Un cocktail de bêtise

Comment parler de bêtise(s) sans se plonger passionnément dans l’humour anglais ? C’est avec délice que l’on redécouvre l’œuvre de P. G. Wodehouse qui a atteint dans le domaine une certaine perfection.

Presque aussi difficile à traduire en français que les tragédies de Shakespeare (souvent appelé « le Barde »), et sensiblement plus légère, l’œuvre de P.  G. Wodehouse repose sur deux créations qui atteignent l’une et l’autre à une sorte de perfection dans l’humour (anglais) : la saga de Blandings Castle dans le Shropshire, avec lord Emsworth et l’Impératrice de Blandings, sa truie de concours (dix romans de 1917 à 1969), et, surtout, les épisodes de la relation assez mystérieuse qui s’est établie entre Bertie Wooster, le maître, et Reginald Jeeves, son valet de chambre – « my man », dit-il –, un gentleman’s personal gentleman dont il ne faut pas confondre la fonction avec celle d’un butler, le majordome généralement intimidant chargé de la bonne tenue d’une maison qui se respecte. Mais depuis la série Downton Abbey chacun sait cela…

Le charme troublant de cette naïve (ou perverse ?) relation tient, d’une part, à l’absence totale de réalisme psychologique ou social et, de l’autre, à l’agencement minutieux d’une intrigue implacable, un plot complexe dans le détail, riche chaque fois en péripéties ridicules et nocturnes. Mais la formule générale des onze romans et des nouvelles (31 « bêtises » réunies dans un volume « Omnibus » en 1931) est à peu près toujours la même, comme dans les contes. Alors même qu’il est en froid avec son « jeune maître », pour de futiles raisons, Jeeves doit intervenir pour trouver une solution qui le tire du mauvais pas dans lequel ce dernier s’est fourré (« in the soup ») mais non sans obtenir une petite victoire à la fin : si son maître échappe grâce à lui à un « sort pire que la mort » (le mariage, par exemple…), il doit abandonner l’idée de porter une cravate rose, d’enfiler une chemise pourpre ou de continuer à jouer du banjo, etc. Bref, cet adolescent attardé doit renoncer à toute autonomie.

P. G. Wodehouse Un cocktail de bêtise

P. G. Wodehouse, en 1930

Il existe dans la littérature d’innombrables exemples d’une relation maître/valet, et les valets qui viennent au secours de leur maître sont légion depuis les comédies de Plaute en passant par le Scapin de Molière ou Sganarelle, jusqu’à, dans une certaine mesure, Figaro. Il n’est pas rare non plus que le valet l’emporte en ingéniosité et en bon sens sur le maître. Mais dans le cas de Bertie, la répartition de la matière grise est considérablement inégalitaire, et contraire à l’ordre social.

Le trait de génie – osons le terme – de P. G. Wodehouse aura été de tout fonder sur la force comique, la vis comica comme on dit à Oxford, de la bêtise du maître et surtout en lui donnant la parole ; le procédé qui a fait de Jeeves et de Wooster des types immortels a consisté à confier à Bertie lui-même le récit de ses mésaventures. C’est le narrateur-protagoniste qui est « bête », de son propre aveu, ou plutôt qui s’accommode de cette réputation de « half-witted bachelor », de « célibataire sans cervelle » que lui accole une horde de tantes sévères et de « jeunes filles modernes », charmantes mais hyperactives. Ses tantes – rien n’est dit de ses parents – n’ont que mépris pour ses opinions et ses désirs, et Jeeves lui-même, quelque loyal qu’il soit, déclare dans la première nouvelle où il apparaît que Bertie Wooster est « un jeune gentleman extrêmement plaisant et aimable », mais « nullement intelligent » et « mentalement négligeable » (« Extricating Young Gussie » dans The Man with Two Left Feet, 1917).

Il arrive bien sûr que, dans certaines circonstances, l’imbécile se rebiffe, lorsque  « l’honneur  des Wooster est blessé » : « Mon ton était suave, mais un observateur perspicace eût noté dans mon regard une lueur d’acier. »  Il veut préserver la réputation de sa famille « qui a combattu à Crécy », ou à Azincourt (il ne sait plus trop), et ne refuse jamais longtemps de porter assistance à un de ses amis, à un ancien condisciple d’Eton, au nom d’un idéal chevaleresque (« l’esprit féodal » qui donne son titre au roman Jeeves and the Feudal Spirit) qui est une forme de bêtise donquichottesque aux conséquences catastrophiques.

