Quand Zweig écrivait en français

C’est une germaniste et historienne, Claudine Delphis – trop tôt décédée à Berlin en 2024 – qui a initié le projet ambitieux d’un recueil, ou, pour tout dire, d’une « anthologie » des lettres que Stefan Zweig a envoyées à ses « amis français », sachant que ces lettres sont très majoritairement écrites directement en français. Une anthologie surprenante et magnifique.

Stefan Zweig | « Je ne me suis jamais senti un étranger en France ». Lettres à mes amis français. Préfacé et annoté par Brigitte Cain-Hérudent et Claudine Delphis. Albin Michel, 600 p., 26,90 €

Soit près de 420 lettres à une cinquantaine de correspondants entre 1909 et 1942 , des lettres sous toutes les formes de la correspondance moderne (télégrammes, pneumatiques, simples billets mais aussi missives plus méditées), éditées, datées, annotées avec le plus grand soin et le plus grand souci d’exactitude par Brigitte Cain-Hérudent. : au total un magnifique travail, qui appelle une curieuse observation.

Stefan Zweig, « le grand écrivain autrichien » : la formule vient spontanément sous la plume des critiques, et à l’esprit des lecteurs (innombrables) quand il s’agit d’évoquer l’auteur du Joueur d’échecs ou d’une fascinante nouvelle comme Amok. Sans nier le caractère problématique de la notion même de « grand écrivain » (« autrichien » étant également problématique », mais il s’agit d’un autre problème, plus historique, que l’on mettra de côté), il est assez fréquent en tout cas qu’on dénie à Stefan Zweig cette qualité de « grand écrivain », qu’on lui refuse le statut incontestable dont peut avoir joui Thomas Mann, ou, pour prendre deux exemples autrichiens, Robert Musil ou Joseph Roth.

Une conversation à voix basse avec une femme mystérieuse sur le pont d’un paquebot en route vers les tropiques, voilà ce à quoi peut ressembler une certaine atmosphère caricaturale dans laquelle l’écrivain a construit son œuvre dans les années 1930, tout en étant attentif à ses tirages mirifiques et à ses fragiles droits d’auteur. Zweig lui-même semble parfois tenir en piètre estime une partie de ses œuvres, ses biographies et ses nouvelles notamment. Est-il possible pourtant de saisir en quoi peut consister la « grandeur » de celui qui se définissait (à la fin de sa vie, dans son autobiographie) par sa « qualité d’Autrichien, de Juif, d’écrivain, d’humaniste et de pacifiste » et à qui l’on doit des textes aussi forts que son évocation d’Érasme ?

Citoyen de l’Autriche-Hongrie et amoureux de Paris, Stefan Zweig s’exprime avec aisance et élégance dans plusieurs langues, l’allemand, bien sûr, l’italien, l’anglais (n’est-il pas un temps aussi citoyen britannique ?) – mais son français – note Brigitte Cain-Hérudent – est « à la fois fautif et pittoresque, souvent incorrect, mais toujours expressif ; on entend résonner les conversations entre amis ». On songe un peu au français d’un Montaigne, qui refuserait de sacrifier l’expression vive à la correction. « Je vous écris tout cela en hâte avec une plume courante », écrit-il à Edmond Jaloux le 27 septembre 1928. Et à Jules Romains en avril 1910 : « la parole française ne m’obéit pas assez bien […] je n’ai que des usés, des mots appris ».     

Mais il faut sans doute voir dans cette correspondance si riche et si variée, si vivante, autre chose qu’une occasion de sociabilité épistolaire ; Zweig écrit beaucoup de lettres en raison du rôle qu’il a accepté de jouer : il se veut d’abord un passeur, un « facilitateur », un homme du passage, un servant de la  communication, de l’entremise, un « pollinisateur » ; pour le dire plus simplement, il se met au service de son correspondant quand il s’agit de prévoir une traduction, de lancer un ouvrage, d’organiser une conférence, de faire connaître un ouvrage, de prévoir une dédicace, ou, ce qui n’est pas rien, de faire se rencontrer à Vienne, en 1924,  Freud et Romain Rolland.

