Révolution et Idéal

Relire la Révolution, de Jean-Claude Milner, est un livre aussi intempestif qu’actuel dans ses options, accessoirement robespierristes, mais intrinsèquement fidèles à 1789. Pourquoi ? Parce qu’il traite d’abord de l’invention des droits de l’homme, plus radicaux que ceux du citoyen.


Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, Verdier, 288 p., 16 €


Pour mener cette analyse subtile, Jean-Claude Milner, indifférent aux contingences, qualifie de « péripétie » l’état de révolution. C’est au gré de son propre cheminement intellectuel qu’il brasse les temps et les mondes diversement « révolutionnés » afin de reposer – ou de préserver – la parole face au cri des révoltés et plus encore, face à tous les avatars ultérieurs qui se dirent révolutionnaires. Pour sortir de la « croyance » révolutionnaire autant que de la situation – historique –, mais sans les réduire à un mot vide, le philosophe reprend la question de l’Idéal aux prises avec les dispositifs d’État possibles et alors reviennent, non sans maniérisme, les Anciens et les Modernes, de Polybe à Montesquieu.

Après s’être interrogé sur la vie intellectuelle en France, puis la démocratie – notre définition occidentale de la démocratie – et enfin le politique dans ses différentes facettes, l’auteur en revient à ce socle que représente la Révolution française, à un 1789 idéal, irréductible à quelque « lubie franco-française» (par opposition à Foucault, qui privilégiait l’insurrection). Jean-Claude Milner réintègre le terme démonétisé à sa propre sphère d’analyse. Les dernières pages du livre en donnent la clé : la nécessité de retravailler la notion de « droits de l’homme », distincts de ceux du citoyen, moins universels. Souterrainement l’épreuve passe par les conséquences de trois événements : la peste d’Athènes, dont Platon, son contemporain, ne parle même pas, mais aussi les camps de la mort et, enfin, la radicalité révolutionnaire. Ces trois points interrogent diversement le « réel » empirique, ce qui n’empêche aucunement l’auteur de soustraire 1789 de 1793, les quelques mois de la Terreur de l’an II ancrés à 1789, alors que les copies et avatars divers que l’on y associe au cours des siècles sont devenus obsolètes, y compris dans la biographie de l’auteur, qui ne nie aucunement son passage par le maoïsme.

L’auteur n’en défend que mieux les droits du corps, des « sans » dirait-on aujourd’hui, le simple droit des êtres parlants qui sont nés, qui existent de fait, à Calais ou ailleurs, le droit à la dignité, le refus de la torture. Tous relèvent bien d’une inscription des droits dans une Déclaration qui joue à contre-pied de la tradition anglaise et de sa révolution de 1688. Dans un cas, la Déclaration n’a d’autre racine, malgré les Lumières, que celle d’une volonté, dans l’autre la « constitution » est non écrite, les pratiques seules garantissent des droits qui risquent d’être réduits en situation révolutionnaire et dans leur transcription écrite; de Burke au Préambule de la Déclaration se logent des histoires moins à contretemps qu’à contre-emploi.

Plus spécifiquement, l’auteur vise Hannah Arendt avec laquelle le livre est en dialogue ; dès le début, il qualifie ses positions sur la révolution de « mauvaise foi accompagnée d’une douleur », car il veut refonder les camps et les droits en logique, autrement donc que dans l’essai De la Révolution, qui a influencé à partir de 1963 les regards posés sur l’événement. Il refuse de faire de la compassion un agent politique majeur et moins encore de réduire les droits à un seul droit, celui d’avoir des droits, car il entend les droits de l’homme dans l’irréductibilité du pluriel : ces droits sont la liberté, bien sûr, mais tout autant la sûreté, la propriété et la résistance à l’oppression. Le retour aux contingences de 1793, donc à l’événementiel de la révolution (cette fois sans majuscule), interroge alors les hommes aux prises avec la seule question inhérente à l’état révolutionnaire : comment terminer la révolution, ce qui n’est pas le projet réactionnaire d’en finir avec elle. Pour cela il suit Robespierre pour la limpidité de ses analyses et il en fait un « orateur », ce qu’il n’était pas au sens d’une performance, mais c’est lui qui formule des logiques plus encore que des choix. Subsidiairement Saint-Just complète ce qui se doit à la « croyance » passée, et sous ce biais, non dépassée en la Révolution. Le 9 thermidor s’en trouve posé comme une affaire de la foule (autrement de l’ochlocratie), ce qui ne fut pas le cas.

