À cinq heures de l’après-midi

C’est après la mort dans l’arène du torero Ignacio Sánchez Mejías, en 1934, à Manzanares, et en son honneur, que Garcia Lorca écrivit son fameux Llanto, la complainte A las cinco de la tarde dont l’obsédante scansion trame l’éclatement d’images liées à cette mort. Or, ce torero, protagoniste de l’avant-garde andalouse de son temps, a laissé un roman, inachevé, qui lui permet de se faire plagiaire par anticipation de sa propre vie et de toutes celles qui poussent dans l’arène nombre de toreros. Il donne à des thèmes costumbristas, un genre convenu, une tonalité particulière, celle d’un auteur des années de la République (espagnole de 1931).


Ignacio Sánchez Mejías, L’amertume du triomphe. Trad. de l’espagnol par Dominique Blanc. Préface de Jean-Michel Mariou. Verdier, coll. « Faenas », 96 p., 13 €


La résonance en cascade de ce texte encore à l’état de brouillon est que la fin tragique de Mejías à trente et quelques années rejoint l’actualité : le 17 juin est bien mort le torero Iván Fandiño, à trente-six ans, et A las cinco de la tarde, heure du soleil, dans l’ambulance qui l’emmenait vers Mont-de-Marsan. Peu importe que Mejías et Lorca aient célébré une culture andalouse, que Fandiño ait été basque, ou que Sánchez Mejías ait été lié d’emblée au milieu taurin par Joselito (alias le Gallito, fils du Gallo, le Coq, le maître de la Belle Époque), cueilli, lui aussi, en pleine gloire, en 1920, à Talavera de la Reina, et que Fandiño, aimé pour son courage et sa sincérité, son classicisme inventif, de surcroît d’origine galicienne, région où rien ne porte à la tauromachie, ait dû se former sur le tas, sans même le secours d’une école de tauromachie (celles du nord de l’Espagne fermaient au moment où il escomptait leur soutien). On ne peut entendre diverses séquences du texte de Sánchez Mejías que comme le palimpseste de destins centrés sur ce qui en fait la quintessence, quand la reconnaissance du public enthousiaste se borne à scander admirativement torero ! torero ! et que l’ultime hommage du très illustre Enrique Ponce à Iván Fandiño a été de le qualifier de torerazo (torero par excellence, « putain de torero » dirait le Sud-Ouest).

Au sein de la génération littéraire dite « de 27 », Sánchez Mejías était un mondain et un mécène, passionné de tout ce qui fut avant-garde, celle qui s’était retrouvée autour d’un colloque consacré à Góngora ; il fut aussi dramaturge, comédien, homme du monde, président du Betis, le club de foot de Séville, membre de la Croix-Rouge et pilote d’avion, publiciste et critique, y compris de ses propres faenas (le travail devant le toro). Il était, dit-on, affligé d’un courage pathologique ; plus modestement, son personnage est présenté comme « jeune, fort, très adroit et surtout courageux », bref, il était, dans la vie et la fiction, de ceux qu’aimait Hemingway, qu’ils soient d’Espagne ou d’ailleurs.

L’amertume du triomphe est un roman non terminé dont le jeune Sánchez Mejías lisait des morceaux dès 1925. Il a été récemment retrouvé chez ses héritiers. Il conjugue des éléments de sensibilité à des marqueurs qui encodent les possibles : de là découlent des situations où s’entremêlent le passé et l’avenir possible, l’autofiction et ce que l’avenir réalisa, ne serait-ce que dans le légendaire du torero et des femmes. Ces fausses confidences alimentent le roman d’apprentissage et, même sans spéculer sur ce que serait devenu le texte définitif, délivrent de vraies traces d’un imaginaire de jeune homme, tant sur le plan des femmes que de la difficile vie torera. Sánchez Mejías ne manqua pas de succès féminins, de la Gitana, sa femme, la Argentina, vedette du temps avec qui il lança une célèbre école de danse espagnole, jusqu’à la très fugitive rencontre de 1934 avec Marcelle Auclair, à peu près dans les conditions de la femme mariée qui, dans le roman, circule entre Madrid et Santander.

