Une voix yiddish de la révolution

Le grand poète yiddish Peretz Markish, engagé dans l’avant-garde poétique de son temps et dans l’adhésion au régime communiste, y compris sous Staline qui finira par le faire exécuter, est enfin accessible au public français, dans les traductions de Rachel Ertel, pour le roman Une génération passe, une génération vient, et de Batia Baum, pour Le tas et autres poèmes.

Peretz Markish | Une génération passe, une génération vient. Trad. du yiddish et préfacé par Rachel Ertel. L’Antilope, 510 p., 24,50 €
Peretz Markish | Le tas et autres poèmes . Trad. du yiddish par Batia Baum. Édition bilingue. L’Antilope, 190 p., 24,50 €

Peretz Markish est un poète yiddish soviétique, l’un des plus importants de l’avant-garde des années 1920 en cette langue. Né en Ukraine en 1895, il participe à la modernité iconoclaste de la revue Khaliastra (la bande) à Varsovie, et vit une existence de bohème, anarchique et cosmopolite, dans les capitales artistiques européennes et jusqu’en Palestine, lors d’un court voyage hors d’Europe. De retour en Union soviétique en 1926 afin d’y construire une culture yiddish progressiste, il connaît le sort commun des artistes au temps de la dictature stalinienne. Pendant la guerre, il anime le Comité juif antifasciste mais est rattrapé dès 1948 par la vague de répression antisémite qui aboutit à son arrestation en 1949 puis à son exécution, après un procès truqué et des mois de torture, le 12 août 1952, avec l’élite de la culture yiddish soviétique.

La traduction de son roman Une génération passe, une génération vient par l’infatigable passeuse qu’est Rachel Ertel fait à nouveau découvrir au public français un grand artiste des lettres yiddish, jusqu’alors traduit uniquement pour son œuvre poétique par Charles Dobzynski et Batia Baum. Les éditions de l’Antilope ont « profité » de l’occasion pour publier en même temps un second volume, de poésie cette fois, dans la remarquable traduction de Batia Baum : Le tas et autres poèmes ; il s’agit de l’œuvre poétique la plus célèbre de Markish, le « tas » en question étant l’amoncellement des corps dû à un pogrom de la guerre civile en Ukraine en 1920, le jour de Yom Kippour ; ce long poème, tragique et incantatoire, est suivi de Radio, version plus engagée mais non moins sophistiquée au plan esthétique de la croyance du poète en la modernité, alliée aux mots d’ordre de la révolution communiste, en 1922, lorsque les manifestes poétiques et politiques coïncident encore au sein d’une même foi en un total renouvellement des cadres de l’existence collective.

Et de fait, comme l’écrit Rachel Ertel dans sa préface, ce roman est un « roman de poète », dont les images cosmiques évoquent des motifs récurrents dans sa poésie, roman proliférant, sans intrigue ferme ni hiérarchie définie entre les différents épisodes. De cette sorte de magma initial, émergent de façon presque rhapsodique les personnages principaux, un père et son fils, porteurs du dilemme éthique du récit, le choix entre le Dieu juif et la révolution, ainsi que d’autres plus secondaires, personnel archétypal de la collectivité du shtetl ou humbles « héros » de la révolution en marche, dont la fin ouverte du roman laisse présager le succès. Commencé à l’étranger, il a été publié en 1929, après le retour de son auteur en URSS.

Peretz Markish Une génération passe une génération vient, roman traduit du yiddish et préfacé par Rachel Ertel, éditions de l’Antilope, 509 pages.

Le tas et autres poèmes, traduit du yiddish par Batia Baum
Peretz Markish (au centre), avec Mendl Elkin, Peretz Hirschbein, Uri Zvi Greenberg, Melech Ravitch et I. J. Singer (1922) © CC0/WikiCommons

La forme romanesque peut déconcerter, avec son intrigue erratique, irriguée par la fulgurance des images cosmiques et leur réinterprétation historique, porteuse d’action et de transformation radicale. Cette dernière est à la mesure d’une violence fondatrice, répétitive, progressant de façon exponentielle jusqu’aux déchaînements d’une cruauté décrite précisément dans ses déclinaisons les plus bestiales, du côté des groupes pogromistes, omniprésents dans les villages d’Ukraine, l’armée russe, l’administration tsariste, les forêts peuplées de bandits et de chefs de bandes cosaques (les redoutables haïdamaks), et même l’armée du Directoire, l’éphémère gouvernement ukrainien dirigé par Simon Petlioura. L’intrigue débute après les événements prérévolutionnaires de 1905, débouche rapidement sur les années de guerre mondiale, la conscription forcée, la répression dans les prisons du tsar, le déluge révolutionnaire renversant inéluctablement l’ordre ancien, puis les événements sanglants de la guerre civile et des pogroms, profilant la victoire bolchévique et sa discipline de fer sur la fin du récit. Mais la chronologie comme l’espace lui-même sont relativement flous, chaque épisode campant son propre chronotope, sans raccord très net avec la ligne principale du récit, comme doté de l’autonomie souveraine de la parole poétique.

