Rashid Khalidi, dont vient de paraître 100 ans de guerre contre la Palestine, est un très grand historien du Moyen-Orient, mais aussi un homme libre. Dans une lettre ouverte, en août 2025, il faisait connaître sa décision de ne pas donner cours à Columbia pour protester contre l’accord conclu entre l’université et l’administration Trump et contre l’adoption de la définition de l’antisémitisme qui confond judéité et Israël, « de sorte que toute critique d’Israël, ou même toute description des politiques israéliennes, devient une critique des Juifs ».
C’est de cette même liberté qu’il témoigne dans son livre magistral traduit en français cinq ans après sa publication aux États-Unis, qui exprime l’espoir de « contribuer à rétablir une part de l’histoire qui a été effacée par ceux qui détiennent le contrôle de la Palestine historique et du récit qui en est fait ». Rashid Khalidi appartient à une de ces grandes familles palestiniennes, dont les membres avaient acquis une éducation moderne, maîtrisaient plusieurs langues étrangères, et qui, jusqu’en 1948, ont contrôlé la politique de la Palestine. En 1899, un de ses ancêtres, Yusuf Diya al-Khalidi, ancien député et maire de Jérusalem, avait écrit (en français) une longue lettre à Theodor Herzl pour le dissuader de s’emparer de la Palestine. La lettre se terminait par un appel venu du cœur : « au nom de Dieu, qu’on laisse la Palestine tranquille ». Mais c’est la guerre qui s’est déchaînée sur et contre la Palestine.
Rashid Khalidi raconte cette longue conquête coloniale, à la fois en historien de métier s’appuyant sur des recherches universitaires et sur des archives (dont celles de sa propre famille), en témoin direct ou indirect, plusieurs membres de sa famille ayant été impliqués pendant de nombreuses années dans les événements en Palestine, et en acteur, sans indulgence ni complaisance aucune. Il a choisi de se concentrer sur six moments majeurs qui sont autant de déclarations de guerre. La première est la déclaration Balfour (du nom de celui qui avait été affublé du surnom de Bloody Balfour quand il exerçait les fonctions de secrétaire général de la Grande-Bretagne en Irlande), qui approuve, au nom du « gouvernement de Sa Majesté », «l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif ». La majorité arabe, 94 % de la population, à l’époque, n’y est mentionnée que de façon négative, en tant que « communautés non juives ». Elles ne sont décrites qu’en fonction de ce qu’elles ne sont pas, ni le mot « palestinien » ni le mot « arabe » n’apparaissant dans ce court texte. Il ne leur est accordé aucun droit politique ni national, les droits nationaux étant exclusivement réservés au peuple juif. Dès lors tout était dit.
Pendant une vingtaine d’années, les Palestiniens, à la différence des Égyptiens ou des Irlandais, ont eu du mal à structurer leur mouvement national. Leurs efforts ont été minés « par la nature hiérarchique, conservatrice, et clivante de leur société » ainsi que par la tactique coloniale du « diviser pour mieux régner » adoptée par les Britanniques qui, pour servir leurs objectifs, se sont attachés à coopter des factions entières de l’élite palestinienne, attisant ainsi les rivalités familiales, et à fabriquer des « institutions traditionnelles » comme celle de « grand mufti de toute la Palestine ». La frustration des Palestiniens a cependant fini par déclencher un soulèvement populaire massif, initié par de jeunes militants de la classe moyenne urbaine, et aboutissant à la Grande Révolte de 1936-1939. Elle fut écrasée dans le sang, les Britanniques n’hésitant pas à attacher leurs prisonniers à l’avant de leurs voitures blindées et de leurs locomotives pour interdire toute attaque. Les Palestiniens étaient d’ores et déjà pris dans une impasse. Ils devaient faire face à la puissance coloniale de la métropole, Londres, mais aussi à un mouvement de colonisation de peuplement indépendant, avec un projet national propre, une justification biblique convaincante, et une base et des financements internationaux solides, qui, à la fin des années 1930, avait déjà constitué un para-État qui n’attendait que sa reconnaissance formelle.

