L’éviction du père

Avec Apologie du père, l’historienne italienne Luisa Accati nous livre une synthèse issue de recherches consacrées aux sorcières puis au culte de la Vierge Marie sur une longue période (du XIVe siècle à nos jours) dans un espace bien connu : l’Europe occidentale. Sans théorie interdisciplinaire, elle montre « en acte » la fécondité et la pertinence qu’apporte le croisement de ses travaux avec sa savante familiarité des textes de Freud et des postfreudiens.


Luisa Accati, Apologie du père. Pour une réhabilitation du personnage réel. Trad. de l’italien par Ida Giordano. Mimésis, 179 p., 18 €


L’essai, court et très dense, est constitué par la reprise d’un ensemble de travaux d’histoire culturelle commencés par l’étude de procès de sorcellerie dans le Frioul et poursuivis par une enquête de long terme sur le culte de Marie. Il nous montre comment, au cours du XVIe siècle, les bouleversements religieux, politiques et culturels introduits par la Réforme protestante et la Contre-Réforme allaient être le point de départ de phénomènes de très longue et très grave portée aboutissant à l’éviction sociale, politique, spirituelle de la figure de tiers médiateur incarnée par le père.

Le relatif équilibre progressivement instauré au cours des siècles précédents entre papauté et empire, représentant deux figures d’une « paternité » partagée, se rompt alors. Les formes du pouvoir temporel s’émiettent et, parallèlement, l’ensemble des fonctionnements culturels, politiques, familiaux et psychologiques se transforment [1].

Dans le monde protestant où le culte de la Vierge Marie est banni, l’influence des figures paternelles va croissant et s’intensifiant. Dans l’Europe du Sud – terrain privilégié des travaux de l’auteure –, c’est au contraire le culte de la Vierge, éternellement et indissolublement liée au Christ, qui s’exacerbe. Le « couple » Mère/Fils, débordant d’amour maternel et interdit de sexualité, devient référence suprême et se fait omniprésent.

L’examen de l’iconographie religieuse entre le XIVe et le XVIIIe siècle l’illustre particulièrement bien : l’Église, commanditaire de très abondantes créations artistiques glorifiant la foi, diffuse grâce à elles ses dogmes, ses normes, ses valeurs. Cette iconographie fabrique et transmet un « imaginaire » qui contribue (en partie) à la formation de ce que les historiens ont désigné comme « mentalité ». Sans entrer dans les discussions sur la pertinence du mot, l’auteure met l’accent sur l’intensité de l’influence exercée par les images pieuses. Bien au-delà de « l’édification » des fidèles, les émotions que suscite en eux la perception sensorielle des images contribuent de manière décisive à leur formation psychologique.

Or entre le Quattrocento et le XVIIe siècle, Luisa Accati observe que les couples de l’histoire du christianisme s’effacent de la peinture religieuse : alors que, jusqu’au début du XIVe siècle, Anne et Joachim, les parents de Marie, ainsi que le couple formé par Marie et Joseph, faisaient l’objet de nombreuses représentations [2], la Contre-Réforme les fait disparaître. Cet effacement concerne plus particulièrement Joachim, le père de Marie. Joseph, son époux, pour sa part, se voit plutôt relégué à une place subalterne.

Luisa Accati, Apologie du père. Pour une réhabilitation du personnage réel

Dans le même temps, ce sont les représentations de la Vierge et de l’enfant Jésus qui se multiplient de manière exponentielle. Quant à Marie elle même, l’évolution de son culte l’arrache en quelque sorte à ses racines humaines : dès le XVIe siècle, l’idée de son « Immaculée Conception » [3] commence à se développer. On pourrait considérer que le culte de la Vierge a rendu « sacrées » les superstitions « diaboliques » attachées aux sorcières. Marie se voit progressivement « purifiée » des signes de l’humanité pécheresse, sans époux ni même ascendance. Mère par essence, exclusivement vouée au Christ son fils, elle devient la métaphore de l’Église elle-même, « Notre Sainte Mère l’Église » aspirant à la place de Mère symbolique de l’humanité sauvée par le Christ, Mère universelle, dispensatrice de promesses de vie éternelle et d’une infinie compassion pour les malheurs de la vie terrestre.

Cette représentation de la Vierge Mère, « vidée » de ses attaches humaines a bien facilité la pénétration du catholicisme au cours des conquêtes coloniales de l’Espagne des rois catholiques en Amérique latine : pur « réceptacle », elle peut occuper le même rôle de consolatrice universelle auprès des populations conquises, leur offrant son infinie compassion en récompense de leur conversion.

Cette évolution est cohérente avec de profonds changements dans les valeurs familiales comme dans les idéaux culturels et sociaux dominants de l’Europe méditerranéenne. En lieu et place de la célébration de la vie conjugale, la dignité et la respectabilité sociale des hommes s’obtiennent dès lors par le célibat, le sacrifice de la vie sexuelle, la prêtrise qui transforme ces fils en « Père » ou plutôt en la figure ambiguë d’un « Père/Mère », d’un homme privé de l’usage des attributs sexuels de la masculinité pour mieux remplir son office [4].

Pour les femmes, la maternité prend encore davantage d’importance en devenant le principal, voire le seul, « remedium concupiscentiae ». Un cortège de valeurs magnifiant souffrances, charité, amour illimité pour les enfants, les pauvres, les malades, se déploie alors jusqu’au début du XXe siècle… jusqu’à la réaction féministe dont Luisa Accati dénonce les dérives : les développements des « théories du genre » [5] et le gommage systématique de la différence des sexes qu’elles prônent, renouvellent la mise à l’écart des figures paternelles symboliques. L’Université prend le relais de l’Église !

Les ravages provoqués par la disparition des figures de la paternité protectrice et médiatrice dans les faits et dans les âmes des individus sont bien connus des psychothérapeutes. Le titre du livre invite à la mise en œuvre d’un vaste programme et, en outre, Luisa Accati apporte une nouvelle pierre à la compréhension de la profonde solidarité qui tient ensemble « collectif » et « individuel », « politique » et « psychique ».


  1. Luisa Accati envisage aussi l’économie, les circuits de l’argent, les questions relatives à la dette, et la relation avec le judaïsme.
  2. Voir, en particulier, dans la chapelle des Scrovegni de Padoue, la célèbre fresque de Giotto représentant le baiser d’Anne et Joachim devant la Porte d’or de Jérusalem.
  3. L’« Immaculée Conception » de Marie, qui lui épargne le péché originel accablant tous les simples mortels du fait de l’union charnelle de leurs parents, devient un dogme en 1854, mais les franciscains et les jésuites avaient entrepris sa promotion dès le XVIe siècle. Au XVIIe siècle, elle est représentée à plusieurs reprises, triomphante, et dans toute sa splendeur, par Murillo.
  4. Un très joli chapitre du livre évoque leurs « robes », et pour le pape et les cardinaux les magnifiques habits qui neutralisent leur appartenance au sexe mâle.
  5. Essentiellement aux États-Unis, où domine le protestantisme.

Anne Ber-Schiavatta

À la Une du n° 39

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