Un écrivain slovène d’Autriche

Les éditions Do publient la traduction du Vol de Boštjan de Florjan Lipuš, écrivain slovène d’Autriche admiré et traduit par Peter Handke. Comme son autre roman traduit en français, L’élève Tjaž, ce texte révèle un écrivain complexe, à la croisée des chemins, entre la déploration et l’hymne à la joie.


Florjan Lipuš, Le vol de Boštjan. Trad. du slovène par Andrée Lück Gaye et Marjeta Novak Kajzer. Postface de Peter Handke. Do, 259 p., 17 €


Peter Handke a des liens pour le moins puissants avec la Slovénie. Sa mère appartenait à la minorité slovène d’Autriche, il est né en 1942 à Griffen, en Carinthie, contrée familière aux lecteurs d’Ingeborg Bachmann et de Robert Musil, qui avaient donc vécu près des frontières de l’Italie et de la Slovénie. Rien de surprenant à ce que le Prix Nobel de littérature 2019 se soit intéressé à la littérature slovène et ait traduit des écrivains comme Florjan Lipuš, de cinq ans son aîné.

Le vol de Boštjan, de Florjan Lipuš : un écrivain slovène d'Autriche

Florjan Lipuš © Marko Lipuš

L’élève Tjaž, dont la version française a paru aux éditions Gallimard en 1987, a d’abord été traduit en allemand par Handke. Ce singulier roman, ce « poème épique » dont Handke salua en son temps la « puissance d’attraction », conte l’histoire du pensionnaire d’un internat qui secoue son joug en faisant en sorte d’être renvoyé de l’institution. Libéré, n’étant plus qu’un ancien élève doué pour le grattage, faculté qu’il exerce partout, sur tout ce qui se trouve sur sa route, Tjaž marche sans but dans la ville, puis se jette dans le vide, comme Edmund, le benjamin de la famille Koehler dans Allemagne année zéro de Roberto Rossellini. Comment expliquer son geste ? Tout demeure énigmatique, comme l’est tout le roman, et ce mystère contribue, de façon réjouissante, à la perplexité du lecteur quand il est rétif à une atmosphère nocturne, un peu brumeuse, déroutante, où les personnages semblent évoluer en faisant fi de toute logique.

Le vol de Boštjan, le livre de Florjan Lipuš traduit aujourd’hui par Andrée Jücke Gaye et Marjeta Novak Majzer aux éditions Do, n’échappe pas à la règle. C’est la rencontre de Chagall et de Janaček. Il y a, dans cette chronique d’une métamorphose et d’un amour défiant le temps, de quoi séduire l’auteur de La courte lettre pour un long adieu. Mais le roman ne se résume pas à cela. Il s’offre à la fois comme un tableau d’un romantisme échevelé et, à la manière de Par les villages de Handke, comme une « épopée du quotidien », pour reprendre l’expression de Georges-Arthur Goldschmidt à propos de cette pièce.

Le vol de Boštjan, de Florjan Lipuš : un écrivain slovène d'Autriche

Le quotidien dans Le vol de Boštjan est celui de la communauté slovène de Carinthie. Nous sommes en des temps où la guerre est proche. Pour Boštjan, la mort rôde, elle lui enlève sa mère et sa grand-mère, derniers piliers d’une existence marquée par la lutte pour la survie, mais aussi par la nostalgie. L’amour pour Lina ne suffit pas à sauver Boštjan d’un vide abyssal et d’un quotidien aride, plongé parfois dans les ténèbres.

Les deux livres de Florjan Lipuš sont politiques dans leur évocation d’une minorité, mélancoliques dans leur mise en scène d’êtres en déshérence, et métaphysiques par leur insistance sur notre condition de mortels. Le lecteur se voit dans l’obligation de garder toute sa lucidité, bien qu’il cède à ce qu’on appelle le sentiment et s’envole, tel Icare, vers le soleil, quitte à trop s’en approcher et se brûler. Comme Icare, consumé dans la tristesse, Boštjan incarne les contradictions qui déchirent une minorité, il est aussi la nostalgie dans toute sa beauté funèbre. Le livre dans son entier joue en sourdine une musique aérienne ; tout y est, doute, interrogation, mais aussi alacrité. Roman à nul autre pareil, Le vol de Boštjan laisse une impression à mi-chemin entre perturbation et invitation à un questionnement salutaire.

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