peine de situer les prises de position des uns et des autres.

Michel Foucault, Les aveux de la chair

Très symptomatique de cette impasse de Foucault sur la question institutionnelle est son usage erratique de l’épithète « saint ». Il n’y a rien de mal à écrire tantôt « Augustin », tantôt « saint Augustin », même si l’on pourrait préférer une harmonisation, laquelle se fait plus simplement en ne mentionnant jamais cette qualité. On s’étonne en revanche que certains saints patentés aient droit à leur titre quand d’autres, comme Jean Cassien, ne l’ont pas. L’usage ? Celui-ci n’explique pas pourquoi les Pères orientaux n’ont jamais droit à leur titre, quand les occidentaux l’ont. On a ainsi (p. 251) une curieuse énumération des quatre grands saints cappadociens de l’orthodoxie, dont aucun n’a droit à son titre de sainteté, suivie de la comparaison avec « saint Jérôme et saint Augustin ». Cette imprécision, que l’on retrouve dans l’index final, est significative de l’impasse que Foucault fait ainsi sur les relations entre les auteurs qu’il étudie et la position officielle de l’Église.

Il n’est pas indifférent, pour notre sujet même, que l’Église ne se reconnaisse pas dans l’extrémisme d’Origène ni dans celui de Tertullien, même si elle apprécie leur vigueur combative. Or Foucault passe de Clément à Origène et d’Hermas – dont le Pasteur fit longtemps figure de texte canonique – à Tertullien, comme si les thèses des uns et des autres avaient le même statut. L’étonnant est que ce dédain de la dimension institutionnelle soit le fait de ce penseur à qui l’on sait gré d’avoir mis en évidence l’importance des relations de pouvoir, le poids des institutions dans la mise en place de ce qui apparaît comme de simples normes de la raison. Foucault va lire ces auteurs-là. Pourquoi pas. Mais comment quelqu’un qui s’est montré si attentif au poids des institutions peut-il le négliger quand est en cause cette institution par excellence qu’est l’Église ? Venant de lui, on ne peut croire à une cécité.

Ce n’est pas qu’il tiendrait un autre discours. Il semble surtout avoir pris grand plaisir à lire des auteurs que l’on étudie peu hors des milieux spécialisés. Et il nous confie ses fiches de lecture, qui sont naturellement très bien faites. Nous avons ainsi droit à une suite de paraphrases très utiles pour qui veut connaître la position de Tertullien sur le baptême et la pénitence, celle de Jean Cassien sur l’humilité et l’obéissance, celle de Tertullien sur le voile des femmes, celles de Cyprien, de Méthode d’Olympe, de Basile d’Ancyre, de Jean Cassien, de Jean Chrysostome sur la virginité, celle d’Augustin sur le mariage.

Michel Foucault, Les aveux de la chair

La conversation est agréable sans que soit donné à comprendre pourquoi cet auteur-là a été choisi plutôt que tel autre, ni à quoi tiennent les différences constatées. Affaire de tempérament personnel ? Différence entre les Orientaux et les Occidentaux ? Évolution des positions de l’institution ? À quoi serait-elle due ? Il y eut tout de même quelques évènements non négligeables pour l’Église, entre le IIe et le Ve siècle, entre le temps des persécutions subies et celui des persécutions infligées. Rien n’est dit là-dessus. Rien non plus sur la transformation radicale qui se produit après le concile de Nicée et la fixation d’une doctrine officielle. Le mot même de concile n’apparaît pas dans ce livre : imagine-t-on écrire une histoire politique de la France depuis le XVIIe siècle sans faire la moindre allusion à la Révolution – fût-ce pour déclarer surévaluée l’importance qu’on lui accorde ?

Quoique Foucault ne l’ait sans doute pas voulu ainsi, il nous est difficile, avec le recul d’un tiers de siècle, de ne pas entendre une confession dans ces Aveux de la chair, celle de qui a lu tous les livres car la chair est triste depuis qu’il sait qu’elle le condamne à brève échéance. Comme on l’avait déjà pressenti avec L’usage des plaisirs et Le souci de soi, nous lisons avec cet ensemble une histoire de sa sexualité, à l’heure où meurt l’homme, non plus « comme, à la limite de la mer, un visage de sable », mais sur un lit d’hôpital.


Lire aussi l’article de Pascal Engel sur l’entrée en Pléiade de Michel Foucault.

Marc Lebiez

À la Une du n° 51

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