La confrontation historique s’élabore principalement autour de la dramatisation pathétique de la relation père-fils. C’est elle qui, à travers le lien étroit entre le meunier juif au chômage, Mendl, et son fils Ezra, ancien étudiant en médecine à Kiev devenu un important chef bolchévique, imprègne l’intrigue et en constitue le sous-texte, son armature souterraine progressant comme autant de ramifications vers son aboutissement poignant, à la toute fin du récit : le point d’orgue dramatique de l’immolation paternelle, en une image inversée de la traditionnelle akeda, la ligature d’Isaac. Ici, c’est le fils qui symboliquement entérine le sacrifice du père, exécuté par les haïdamaks après avoir sauvé la bourgade d’un massacre général, véritable pierre d’angle sur laquelle peut s’établir le mouvement d’arrachement à l’ancien monde pour un départ sans retour vers l’action révolutionnaire. Le meunier, quant à lui, aura accompli son itinéraire de conversion à la génération des fils, reconnaissant la vérité et la nécessité de leur action historique. Le père fusionne avec le fils, en une brutale inversion de l’ordre naturel, signifiée par l’image des chaussettes rouges de son cadavre pendu par les pieds, paré des stigmates du martyre révolutionnaire, tel un Christ profanatoire. Auparavant, Ezra avait été évoqué comme l’ange exterminateur aux jambes marchant dans le ciel dans les visions prophétiques de Godl le fou, la voix messianique du shtetl.

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Ce roman de générations ne ressemble à rien d’autre dans la littérature yiddish, traditionnellement structurée par un énoncé recoupant globalement l’opposition frontale entre tradition et modernité grâce aux énoncés typisés de la littérature du shtetl. Rien de tel chez Markish, où la légitimité révolutionnaire finit par englober la piété, voire la sainteté du monde traditionnel, à travers l’humble détermination du meunier, contre la stagnation putréfiée du shtetl et la veulerie de ses notables, désertant à la fois leur responsabilité communautaire et leur devoir patriotique. C’est dire que Markish envoie balader les oppositions convenues de l’héritage littéraire juif mais aussi les mots d’ordre obligatoires du progressisme d’État et invente une fiction personnelle, cimentée par la violence de l’histoire et l’amour électif entre père et fils dans un même sacrifice à un ordre supérieur : qu’il soit moralité d’entraide au nom de Dieu ou dévouement ascétique à la révolution au nom de l’utopie du futur.

Ce couple du père et du fils, constamment en tension, éclipse toutes les autres relations sociales et familiales. Les intrigues amoureuses ont très peu de substance, le lien conjugal est plutôt caricatural, lié aux poncifs féminins, les femmes du shtetl sont réduites à des ombres, des voix stéréotypées, et la militante communiste, Sonia, à son rôle politique malgré la perte déchirante de son enfant. Une même ironie tantôt amusée tantôt acerbe englobe les routines naïves de la société du shtetl, la rouerie bonasse des paysans toujours prête à se transformer en déluge de cruauté, ou la démission des élites, qu’elles soient juives ou chrétiennes, face au souffle de violence et de destructivité de l’histoire en marche. La lutte des classes pénètre toutes les situations, la déréliction économique de la bourgade juive, la corruption et la cruauté de l’armée comme de l’administration tsaristes, la lutte entre la campagne et la ville, dans une atmosphère de faillite morale liée à la guerre et aux derniers soubresauts de l’ordre ancien. Le génie de Markish est de faire se rejoindre moralité juive et absolutisme révolutionnaire au sein d’un même engagement décisif, résolument tourné vers l’avenir et la sauvegarde d’un universalisme humaniste.