Or, le double de papier du matador des années folles reste perplexe jusqu’au désenchantement de la désillusion et c’est alors que quelque chose se dit de l’intérieur des stéréotypes. Il s’y dit aussi le besoin absolu du soutien de l’homme de confiance et mentor, ici son valet d’épée et confident, un Esteban, un peu Sancho Pança, qui lui rappelle les trivialités de la vie et l’ascèse physique nécessaire au torero ; c’est lui la voix intérieure qui le sermonne quand il se disperse, assoiffé de tout et pas seulement d’aventures nocturnes. C’est lui qui donne l’ombre au tableau.

Ignacio Sánchez Mejías, L’amertume du triomphe

On y trouve aussi trace, au cœur d’un genre couru et peu progressiste, des traits de l’illusion républicaine, car l’enfant futur torero est parti au collège sur la volonté de la patronne de l’élevage dans un rêve de fraternité transclassiste, mais il s’enfuit quand il constate qu’il reste cruellement un fils de domestique pour ses camarades. Cette très pédagogique prise de conscience ne permet néanmoins pas à l’auteur, dont l’aisance sociale est très connue, de soutenir le profil du refoulé social qui échappe à son destin de bouvier : le nom de torero de l’enfant devenu le Niño de l’Albento, le Fils du domaine, résume l’affaire. À peine moins romanesque est le cérémonial des tientas où l’éleveur des latifundias qui « a un fer », celui qui marque ses bêtes, l’honneur du nom, fait tester les vachettes dans le pari permanent de produire le toro noble idéal, franc et combatif. La fête permet alors tous les fantasmes d’intrigues.

Plus profondément, il incombe au jeune homme de rester incertain de ses limites et de ses désirs, ce qui pose alors la vraie question de ce qui peut bien faire courir le torero de combats en combats. Peu importe alors l’arrière-plan de l’amertume – intime – plus vraie que le trafic des gloires et des commentaires journalistiques qui se monnaient pour partie dans ces enveloppes que les managers avisés savent faire circuler. Au cœur de son roman, Sánchez Mejías pose le besoin de fraternité et d’appui que représente son agent, sa conscience, son miroir, qu’il descende ou non dans l’arène, et l’on ne peut s’empêcher alors de penser à l’apoderado de Fandiño, Nestor García, son Esteban à lui, celui qui lui permit de conquérir son style, tant il crut en lui, y compris dans les phases noires.

Il était bien cinq heures du soir, heure du soleil, quand cet autre Mejías mourait, dans l’ambulance, tragiquement encorné par un toro, pas des plus durs et devant une arène même pas pleine, car les temps sont difficiles et le samedi les gens vont au supermarché. Mais à Aire-sur-Adour, la corne alla droit au poumon et aux artères majeures, ne laissant rien à la chirurgie, sans doute même avec un bloc opératoire sous les gradins, ce que n’ont bien sûr ni les petites arènes, ni même les petites villes.

Le torero avait juste effectué une chicuelina devant un (toro de) Baltazar Ibán que, par simple geste de courtoisie envers son chef de lidia (de combat), Del Alamo lui avait laissé un instant, et c’est ainsi que l’on peut mourir pour un toro qui n’est même pas celui que l’on combat ; au premier toro, le succès avait été réel : Fandiño avait donné de vraies passes en un style cohérent et conclu d’une épée entière. Une oreille réclamée par le public avait récompensé cette figure aimée de l’afición du Sud-Ouest – ses soutiens, les amateurs avertis – car ce torero fut, en effet, sincère, classique, élégant, mais ce jour-là le Suerte para todos ! (« bonne chance à tous ! ») qui accompagne l’entrée des toreros sur le sable n’a pas joué pour lui.

Par-delà le livre, on pense alors à Yiyo, l’enfant espagnol de Caudéran mort à Colmenar Viejo, près de Madrid, à Paquirri, mort au terme d’une carrière de tous les succès, à Pozoblanco, derrière Cordoue, comme Manolete que le sort attendait à Linares, tous ces lieux quelconques à jamais frappés de malédiction, et tant pis si actuellement les anti-taurins en font des gorges chaudes sur la toile. Déjà, en 1929, Ignacio Sánchez Mejías, expliquait dans sa conférence de 1929 à New York (Columbia) la décence que requiert toute parole sur la corrida. Par ricochet, à presque un siècle d’écart, Fandiño, non figura (vedette consacrée et people) mais porteur d’une esthétique du combat qui fut précisément celle de Mejías, torero valeureux, est le maillon d’une saga sans fin qui inclut Aire-sur-Adour.

In memoriam.

Maïté Bouyssy

À la Une du n° 36