En 2025 paraissait la traduction de Viande, affolant récit cannibale du dissident tchèque Martin Harniček. Dans son édition initiale, au Canada en 1981, Viande était accompagné d’un autre roman, Albin, qui décrivait un système politique à peine moins féroce et absurde. Alors que Viande paraît en poche, Albin est à présent disponible en français.
À la fois hagard et froid, le narrateur de Viande dissèque la société autophage dans laquelle il évolue. De manière d’autant plus glaçante que, bien qu’il en soit victime, il y est complètement aliéné. Dans sa ville délabrée, la seule nourriture est la chair humaine. Et l’unique activité des habitants est de s’en procurer. En théorie, ce n’est pas compliqué : l’administration délivre des tickets alimentaires, à condition d’avoir une adresse. Or, pour récupérer le bois de construction, rare combustible permettant de cuire la viande, la police exproprie et détruit régulièrement les logements. Autrement, il y a le vol ou « l’abattage au noir » – meurtre pour se nourrir de la victime –, activités évidemment réprimées par la police. Et comme parler à un policier est un délit et que la peine unique est l’abattage, les citoyens vivent dans l’insécurité et la peur permanentes.
Le cœur de cette société déliquescente bat aux halles où s’achète la viande, plus ou moins chère selon sa fraîcheur. On n’est autorisé à les fréquenter qu’à condition de posséder au moins un ticket alimentaire. Les lois étant aussi strictes que formelles, la délation encouragée, il suffit de voler un ticket à quelqu’un qui n’en a qu’un pour se retrouver en règle. Et de le dénoncer aussitôt à la police comme un vagabond pour se voir récompensé d’un morceau de viande. C’est là le moyen de subsistance des nombreux « tire-au-flanc » qui infestent les halles, couchés par terre.
Tout le quotidien de Viande est régi par ces contradictions. Les habitants se nourrissent de contrevenants à des lois à la fois si tatillonnes et si laxistes qu’il suffit d’un rien pour se retrouver en infraction et devenir soi-même la nourriture qu’on recherche désespérément. La force du roman tient à ce que le narrateur raconte cela comme si c’était tout naturel.
On a toujours tendance à s’identifier à un personnage qui dit « je », surtout s’il lutte pour sa survie. Quoi qu’on en ait, on se retrouve donc entraîné par le narrateur au sein de son cauchemar éveillé. Hypnotisé par la précision hallucinée de la langue, et son esthétique de la répétition – « abattage », « ticket », « tire-au flanc » reviennent sans cesse, scandant l’aliénation –, on erre dans les rues de cette ville ruinée sans plus savoir si on est lecteur ou personnage, victime ou bourreau. Le récit poisse comme à travers un papier de boucherie. On pense à Nuit (1964) d’Edgar Hilsenrath, foudroyante chronique de la vie dans le ghetto réel de Mogilev-Podolsk pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’âme aussi horrifiée qu’engourdie de la lectrice suit son pauvre guide, morne Virgile, dans les enfers de l’absurde. L’abjection du narrateur révulse, surtout lorsque de l’espoir lui est enfin offert, mais on comprend que sa société l’a façonné. C’est le plus effrayant : sa torsion morale, quand il est libéré de l’oppression, de l’insécurité et de la crainte, ne se redresse pas.
Malgré sa radicalité, ou à cause d’elle, la lecture de Viande procure un sombre plaisir car la forme monocorde, insistante, poussant l’absurde jusque dans ses retranchements, nous offre le cadeau libérateur d’un rire jaune et noir.
La narration d’Albin – à la troisième personne – est plus classique mais on y retrouve la même ironie jouissive pour autopsier le mal. Dans sa préface, le traducteur, Benoit Meunier, indique justement qu’on peut « imaginer que le monde d’Albin est celui de Viande avant que ne survienne une catastrophe qui aura entrainé l’humanité (urbaine) dans un scénario cauchemardesque ». Si ses principes sont poussés à bout, le système d’Albin ne peut que finir en Viande.
Ici, la société décrite est plus clairement totalitaire. Les décrets du Parti Mondial s’imposent à tous, y compris à ses membres, même lorsqu’ils sont cruels ou contradictoires – et ils le sont tous. La police fait preuve d’une efficacité inexorable, y compris quand elle doit s’exercer contre des membres du Parti, à l’occasion des nombreuses purges.
Le parti ne semble vraiment avoir que deux centres d’intérêt : la « dévitalisation » – cet euphémisme devient un leitmotiv aussi lancinant que l’« abattage » dans Viande – et la course au pouvoir à l’intérieur du parti, à coups d’« intrigues sordides » et de népotisme. Le héros s’élève parce qu’en plus d’être très méchant et très volontaire, il est très beau, ce qui fait de lui le protégé de cadres de plus en plus haut placés, un décret du Parti imposant des relations homosexuelles aux dirigeants – qui doivent se distinguer de la masse. Un autre décret inversera ensuite les obligations : pour être bien vu, Albin devra se marier. Puis un nouveau revirement rétablira la situation antérieure, son mariage pesant alors comme un fardeau.
Martin Harniček joue avec jubilation de l’humour noir, du comique de l’absurde, du renversement des valeurs : Albin est sélectionné pour l’école du Parti grâce à son âme sadique. Pour se faire remarquer par ses professeurs et ses chefs, il faut inventer des manières originales de dévitaliser les condamnés – pour cause de surpopulation, à un âge donné, tout le monde est tué –, mais au bout d’un moment la multiplication même des méthodes extravagantes les rend banales.
Ce roman s’attaque à la structure dirigeante d’un système totalitaire, exposant dans un jeu de massacre grinçant la bassesse, la violence, le cynisme et la fourberie de ses adeptes : les « membres des factions dirigeantes […] n’avaient souvent plus rien d’humain tant ils étaient brutaux et imbéciles », constate Sofie, la femme d’Albin. Au passage, Harniček dénonce une société patriarcale. Le cruel Albin bat sa femme comme plâtre, mais, plus subtilement, sa mère « pensait qu’il serait inconvenant de montrer que ses pensées n’étaient pas tout à fait à l’unisson de celles de son mari ». Et son père, un prédicateur, un homme bon, met enceinte son épouse par surprise. Il agit dans le but aussi estimable qu’incertain de procurer un sauveur à l’humanité, mais, d’après les lois du Parti, cela diminue aussi la durée de vie de sa femme de cinq ans.
Martin Harniček, et c’est le point commun avec Viande, décrit dans Albin une société dévorante, friande de ses membres, y compris ses dirigeants. Cette machine folle ne semble même pas correspondre à un système précis, elle fait de l’ironie tragique la marque de l’humanité. Il faut remercier les éditions des Monts Métallifères de nous donner accès à ces textes effrayants et drôles dans leur ténébreuse collection « Pb82 » (symbole atomique du plomb), « dédiée aux fictions sombres, glauques, violentes, plombantes, qui explorent les galeries les plus noires de l’existence humaine », nous exposant aux « vertus émancipatrices du feel bad : il n’y a que l’inconfort qui nous questionne, il n’y a que l’inconnu qui nous fasse réfléchir ». Avec Viande et Albin, c’est réussi.