C’est dans l’adoption en novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations unies de la résolution prévoyant de diviser la Palestine en un vaste État juif et un État arabe plus petit, en violation flagrante du principe d’autodétermination consacré par la charte de l’ONU, que Rashid Khalidi voit une deuxième déclaration de guerre. Cette catastrophe, la Nakba, « naufrage lent et sans fin », s’est abattue sur les Palestiniens en raison de leur faiblesse et de celle des Arabes, du fait de la puissance des sionistes, mais aussi à la suite d’événements se produisant au lointain, à Londres, Washington, Moscou, New York et Amman. Les jeunes États arabes, à la populations pauvre et illettrée, subissaient l’influence des puissances coloniales. Le roi Abdullah de Transjordanie avait eu de nombreux contacts clandestins avec Moshe Sharett et Golda Meir, tous deux futurs Premiers ministres d’Israël. « À Amman, la résidence de l’ambassadeur britannique jouxtait le palais royal, offrant au diplomate un accès rapide à travers le jardin pour aller prodiguer ses recommandations au roi. » La solidarité affirmée vis-à-vis des Palestiniens, dont beaucoup étaient devenus des réfugiés, établis dans les pays frontaliers, n’était souvent que de façade. Les fondateurs du Fatah, basés à Gaza passé sous contrôle égyptien, ont évoqué les arrestations, tortures et harcèlement que les services de renseignement égyptiens, au début de la prise du pouvoir par Gamal Abdel Nasser, ont opposé à leurs efforts de mobilisation contre Israël.
Lors de la troisième déclaration de guerre, en juin 1967, le jeune Rashid Khalidi assistait son père qui travaillait alors au Conseil de sécurité des Nations unies. Il voit de ses propres yeux se produire un changement majeur dans les rapports internationaux, et l’apparition d’un nouvel axe au Moyen-Orient qui persiste encore sur le terrain, avec la couverture que la diplomatie américaine apporte aux blindés israéliens. Parallèlement, ou en réaction, l’année 1967 a été marquée par « la résurgence extraordinaire de la conscience nationale palestinienne » politique mais aussi culturelle, avec des poètes et des écrivains tels Ghassan Kanafani, Mahmoud Darwich, Émile Habibi, ou Fadwa Touqan. En réponse, le Mossad, poursuivant une stratégie que l’historien israélien Baruch Kimmerling qualifie de « politicide », multiplie les assassinats ciblés.
En juin 1982, Rashid Khalidi participe à une réunion à l’université américaine de Beyrouth quand le bruit assourdissant d’un bombardement aérien marque le coup d’envoi de l’invasion israélienne du Liban, dirigée contre l’OLP, et donc la quatrième déclaration de guerre. Son épouse, enceinte de quatre mois, travaille à l’agence palestinienne de presse, et lui-même joue le rôle de source officieuse auprès des journalistes occidentaux, sans avoir à se conformer à « la propagande peu subtile de l’OLP », à la hasbara policée et insidieuse d’Israël, ni aux « fanfaronnades des régimes syriens ». La défaite de l’OLP, suivie des massacres des camps de Sabra et de Chatila, est due à l’administration Reagan « qui, sous la pression d’Israël, a obstinément refusé d’accepter la nécessité d’une quelconque protection des civils » ainsi qu’à la politique de l’OLP, qui avait fini par s’aliéner des pans entiers de la société libanaise.
Cette défaite cuisante a donné lieu à une nouvelle forme de résistance, l’Intifada, soulèvement essentiellement non violent et non armé, qui éclate en décembre 1987 et connaît un réel succès. Au lieu d’en tirer parti, l’OLP , dans un « consensus d’idiotie », « s’est laissé entraîner dans un processus explicitement conçu par Israël, avec le soutien des États-Unis, pour prolonger l’occupation et la colonisation ». Les négociations qui aboutiront aux accords d’Oslo débutent en 1991, et Rashid Khalidi est nommé conseiller auprès d’une délégation jordano-palestinienne. C’est une nouvelle guerre, diplomatique cette fois, qui a été menée là. Rashid Khalidi en dévoile les coulisses, à rebours des clichés et des mythes. « Moins d’un mois avant qu’il ne soit assassiné, Rabin déclarait à la Knesset que toute « entité » palestinienne serait « moins qu’un État » ». L’absence d’accord aurait été préférable aux accords d’Oslo.

Après les accords d’Oslo, les conditions de vie des Palestiniens se sont, en effet, considérablement détériorées, provoquant en septembre 2000 l’éclatement de la seconde Intifada. Dès lors la violence n’a cessé de croître, accentuée encore par la rivalité entre l’OLP et le Hamas et les attaques kamikazes visant principalement des civils à l’intérieur même d’Israël. La répression s’est conformée à la doctrine de l’usage disproportionné de la force, dite doctrine Dahiya, sans que change quoi que ce soit dans la politique américaine.
Alors même que, depuis octobre 2023 on est entré dans la phase la plus barbare de cette longue guerre, Rashid Khalidi conserve l’espoir que se taisent les armes et qu’advienne enfin, entre les deux peuples qui existent en Palestine, une paix juste fondée sur l’égalité des droits pour tous et la reconnaissance mutuelle. Comme l’intellectuel pakistanais Eqbal Ahmad, un proche d’Edward Saïd, il ne croit pas à l’efficacité de la lutte armée contre cet adversaire particulier qu’est Israël. Son récit des cent premières années de guerre contre la Palestine est un superbe geste de résistance et d’appel à la paix, face à la diffusion du récit colonial.