« Le Jardin du Luxembourg », Alice Bailly (1907) © Gallica/BnF

Zweig pratique même avec une incroyable maestria l’art de la dédicace très subtilement équilibrée (ainsi le très utile « Votre bien dévoué ») et du compliment trop flatteur. Y croit-il lui-même ? Les exemples sont nombreux qui pourraient fournir la matière d’un petit traité de la politesse littéraire, un manuel pour agent littéraire, à telle enseigne qu’on peut se demander si Zweig n’a pas sacrifié son œuvre propre à ce sacerdoce profane, au service des écrivains qu’il admirait.  

Il n’est pas jusqu’à sa passion de collectionneur [1] pour les autographes les plus précieux et les livres rares qui, d’une certaine manière, ne soit une manière pour lui de renoncer à la stature du « grand écrivain ». Cette collection patiemment enrichie, abritée dans une grande malle en fer mais vendue au moment de son divorce, constitue bien sûr un investissement destiné à garantir l’indépendance financière de l’écrivain ; c’est aussi et peut-être d’abord une tentative de rendre hommage à plus « grand » que soi, d’établir un lien matériel, palpable, avec le « génie » supérieur des autres écrivains. Quelle joie un peu enfantine quand Zweig parvient à acquérir un ensemble de documents relatifs aux premières années du Wagner compositeur, convoités par un émissaire de Moscou. Quelle passion quand il s’agit de convaincre Jules Romains de réaliser pour un éditeur une anthologie des poètes français « de Villon à Baudelaire » !

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Une collection, comme l’avait si bien vu Goethe dans « Le collectionneur et les siens », donne corps et matérialité aux révélations et aux expériences du voyage, atteste d’une certaine réalité, permet de mettre un peu d’ordre dans les souvenirs ; elle apporte de ce fait une justification, une preuve qui permet à Zweig de dire en évoquant l’hôtel Beaujolais où il a l’habitude de descendre : « je ne me suis jamais senti un étranger en France ». Et avec cette « anthologie épistolaire » s’ouvre ainsi, lettre après lettre, un vaste panorama intellectuel, toute l’époque de l’entre-deux-guerres qui s’organise autour de quelques foyers, quelques noms, un peu oubliés aujourd’hui, malgré tout dignes d’une lettre, d’un échange, d’une lecture. D’abord marqué par l’unanimisme d’Émile Verhaeren, Zweig manifeste ensuite de l’intérêt pour Gide, Henri Ghéon, l’excellent critique Charles Du Bos, les milieux distingués de la NRF. Il noue des liens indiscutablement plus profonds et amicaux avec des anciens de l’abbaye de Créteil, comme Charles Vildrac, Georges Duhamel, ou l’éditeur René Arcos, avec d’autres aussi, plus tard, comme Roger Martin du Gard ou Jean-Richard Bloch ou l’ami le plus proche et le plus fidèle, Jules Romains ; la création de la revue Europe en 1923 offre aux esprits libres comme André Spire, Jean Guéhenno, Marcel Martinet l’occasion d’aborder les questions politiques même si les relations avec leur inspirateur, Romain Rolland, connaissent des variations climatériques.  

On ne trouvera dans cette correspondance ni le surréalisme d’André Breton ni la radicalité du « voyage » de Céline, la modernité s’y fait discrète et le lecteur d’aujourd’hui est bien obligé de noter qu’une certaine distance s’est installée entre nous et ces élégantes missives, si brillantes et si polies ; mais est-on sûr que ces grandes machines littéraires, en apparence passées de mode, ces grands fleuves de narration de Georges Duhamel, de Roger Martin du Gard, de Romain Rolland, de Jules Romains ne sont pas à leur manière une belle façon de répondre à l’appel persistant que lançait, avec sa politesse délicate et sa « religion de l’amitié », en français, l’écrivain autrichien d’Europe ?


[1] Voir Stefan Zweig, « De la collection d’autographes considérée comme un art » dans Le mystère de la création artistique, traduction d’Olivier Mannoni, Payot & Rivages, 2026.