Arrow, loup solitaire

Deux jeunes futurs écrivains rencontrent en 2005, à Los Angeles, Jimmy Arrow qui, dans les années 80, avait réalisé des films pornographiques inspirés par l’œuvre de Jack London. Ils racontent, à quatre mains, cette soirée étrange…

« Le travail de l’homme est éphémère et s’évanouit comme l’écume de la mer… »
Jack London

« Time Flies Like an Arrow. »
Edison B. Schroeder

London Arrow pornographieLa première et seule fois que nous avons rencontré Jimmy Arrow, il avait déjà arrêté la réalisation de longs-métrages pornographiques depuis une dizaine d’années. C’était en 2005. Il vivait dans la banlieue de Los Angeles, dans un trois-pièces à peine meublé, et vivait des droits de rares téléfilms, et de petits ménages dans des bureaux professionnels. À New-York (où nous étions pour nos études, l’un en littérature anglaise, l’autre en cinéma), une femme rencontrée dans un bar, et à qui nous avions parlé de nos ambitions artistiques, nous avait donné l’adresse email « du Jim » (comme elle l’appelait), et nous avait confié qu’il pourrait peut-être nous aider à financer et réaliser notre premier court-métrage (un thriller dont nous voulions qu’il se déroule dans un club chic de la ville), le scénario pouvant, d’après elle, l’intéresser, ou tout au moins l’intriguer. Il y a des filles déguisées, ça devrait plaire au Jim. Le soir-même, nous lui faisions parvenir le scénario par email, et attendions sa réponse. Au bout de trois jours, il nous répondait finalement, acceptait de nous rencontrer, nous communiquant son adresse postale, et une heure dans la soirée à partir de laquelle venir chez lui.

Nous prîmes le premier vol vers la Californie et louâmes deux chambres d’hôtel à la périphérie de Los Angeles. Même en possession de son adresse, nous eûmes un mal fou à trouver sa maison, perdue parmi une infinité de lotissements semblables disposés sur des avenues et rues numérotées, dans des quartiers insipides sans noms et sans limites. Nous dûmes marcher le long de ces grands axes mornes pendant deux ou trois heures, et demander à plusieurs voisins s’ils connaissaient Jimmy Arrow, sans succès, jusqu’à ce qu’une vieille femme accepte de nous dessiner un plan menant jusque chez lui.

En passant le pas de sa porte, nous remarquâmes tout de suite la fumée de cigarette qui encombrait l’atmosphère, l’odeur aigre d’intérieur renfermé, et plusieurs piles de livres dans les coins de son salon. Les murs étaient couverts de moquettes qui n’avaient probablement jamais été nettoyées depuis l’arrivée de Jimmy, comme en témoignaient les larges taches d’humidité qui coulaient depuis le plafond jusque derrière les nombreuses affiches et plateaux de récompenses qui peuplaient l’appartement. Jimmy nous invita à manger une viande bovine importée d’Argentine. La terre est bleue comme un steak mal cuit !, plaisanta-t-il dans un français étrange, tout en servant nos morceaux. Aucun de nous deux ne comprit la référence, la mettant sur le coup de son piètre état moral, mais nous rigolâmes de bon cœur pour faire honneur à son accueil. Jimmy nous parla ensuite abondamment de sa vie, prenant notre visite comme une bénédiction pour s’épancher sur ses souvenirs et sa carrière.

Jimmy Arrow avait été célèbre durant les années 80 pour avoir réalisé une série de films érotiques et pornographiques reprenant l’imaginaire littéraire de Jack London, et notamment les romans The Call of the Wild et White Fang, deux de ses inspirations principales. Parmi une filmographie de plus d’une cinquantaine de longs-métrages, ces deux films ont donc marqué les esprits.

Le premier, diffusé en salles en 1983 et uniquement dans quelques cinémas de San Francisco spécialisés en pornographie homosexuelle, s’intitule White Gang. Dans ce film, un homme déguisé en chien-loup est soumis à d’autres hommes (d’abord déguisés en indiens, puis en colons). Il parvient à se défaire de leur joug grâce à son endurance sexuelle exceptionnelle. Plusieurs scènes de gang-bang s’ensuivent ensuite, dans des fosses ou des arènes de combat, jusqu’à une fin heureuse : il retrouve une femme elle-même déguisée en chien, et s’installe dans une maison d’un quartier résidentiel.

Le second, diffusé en 1989 et intitulé The Call-Girl of the Wild (catalogué dans le genre BDSM et interdit dès sa sortie au moins de vingt-et-un ans), présentait une prostituée de La Jolla (prononcez “Layola”), qui un jour décide d’échapper à la domination de son proxénète et de fuir vers les étendues enneigées de l’Alaska (reconstituées en studio). Elle rejoint alors un groupe de femmes libres et proches des amazones, qui pratiquent des rituels sadomasochistes, et la guident dans la forêt. La prostituée retrouve peu à peu son état sauvage jusqu’à une confrontation finale avec la cheffe du groupe des femmes libres (pour les amateurs, un paroxysme de pornographie lesbienne), à l’issue de laquelle elle gagne, et devient à son tour la cheffe du groupe.