Jean-Claude Milner relire la Révolution

Jean-Claude Milner © F. Brenner

Au cœur de ce dispositif de linguiste souterrainement lacanien, n’est donc aucunement la compassion mais la parole de l’orateur révolutionnaire qui parle devant la foule « témoin et non acteur, auditoire et non protagoniste ». On pourrait disputer du recours à cette fonction phatique du discours qui pourrait être réductrice mais, là encore, point de retour à quelque « réel » ; la cible en est latéralement le Penser la Révolution de François Furet (1978) qui dissocie 1789 de 1793 et sépare les langues de la Révolution, posant précisément le discours dans le double standard dont il n’est plus question dans ce livre. Ces orientations se durcirent plus encore dans les futures constructions idéologiques des révolutions à venir.

Bref, pour mieux se détacher du « réel », ce disparate sans fond qui ne l’intéresse pas, Jean-Claude Milner, dont la bibliographie atteste que, depuis la khâgne, il n’a lu que ce qui définit un enjeu de pensée, se débarrasse des débats de l’historiographie en les avalisant. Pour faire court, il reprend les chiffres hauts quand il s’agit de massacres et de la Terreur car c’est ailleurs que dans la cuisine de l’historien qu’il relit la Révolution. Sa trame admet la thèse des « circonstances », de la trahison de la Cour à la guerre, qui auraient engendré la Terreur, tout en les négligeant, puisque, toute affaire cessante, il défend d’abord et quoi qu’il arrive un 1789 programmatique. Il n’est pas de ceux qui pensent que la vérité est dans le détail, l’enjeu du livre n’est pas là. Il s’agit de montrer que tous, les terroristes de l’an II comme les Constituants avant eux, mais aussi tous les acteurs de la Législative, et, doit-on ajouter les membres de la Convention thermidorienne et du Directoire, appartiennent de plein droit à l’expérience révolutionnaire malgré le 9 thermidor ; tous ne pensaient précisément qu’à « terminer la Révolution », la question ne portant plus que sur les modalités par lesquelles on consoliderait les acquis de 1789. Tous étaient évidemment confrontés à l’impossibilité de faire fonctionner un système qui ne pouvait marcher du fait des multiples trahisons, découvertes ou supposées, qui installaient la suspicion générale de tous par tous, un legs tragique pour les révolutions à venir et que Bonaparte ne résolut que très partiellement par le coup d’État du 18 brumaire.

Pour situer ce que peut vouloir dire « terminer la Révolution », Milner a recours au régime mixte qui faisait l’admiration de Polybe pour Rome : les principes romains étaient en effet monarchiques par les consuls, aristocratiques par le sénat et démocratiques par la voix de ses tribuns. Le régime était bien mixte et conforme à un idéal de modération adossé à une vision cyclique des choses mais cette vision n’est que la réflexion d’un général grec qui était devenu l’éducateur de Scipion Émilien. S’il est vrai de dire que Polybe a été, très partiellement, lu et en français à partir de 1730, il va sans dire que tous les acteurs de 1789 avaient infiniment plus lu, et plus profondément, Montesquieu que Rousseau. Tous les historiens le savent bien.

Jean-Claude Milner Relire la révolution

Jean-Claude Milner © F. Brenner

Le pragmatisme de la sortie de la révolution, du « jour d’après » est-il dit, n’en finit jamais car l’état révolutionnaire est par définition appelé à cesser, car il n’est pas possible de dissocier la Révolution de la réalité de l’État ; de là la question du modérantisme, le possible « polybisme » des résignés, dit Milner à propos de Talleyrand, quand Chateaubriand formule ceci dès 1814-1817 : « Le plus parfait de tous les gouvernements ne serait-il pas celui dont les pouvoirs ne serviraient que de contrepoids, où l’autorité du peuple réprimerait la trop grande puissance des rois et où un sénat choisi mettrait un frein à la licence du peuple ». Mais rien n’en permet d’excepter Robespierre ou Saint-Just.

Depuis deux siècles, on ne cesse de réfléchir aux constitutions et aux partis qui aujourd’hui opèrent la sélection de l’oligarchie avec un président de la République élu au suffrage universel. Toute machinerie constitutionnelle peut alors se relire dans un cadrage qui n’exclut en rien la pensée de 1789, qu’elle soit ou non rappelée par son Préambule.

Les historiens n’en seront que plus incités à lire dans le détail cette pensée toujours agile et stimulante qui se relance sans fin par son système de paradoxes en voie de déconstruction, ce qui va au-delà d’une dialectique classique et ne permet guère le résumé. Ils verront en tous cas que la reconstruction idéologique autour des droits de l’homme n’engendre pas qu’un seul cheminement. À lire donc, pour se resituer soi-même dans le dialogue des temps et au fil des choix critiques que propose l’auteur, ce qui est le signe d’un grand livre et cela, quelles que soient les appartenances à une discipline et les options idéologiques.

Maïté Bouyssy

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