P. G. Wodehouse Un cocktail de bêtise

Comme par la voix de Bertie, c’est la bêtise elle-même qui parle, le lecteur se sent devenir lui-même intelligent et peut partir d’un grand rire nietzschéen. Il perçoit ce que le narrateur ne comprend pas. Subtil dispositif. Il compatit avec Bertie mais éprouve un délicieux sentiment de supériorité. Il sait qu’à la fin Jeeves interviendra et que, avec son « superbe intellect », il trouvera une solution fondée sur « la psychologie de l’individu », autre terme de la manipulation. Oui, mais à la dernière page, Jeeves (« le Cerveau »), malgré son « intelligence des situations », demeure toujours au service de son imbécile de maître et semble s’en satisfaire : nouvelle illustration de la « servitude volontaire » ? L’ineptie de Bertie a été corrigée mais rien ne change dans l’ordre social très hiérarchisé dont Jeeves est en quelque sorte le défenseur stipendié, y compris et surtout dans les moindres détails de la tenue vestimentaire. Son pouvoir est immense, mais il n’a d’influence que sur la garde-robe de son maître.

P. G. Wodehouse nous donne une indication précieuse, bien que souvent négligée : Bertie Wooster se flatte d’avoir écrit un article sur « Ce que Porte l’Homme Élégant » dans une publication de sa tante Dahlia, The Milady’s Boudoir. En fait, Bertie est un écrivain en devenir, il assume avec plaisir le rôle de mémorialiste de sa propre sottise et de défenseur de ses bonnes intentions, c’est lui qui tient la plume ; il s’interroge ainsi sur la bonne manière de commencer son récit dans Right ho ! Jeeves en professionnel consciencieux du récit : « L’écueil auquel je me heurte toujours quand je raconte une histoire, c’est ce sacré problème de savoir par où commencer. Là il s’agit de ne pas faire d’erreur. Un seul faux pas et vous êtes coulé. » Il cherche souvent auprès des autres le mot juste (en français dans le texte) ou la citation exacte du « Barde », qu’il a mutilée, bref souvenir de son rapide passage à Oxford. Et c’est Jeeves, son valet de chambre, qui lui fournit le bon mot et la juste citation (« Macbeth, sir »). Mais, forme supérieure de la bêtise littéraire, tout devient, sous sa plume, lieu commun.

P. G. Wodehouse Un cocktail de bêtise

Le charme intemporel de ces romans de la bêtise tient à la combinaison savoureuse de différents argots de l’époque (les années 1920, l’univers d’Evelyn Waugh), désuets mais évocateurs, et de la plus formelle des expressions (notammant de la part de Jeeves, qui s’efforce toujours de « donner satisfaction »). Ce dernier a la réputation de préparer un mystérieux cocktail salvateur, un pick-me-up qui redonne vie après une soirée arrosée au club des Drones (les « Bourdons », bruyants, mais stériles…) mais le vrai cocktail est celui, littéraire, linguistique, stylistique, que P. G. Wodehouse, expert lui-même en ce domaine, sait préparer.

Laissons Bertie Wooster conduire son two-seater à vive allure sur les routes de la campagne anglaise en songeant aux dîners d’Anatole, le chef français de sa tante Dahlia, sans souci, carefree et « débonnaire ». P. G.  Wodehouse, pour sa part, a été brutalement confronté à la réalité de l’histoire lorsque les Allemands en 1940 l’ont fait prisonnier au Touquet, où il avait l’habitude de passer de longs mois. Avec un sens de l’irresponsabilité qui montre que P. G. Wodehouse avait en partage la bêtise de son héros, après un séjour dans un camp de prisonniers en Haute-Silésie (« si c’est la Haute-Silésie, à quoi peut ressembler la Basse-Silésie ? »), transféré à Berlin à l’hôtel Adlon, il a accepté de donner à la radio allemande quelques chroniques anodines, de vraies bêtises, sur sa vie dans le camp, mais qui ont  scandalisé les Anglais qui, eux, recevaient les bombes du Blitz… Il a fallu toute la lucidité politique de George Orwell pour prendre, dans un texte de 1945, la défense de P. G. Wodehouse, l’éternel jeune homme en guêtres.

Jean Lacoste

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