L’Europe en crise d’accueil

Tandis qu’à l’échelle mondiale augmente le nombre de personnes déplacées ayant besoin d’être protégées hors des frontières de leur pays, il importe de retrouver la pluralité des causes d’une situation migratoire aujourd’hui très critique, notamment en scrutant celles qui relèvent des politiques aussi désordonnées que drastiques des États et des institutions européennes. C’est l’enjeu de La crise de l’accueil, où une quinzaine de chercheurs modifient l’ordre habituel des interrogations et des explications.


Annalisa Lendaro, Claire Rodier et Youri Lou Vertongen (éd.), La crise de l’accueil. Frontières, droits, résistances. La Découverte, 314 p., 25 €


La notion de « crise migratoire », qui s’est imposée dans la sphère publique depuis le début de la décennie, est ici saisie non comme une évidence à documenter mais dans une perspective critique, qui doit sans cesse interroger les figures du discours médiatique et politique. Ainsi, La crise de l’accueil peut proposer une nouvelle lecture des conditions actuellement faites aux migrants et demandeurs d’asile qui tentent de rejoindre l’Europe. L’interprétation globale repose sur de solides garanties de précision quant aux situations, aux acteurs et aux décisions. La première découle du rassemblement de cas diversifiés, situés à travers toute l’Europe et particulièrement en ses pourtours (frontières allemandes, hongroises ou bulgares, îles de la Méditerranée, enclave de Melilla) qui, loin d’être des angles périphériques des sociétés européennes, comme pourrait le suggérer un expéditif regard géographique, constituent au contraire des points nodaux de leur recomposition politique en cours. La force des démonstrations réside aussi dans la place accordée à plusieurs enquêtes qui plongent au plus profond du terrain social et de l’urgence humanitaire (dans les espaces précédemment cités, ou encore à Calais et à la frontière franco-italienne). L’urgence constitue bien ici un objet d’analyse et non un prisme opacifiant à force d’être alarmant, car ces enquêtes ont été suffisamment dilatées dans le temps pour qu’on puisse observer comment les dispositifs des politiques migratoires sont devenus, par à-coups, des enchevêtrements normatifs, administratifs et technologiques significatifs, et pour permettre la compréhension, au sein de ces imbroglios, des positions évolutives des multiples acteurs qui en sont les cibles, les agents d’application ou les opposants.

Les analyses invalident tout schéma chronologique ou causal linéaire, qui tendrait à présenter ces politiques européennes comme de simples réponses à un afflux imprévisible et incoercible de réfugiés venus d’au-delà de la Méditerranée dans une urgence humanitaire, provoquée de l’extérieur par le surgissement récent de désordres politiques et belliqueux avec lesquels l’Europe n’aurait rien à voir. Ici, comme souvent, l’effort de temporalisation de l’expérience et l’analyse sur une plus longue durée permettent de compenser la myopie du présent et la perte d’horizons de réflexion provoquées par les usages incantatoires et politiques du thème de la crise et du motif de l’inédit.

L’Europe en crise d’accueil

© Jean-Luc Bertini

En effet, le verrouillage des politiques migratoires des États et des institutions européennes est à l’œuvre au moins depuis les années 1990. Tandis que le contournement récurrent des droits reconnus aux réfugiés par des conventions internationales (et par les États européens eux-mêmes) pourraient être mis en évidence bien antérieurement. Autant dire que l’amplification des dispositifs restreignant les possibilités d’accès aux territoires européens pour les migrants, tout comme les situations humanitaires catastrophiques où ceux-ci se trouvent piégés, sont aussi largement produites par les dynamiques internes de repli des États européens qui, tantôt dans le plus grand désordre des égoïsmes nationaux, tantôt à travers des segments de coordinations intra-européennes ou avec des pays tiers, tendent tous, en fin de compte (et l’Allemagne elle-même, une fois passée la conjoncture courte de « l’été de l’accueil » en 2015), à concentrer ostensiblement l’exercice de leur souveraineté dans des politiques de blocages migratoires.

À ce stade, on comprend que la crise migratoire relève aussi des mutations plus globales des modes de gouvernement à l’œuvre dans les sociétés européennes, où l’on observe un redéploiement des formes d’exercice de la souveraineté étatique sur les territoires et sur les populations. La tentation de manifestations brutales de la souveraineté à travers le durcissement des politiques migratoires peut être une réaction aux effets de la mondialisation et de la construction européenne, qui érodent certains pans de la suprématie de l’État-nation. Mais elle tient également à la recomposition des périmètres et des modalités d’action de la puissance publique à l’ère du néolibéralisme, tant il apparaît désormais que les « dérégulations » libérales, qui soustraient à la compétence étatique certains de ses domaines d’intervention socio-économique considérés auparavant comme importants, s’accompagnent aussi d’une inflation réglementaire dans maintes sphères (en matière migratoire mais pas seulement) pour exercer le pouvoir par d’autres canaux.