L’un de nous deux le questionna sur son obsession pour l’œuvre de Jack London. Il nous confia que tous les livres de l’écrivain voyageur lui avaient appris le sens des rapports humains, la recherche d’une vérité par la chair et le combat, et qu’il lui devait une dette artistique colossale.

Mais cette dette allait aussi se révéler financière, puisque les ayants-droit de London, non contents des hommages de Jimmy, allaient bientôt réclamer des sommes astronomiques pour « adaptation et utilisation abusive des motifs romanesques ». Il faut dire que, fidèle à une tradition pirate tout à fait londonienne, Jimmy Arrow n’avait jamais payé un centime à la famille de son héros littéraire, supposant que ses hommages artistiques suffiraient à compenser le préjudice causé. Il fut donc convoqué au tribunal de Baltimore le 10 avril 1997, là où la plainte avait été déposée par les enfants de Charmian London. Rapidement, le procès s’avéra une affaire plus médiatique qu’autre chose. Les journalistes et les critiques moquèrent la qualité artistique du travail du réalisateur, s’insurgèrent du lien qu’il avait osé faire entre ses modestes productions érotico-animales et les chefs-d’œuvre du maître. C’est ce qui tua Jimmy : on refusait de voir la modestie qu’il tentait d’insuffler à ses films, que l’on considérait comme des trahisons, voire des blasphèmes.

On ridiculisa et ruina Arrow, qui écopa rapidement du surnom de “Broke Arrow”, tant les sommes réclamées par les héritiers atteignirent des sommets dans l’histoire du droit américain. Une longue procédure s’ensuivit, mais Jimmy était le plus souvent jugé par contumace, refusant de se présenter aux tribunaux. Il perdit presque toute sa fortune. Le mépris dont les journalistes firent preuve à son égard dans les tribunes et sur les plateaux de télévision américains eurent deux conséquences majeures : l’interdiction de projection de tous les films d’Arrow (et non uniquement de ceux qui faisaient référence explicite à l’œuvre de London), et cela dans tous les territoires alliés de l’Otan. London Arrow pornographie

Notre soirée en sa compagnie se situe durant cette période, alors qu’il n’était déjà plus rien, et qu’il ne semblait pas pour autant vouloir redevenir quelque chose. Au moment du dessert, il nous prodigua quelques conseils quant à notre projet de court-métrage, mais qui étaient tous de bien piètre qualité, parfois même complètement aberrants, et il n’avait finalement plus assez de relations dans le milieu pour nous être d’une quelconque aide. Avant de partir, il nous confia une édition complète de l’œuvre de London dans laquelle il avait griffonné toutes les annotations utiles à ses films. Peut-être cela pourra-t-il vous guider, nous dit-il. Durant le vol retour vers New-York, nous ne savions que penser de cette rencontre, et n’avons pas dit un mot, ni même ouvert l’édition complète. Nous l’avons finalement oubliée avant de rentrer en France, dans un de nos appartements peut-être, ou dans un taxi, peut-être même dans un bar. Nous avons scruté un temps les sites de vente en ligne, sans trouver aucune trace de l’édition en question. Nous avons abandonné l’idée de la retrouver un jour, et nous avons du même coup progressivement oublié l’existence de Jimmy Arrow.

C’est en 2010 que nous avons appris, par le biais de sites spécialisés, que Jimmy Arrow était mort. Il avait été forcé à l’exil loin de Los Angeles à cause de plusieurs huissiers à sa recherche. Accueilli par une ville moyenne de Sibérie orientale, il tenta un temps de retrouver l’inspiration, commençant et abandonnant plusieurs fois un projet d’adaptation de Michael, brother of Jerry avec des acteurs locaux. Mais petit à petit, usé par la fuite, l’avanie et le mal du pays, il mit fin à ses jours en se pendant dans un cabanon situé au fond de son jardin. Dans son maigre testament, il a noté vouloir qu’on lègue ses derniers dollars à un chenil dans l’État du Wisconsin.

Evgueny Delej, un acteur sibérien engagé sur les sets de ces derniers tournages avortés, écrira dans Playboy, au lendemain du suicide de Jimmy Arrow, qu’il n’avait jamais connu réalisateur plus à l’écoute de son équipe. Si la douceur du réalisateur sur les plateaux de tournage nous est étrangère, nous savons cependant aujourd’hui avec certitude qu’il n’y avait pas de créateur plus passionné et reconnaissant que lui.

Fabien Clouette et Quentin Leclerc

Fabien Clouette, dernier livre paru : Le bal des ardents, L’Ogre.
Quentin Leclerc, dernier livre paru : Saccage, L’Ogre.

Retrouvez notre dossier sur Jack London en suivant ce lien.

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