Peretz Markish Une génération passe une génération vient, roman traduit du yiddish et préfacé par Rachel Ertel, éditions de l’Antilope, 509 pages. Le tas et autres poèmes, traduit du yiddish par Batia Baum
Couverture de la première édition de « Khalyastre » (La bande) (Varsovie, 1922) (détail) © CC0/WikiCommons

S’y adjoint l’évocation cosmique de la conflagration historique, à travers la polarité, traversant aussi bien l’histoire que la nature, entre enracinement, facteur d’immobilisme mortifère, et mise en mouvement, recoupant dynamisme historique et sillonnement erratique de l’espace. L’atmosphère de putréfaction morale du shtetl est représentée par les cuves stagnantes de la tannerie du riche Berman, le notable de la bourgade. La violence de la lutte des classes et des relations inter-ethniques entre juifs et chrétiens est annoncée par les scènes suffocantes de chasse aux chiens errants au début du roman. Le cycle des saisons traduit le temps rond et régulier de la vie communautaire, jusqu’à la déchirure de la guerre et d’un nouveau paroxysme de violence dû à la guerre civile, ranimant les souvenirs plus anciens des pogroms du début du siècle, comme celui qui a assassiné les parents de Sonia, la militante communiste dévouée à la cause. La boue, les pluies, les vents sauvages accompagnent sans cesse la recrudescence d’événements dramatiques, jusqu’à l’acmé final, scandé par des scènes d’une violence déchaînée. Elles se succèdent dans les derniers chapitres du roman avec une fréquence insoutenable et ont été annoncées sur le mode onirique par la folie morbide du personnage de Godl, l’ancien abatteur rituel qui sombre dans la psychose et finit lui-même victime expiatoire de la sauvagerie pogromiste.

L’équilibre communautaire jusqu’alors relativement préservé s’inverse dès lors en bacchanale hallucinatoire, détraquée et perverse, à l’image du jeune pâtre ukrainien poussant une jeune fille juive dans les eaux glacées du Dniepr à la place de ses habituels troupeaux d’oie dont il assurait la garde au service des juifs du shtetl. Le nœud coulant de l’anéantissement semble alors se refermer sur la bourgade, prise entre les différentes factions de la guerre civile et le ressentiment de ses voisins ukrainiens. Jadis à l’écart de la civilisation, telle la petite gare oubliée du début du roman, la bourgade devient symboliquement l’épicentre de la circulation de la violence, mais aussi des messages révolutionnaires, des transports de troupes, de l’afflux des réfugiés, des combats acharnés entre factions. Markish rejoint et égale ainsi l’écriture contemporaine en russe de la guerre et de la révolution, celle de Babel, de Pilniak, de Chklovski, de Boulgakov. Il est aussi le compagnon de route des artistes yiddish évoquant le même contexte historique, les Bergelson, Kulbak, Israël Joshua Singer, ou les poètes du groupe de Kiev auquel il a participé dans ses années de jeunesse en Ukraine.

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Car sa poésie, son moyen d’expression le plus ancien et le plus spontané, est solidement ancrée dans le contexte de son époque, même si son expressionnisme cru et son futurisme exacerbé en propulsent le message d’autonomie moderniste, au carrefour des avant-gardes avec lesquelles il est dans un rapport constant. La société agonisante et profondément dégradée du shtetl évoquée dans le roman est comme définitivement condamnée dès 1922, dans Le tas. Avant même d’en retracer la chute de façon narrative, le poète l’a rassemblée et résumée de façon pathétique et imagée dans son poème blasphématoire. La société différenciée et socialement stratifiée du shtetl n’est plus qu’un monceau de corps déformés et profanés par la violence pogromiste : rebuts indifférenciés et pourtant clamant l’injustice absolue de leur mort, à la face du Dieu juif qu’ils renient par leur martyre, et à celle du monde dont ils semblent constituer l’abcès de fixation, purulent et éternellement actif par son symbole même. Là encore, alternent immobilité pétrifiée des corps et animation par le souffle du langage poétique, semblable au mouvement aérien des vents qui en parcourent l’espace et en disséminent le message, transfiguré par l’espoir d’une aurore rouge.

Si le tas des victimes de pogroms s’apparente à un nouveau Sinaï recrachant les Dix Commandements à la face d’un Dieu déchu, la montagne sainte qui est à l’ouverture de Radio évoque davantage une Babel profane et résolument constructiviste, tel l’utopique monument à la Troisième Internationale de Tatline et son élan hélicoïdal vers l’avenir, en fait jamais réalisé ni effectivement construit. Tel l’espoir du poète Markish en une coalescence des générations au sein d’un recommencement de l’histoire, dont ne reste que la trace si fragile en yiddish, aujourd’hui à nouveau accessible en français grâce au miracle de la traduction.

­En plein vent du linge battu des champs,

Je franchis la frontière en fraude

De mondes en mondes !

(Radio, 1922)