Dans le même temps, une part croissante des élites politiques, en position de décision gouvernementale ou d’opposition, privilégie les discours identitaires et sécuritaires, où le mot d’ordre de la maîtrise des entrées migratoires sert avant tout à rassembler l’opinion publique interne à chaque État-nation. Ce volume apporte donc une nouvelle contribution aux divers courants des sciences sociales ou de la philosophie politique, qui montrent comment, au-delà d’un paradoxe apparent, néolibéralisme, inflation néoréglementaire, alarmes identitaires sans cesse réactivées et nationalisme obsidional finissent par aller de pair.

Dans ce cadre, on suit avec intérêt les contributions qui décryptent les processus de nouvelle frontiérisation, particulièrement là où les limites des États-nations sont aussi les lisières de l’Union européenne. Ces espaces frontaliers sont en effet sans cesse densifiés par la rematérialisation de la limite (avec des murs, des barbelés, la présence accrue des douaniers et des policiers) qui conjugue ses moyens avec les technologies de contrôle dématérialisé (vidéo-surveillance). Dans le même temps, les frontières se dilatent. À l’intérieur même de l’espace européen, puisque désormais les dynamiques de frontiérisation dépassent de beaucoup la ligne séparant deux États et s’étendent à des régions entières, à l’instar du Calaisis et d’espaces toujours plus nombreux situés à proximité ou en arrière des côtes septentrionales de la France. À l’extérieur aussi, puisque au moyen d’accords diplomatiques, souvent asymétriques, avec des pays tiers, de transit ou de départ, l’Union européenne délocalise sur les autres rives de la Méditerranée et en Afrique ses procédures de tris administratifs et d’immobilisation des migrants.

L’Europe en crise d’accueil

Que la densification et la dilatation de ces zones zones qui font office d’écluses ou de verrous soient l’effet de l’improvisation ou de mesures programmées, la réalité sociale y reste intenable : situations permanentes d’urgence humanitaire, espaces informels qui tantôt prennent durablement la forme de camps, tantôt sont soumis à une succession d’évacuations expéditives qui, tout en prétendant régler les problèmes, ne font que les déplacer et aggravent la précarité. Ces recompositions permanentes aux frontières sont si cruciales qu’elles sont l’objet privilégié des stratégies de communication des pouvoirs, qui savent habilement alterner la surexposition médiatique et le silence sur les pratiques d’exception. Ainsi, le gouvernement hongrois n’hésite pas à montrer à son opinion publique la violence de ce qui se déroule aux frontières pour illustrer ce qu’il désigne comme ses efforts de protection du peuple et de la nation.

En contrepoint, sont à l’œuvre d’incessants efforts d’invisibilisation des procédés les plus drastiques, toujours susceptibles de provoquer l’indignation voire l’opposition organisée d’autres segments des opinons publiques européennes, ou encore des recours devant des juridictions nationales ou internationales : s’y rattachent la délocalisation des dispositifs de verrouillage vers des pays tiers, l’euphémisation de l’implacable frontiérisation par les taxinomies d’ingénierie managériale qui parlent désormais de hotspots, ainsi que l’incessant reformatage des catégories d’éligibles pour contourner discrètement les droits des réfugiés, pourtant proclamés dans des textes juridiques nationaux et internationaux.

Enfin, l’ouvrage apporte de solides pièces au dossier, depuis longtemps débattu, des fonctions et des effets du mouvement humanitaire. Il montre toute la complexité des mondes associatifs, en donnant les clés pour comprendre comment ceux-ci peuvent se trouver impliqués dans les logiques étatiques (par effet d’engrenage lorsqu’ils participent à la gestion humanitaire des lieux de mise à l’écart des migrants) ou, au contraire, les combattre, soit en aidant les demandeurs d’asile à défendre leurs droits, soit en s’engageant dans des oppositions plus frontales. De ce point de vue, quels que soient les pays européens analysés, les contributions soulignent combien les États s’efforcent, par des discours de délégitimation insidieux ou bruyants, et désormais par des mesures de pénalisation, de strictement borner toujours plus les sphères et les types d’action que peuvent entreprendre les associations et les militants qui défendent la cause des migrants aux échelles locales ou transnationales, défendent la cause des migrants. À ce stade, le non-respect des droits individuels ou citoyens ne cible plus seulement les migrants et les réfugiés, mais inclut aussi certaines parties de la société civile européenne.

Ainsi, bien plus qu’une « crise des migrants », bien plus que des « crises des réfugiés », formules qui ont tant circulé, qui n’expliquent rien et peuvent relever d’une optique artificiellement clivante entre « eux » et « nous », ce qu’il faut comprendre et regarder bien en face, c’est « la crise de l’accueil » dans les sociétés européennes.


  1. On peut se reporter aux analyses montrant la concomitance des « déréglementations » libérales et des nouvelles tendances à la prolifération des réglementations proposées par Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012, ou David Graeber, Bureaucratie, Les liens qui libèrent, 2015.

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