Figure incontournable de la littérature ukrainienne contemporaine, Serhiy Jadan évoque, dans les douze très courtes nouvelles de Personne ne demandera rien, des vies bouleversées de cette grande ville martyre de l’est de l’Ukraine qu’est Kharkiv. La sobriété tranchante de l’écriture frappe d’autant plus si l’on a à l’esprit l’œuvre antérieure de l’écrivain.
Aborder l’œuvre de Serhiy Jadan, à la fois poète, romancier et chanteur de rock, c’est se confronter aux grandes ruptures de l’histoire de l’Ukraine.
Acte I : le jeune Jadan, qui est né dans le Donbass et a fait ses études dans la grande ville de Kharkiv, où il a consacré ses recherches au futurisme ukrainien, est à l’avant-poste de la littérature ukrainienne dans cette ville où la langue russe prédomine à l’époque encore largement : il publie de la poésie et des romans, notamment Anarchy in the Ukr (2005), livre fragmenté, à l’écriture débridée, assez punk, qui évoque les errances d’un narrateur sur les traces de l’anarchiste Nestor Makhno, et La route du Donbass (2010), traversée de paysages industriels typiques de l’espace post-soviétique.
Acte II : 2014, Jadan joue un rôle de leader informel dans les événements du Maïdan de Kharkiv ; la guerre fait rage dans le Donbass, la région où Jadan est né. Jadan réagit : il publie son Journal de Louhansk, et entreprend un vaste roman, L’internat (2017), centré autour d’un professeur qui traverse des zones de guerre pour aller récupérer son neveu.
Acte III : février 2022, l’invasion à grande échelle : Kharkiv est une ville martyre sous les bombes russes, l’université est touchée, une grande part des habitants vit dans le métro, Jadan voit le lancement des missiles depuis le dix-huitième étage de son appartement en plein centre de la ville, il s’engage comme volontaire dans des actions d’aide aux civils, écrit des posts sur Facebook, réunis dans un livre traduit à ce jour en allemand et en anglais. La guerre s’installe : avant d’annoncer qu’il a rejoint l’armée ukrainienne en 2024, Jadan publie ce recueil de nouvelles, Personne ne demandera rien.

Le livre est composé de douze très courts récits, ainsi que de dessins de la main de l’auteur, dont certains, datés, gardent trace des bombardements russes. Le titre est celui de la dernière nouvelle, mais en ukrainien le recueil était intitulé Arabesques, en écho à un texte de Mykola Khvyliovyi, l’une des figures de la « Renaissance fusillée », qui évoquait un siècle plus tôt la moderne Kharkiv. Les nouvelles décrivent des situations courantes archétypales, un mariage, un enterrement, une discussion père-fils, un entretien d’embauche, le rendez-vous d’un couple dans un hôtel, un peu comme dans le documentaire bouleversant de Sergueï Loznitsa, L’invasion. Le quotidien est celui, anormal, non pas de toute l’Ukraine comme chez Loznitsa, mais de la région de Kharkiv plongée dans la guerre.
Les vies évoquées ont quelque chose en commun : elles ont été scindées en deux par l’invasion ; le rapport à la mémoire et au temps, présent comme futur, n’est plus le même. Bien que plusieurs nouvelles aient pour personnages des soldats, l’écriture de Jadan, pudique, n’évoque l’expérience du front que de manière indirecte. Militaires ou civils, tous sont concernés par un mot qui revient de manière lancinante, rompant avec certains stéréotypes de la littérature de guerre, le mot « vulnérabilité ». La portée testimoniale de l’écriture affleure dans des détails : au détour d’une phrase, la « carcasse de l’université brûlée », au détour d’un dialogue laconique, ceux qui sont partis de « l’autre côté », celui des zones occupées, qui restent dans une sorte de hors-champ.
Jadan adopte une écriture d’une grande sobriété. Cette concision sied au genre de la nouvelle. Baudelaire avait remarqué déjà qu’elle « a cet immense avantage que la brièveté ajoute à l’intensité de l’effet ». Le premier récit en témoigne, donnant le la avec âpreté : « Le 2 mars, au septième jour de la guerre, Kolia a téléphoné et demandé qu’on vienne chercher un cadavre. Artem ne s’est pas étonné, mais il a tout de même posé la question : le cadavre de qui ? » Ces lignes ne donnent pas seulement un ton, elles font du recueil un tombeau. Le tombeau de cette institutrice, née en 1945 et morte au milieu de ses livres pendant une autre guerre. Celui, plus loin, d’un gradé, enterré au milieu de ses soldats et de femmes qu’il a aimées, face à un prêtre qui « dit quelque chose sur la miséricorde et la mémoire ».
Jadan a changé de manière. On est loin du flot verbal d’Anarchy in the Ukr et des évocations très expressives de L’internat. Son écriture s’est assagie, elle s’est coulée dans une forme littéraire bien connue, la nouvelle, de façon assez traditionnelle parfois, car plusieurs récits comportent une chute. L’humour noir et le sens de l’absurde semblent toutefois faire le lien avec les textes antérieurs. Pour saisir l’évolution frappante de l’écrivain, il faut sans doute avoir à l’esprit les propos qu’il tenait, à l’échelle collective, dans son discours aux libraires allemands de 2022 : « La guerre, sans conteste, modifie la langue, son architecture, le champ de son application. La guerre, comme la botte ennemie, viole la fourmilière de la langue. Après quoi, les fourmis, autrement dit, les porteurs de la langue profanée, tentent fébrilement de restaurer la structure détruite, de mettre de l’ordre dans leurs habitudes, dans leur quotidien. D’ailleurs, tout revient et reprend sa place ».
