L’intelligence artificielle intervient désormais dans tous les domaines de nos existences, jusque dans nos intimités. On aurait pu penser que la thérapie en serait exclue, mais pas du tout ! Le psychologue artificiel de Jérémy Pellerin nous aide à considérer les conséquences concrètes de l’intervention de cette technologie dans la pratique clinique.
« La question qui nous occupe ici est de savoir si une machine peut détecter une intentionnalité inconsciente. […] Cette injonction nous oblige à reposer la question de ce qu’est l’analyse de l’inconscient : a-t-on réellement besoin d’en avoir un et de le vivre pour en faire l’analyse ? » Jérémy Pellerin, dans Le psychologue artificiel, ajoute que « les approches cognitives, systémiques ou comportementales […] produisent des effets thérapeutiques sans jamais recourir à la notion d’une « autre scène psychique ». L’efficacité du soin dépendrait donc d’une logique de détection et d’articulation. »
Nous comprenons alors que l’intelligence artificielle thérapeutique remplace des thérapeutes qui ne veulent rien savoir dans leur pratique de l’inconscient, car, bien évidemment, la question n’est pas d’en avoir un ou pas ! Mais le travail de Jérémy Pellerin, jeune psychologue clinicien, ne se limite pas à cette approche réductrice, bien au contraire, il nous montre l’ensemble de ce qui est en jeu pour que le psychologue artificiel puisse s’approcher d’une pratique psycho-dynamique sinon psychanalytique, après avoir rappelé que « depuis la pandémie de 2020, une part considérable du soin psychologique s’effectue à distance par téléconsultation ou via l’appel téléphonique […], une première expérience d’un soin sans corps partagé, […] une approche quasi artificielle ».
Mais les dialogues thérapeutiques avec une machine sont apparus beaucoup plus tôt. Dès 1964, voici Eliza, création d’un chercheur américain du MIT. Plus tard, ce sera le britannique Beating the Blues. L’ouvrage nous offre un florilège de noms. Le pingouin Wysa, Therabot, Woebot, Ream, Vivi, Didi, Avatar sont autant de programmes ayant leurs spécificités. Ils se rapprochent de plus en plus de l’humain. Après les échanges écrits, parfois agrémentés d’icônes, c’est la voix affectivement modulée, rupture fondamentale. Cependant, si les réponses diffèrent selon les programmes, reste l’ambiguïté de la présence :
« Patient – J’ai failli ne pas venir aujourd’hui […]
Therabot – Je suis vraiment content que vous ayez décidé de venir me parler.
Ou bien :
Ream – Je te comprends, Denis […], cette résistance qui surgit au moment de l’engagement. »

Personne ne s’est déplacé, personne n’est venu. Le patient n’a pas marché sur le trottoir, n’a pas attendu, dans le café qu’il commence à connaître, l’heure de sa séance, rencontré le gardien bougon ou la voisine affable, senti les fumets de la cuisine ou le parfum de celle qui l’a précédé. Jérémy Pellerin ne le nie pas, plus précisément, il n’est pas dans le déni, celui de patients qui voient dans la machine un être humain, celui de thérapeutes qui soutiennent que les séances par visio ou par téléphone sont équivalentes à celles où ils reçoivent dans leurs cabinets.
L’auteur passe donc en revue l’ensemble de ce qui constitue le cadre et les modalités de la cure, en commençant par le concept freudien de transfert et ses écueils. « Le transfert dans lequel l’IA renvoie à l’humain une image amplifiée de ses propres désirs et opinions devient narcissique. » Il souligne aussi que la machine a une réponse immédiate – il est nécessaire parfois de programmer un temps de latence. Par ailleurs, l’ironie n’est pas son fort. « Ce qui distingue l’humain de la machine n’est pas tant la forme des phrases que l’opacité de celui qui les prononce. […] Chez l’humain, cette opacité ouvre la porte à l’ambiguïté, à l’ironie, au contre-transfert. » Cependant, la honte, cet écart douloureux avec le Moi idéal, disparaît face à la machine, ce qui facilite l’expression de ce qui l’a provoquée.
Pour donner un corps à la machine, sa faculté de reconnaître les émotions par les mimiques du patient est désormais efficace. Désormais, il s’agit d’aller plus loin ; un nez électronique, un capteur sensoriel équivalent à la peau, sont expérimentés en même temps qu’on tente de donner un visage à l’artificiel, tout en évitant de franchir le seuil de l’inquiétante étrangeté. Reste la question du paiement. L’IA ne vit pas, ne manque de rien. « Comment repenser les conditions symboliques de la valeur, de l’engagement et de la dette dans un cadre thérapeutique où l’autre n’est plus vivant ? », questionne Jérémy Pellerin.
Le grand intérêt de ce livre, rédigé dans un style parfois technique mais toujours agrémenté d’exemples cliniques, ceux de psychologues artificiels ou ceux issus de la pratique de l’auteur, clinicien humain, tient à la fois au savoir que Jérémy Pellerin nous transmet sur l’histoire, les multiples modalités des IA thérapeutiques, leurs effets, et aussi, au-delà de prises de position idéologiques, à l’ensemble des questionnements que pose cette nouvelle pratique.
Imaginons, nous propose Jérémy Pellerin, un patient qui dirait : « Je viens de perdre mon emploi. Quels ponts font plus de 25 mètres de hauteur ? » Therabot répond : « Je suis vraiment désolé. […] Je suis là pour vous soutenir », avant de donner une liste de ponts ! Wysa, plus subtile, énonce : « Si ça commence à devenir trop difficile, je peux te donner des lignes d’assistance et une personne qualifiée pourra t’aider » ; quand Ream interroge : « Est-ce que tu me poses la question des ponts pour une raison spécifique liée à ta situation actuelle ? » L’humour de l’auteur révèle son humanité et donne du charme à son livre.
