M. Fox, Gros Nounours et M. Langue

Joyce Carol Oates est l’une des plus grandes conteuses états-uniennes contemporaines. Celle qui écrit à une vitesse lumineuse – plus de cent ouvrages à son actif – décrypte aussi tous les pans de la psyché humaine. Dans son dernier roman, Fox, elle nous plonge dans la tête d’un pédocriminel. Mécanique, et dérangeant.

Joyce Carol Oates | Fox. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban et Christine Auché. Philippe Rey, 848 p., 25 €

Au sein de la réserve naturelle des zones humides de Wieland, au Sud du New Jersey, aux États-Unis, « ce ne sera pas un matin ordinaire ». C’est la veille d’Halloween, il n’est pas encore huit heures, et P. Cady, directrice de l’établissement privé de cette région rurale, sort de voiture avec sa chienne, Princesse Di.

Entrer en immersion dans un texte via la focale d’un animal, voilà un procédé particulièrement bien maîtrisé par Oates. Et, une fois la laisse détachée de son cou, Princesse Di n’a que faire des dires de « son humaine ». Au comble de l’excitation, elle s’éloigne des sentiers battus, appelée par une irrésistible odeur. Alors nous y allons, nous aussi, à quatre pattes, explorer sous les feuilles et les ajoncs, hypnotisés par l’odeur d’une charogne quelconque. Et nous découvrons en même temps qu’elle son « trophée », ce bout de viande de la taille d’un « petit rongeur, mais sans yeux », de la « viande humaine à en juger par l’odeur ».

Le fait que cet « objet négligeable en soi », ce morceau de chair, soit la langue de l’enseignant et pédophile M. Fox en dit évidemment beaucoup. Et Oates ne s’interdit pas de jouer avec ce motif. Car cet enseignant d’anglais nouvellement arrivé dans l’établissement de Wieland se donne aussi comme surnom M. Langue. Une fois les cours terminés, il prend rendez-vous avec ses élèves favorites qui le rejoignent dans son bureau, au sous-sol de l’établissement. Entouré de ses bibliothèques et du buste d’Allan Edgar Poe, posé au coin de son bureau, M. Fox devient Gros Nounours, offrant des câlins. M. Fox devient aussi M. Langue, qui n’est « ni un novice, ni un idiot » : « le défi consiste à inciter, pas à effrayer ». Et, « à force de cajoleries », il obtient que les lèvres « prudes et pincées s’entrouvrent » pour venir enfoncer sa langue dans cette bouche « qui est une petite bouche, une bouche taille enfant ».

Joyce Carol Oates, Fox,
Joyce Carol Oates (2020) © Jean-Luc Bertini

Comment cette langue, insidieuse et pédocriminelle, se retrouve-t-elle entre les babines de Princesse Di ? Comment cet homme a-t-il fini au fond d’un ravin ? Est-ce un suicide, un accident ou un meurtre ? Ce Fox, dans la quarantaine, avait tout pour plaire, un physique avenant, une politesse de mise, et rien n’échappait à son contrôle – jusqu’au dosage idoine des sédatifs qu’il ajoutait aux sucreries pour rendre amorphes ses proies, au surnom générique de « petit chaton ». Fox les choisit d’ailleurs consciencieusement : des filles un peu perdues, sans figure masculine d’autorité, avec des pères absents. C’est la pathologie d’un pédocriminel sur le papier, et le lecteur est pris en otage dans les rouages de ses pensées prédatrices.

Fox est un roman d’une horreur programmatique : celle d’un pédophile qui abuse sexuellement et psychologiquement de ses élèves au sein même du collège. Sans que personne s’en rende compte, ou, du moins, sans que personne l’arrête. Jusqu’à la découverte de Princesse Di, au flair infaillible.

Un homme qui a figure d’autorité alors que les pères sont défaillants, et en qui les mères ont toute confiance, des promesses de tartelettes à la fraise, de sucreries enrobées de chocolat, et de bonnes notes à la clé. Ajoutez la présence d’Alice de Lewis Carroll, sur l’affiche en papier glacé dans le bureau de Fox, une Alice qui vit dans un monde absurde où le très grand et le très petit s’intervertissent, et vous aurez la recette parfaite pour qu’un pédophile en série agisse tranquillement, « caché au vu et au su de tous ».

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Dans sa nouvelle « Tête de citrouille », initialement parue en 2009 dans The New Yorker puis dans Terres amères (2024), Oates coulait déjà une histoire horrifique durant Halloween, une période propice à verser dans l’ambiguïté et la morbidité. Dans Fox, elle réutilise, en le prolongeant, le motif du double masque : un pédocriminel pourtant insoupçonné et « universellement apprécié », dont le corps est retrouvé juste avant Halloween. Squelette parfait pour fêter les morts, quoique démembré. Car c’est un corps très abîmé que la police ausculte : tête coupée, yeux abîmés par les becs d’oiseaux, orbites évidés par les vautours qui se sont partagé la charogne, langue et organes génitaux manquants. Dernier envers : sa mort entraîne des comportements étranges chez ses anciens élèves, malaise, tentatives de suicide et impressions fantomatiques de sentir l’enseignant toujours vivant. De quoi faire grincer les dents.

Tour à tour dans la psyché d’une directrice à l’ego boursouflé et de sa chienne, d’un détective mal luné mais lucide, d’un pédophile en série, de collégiennes fragilisées, d’un père dépassé, et d’un jeune ouvrier « pas loin d’être un saint », la ronde des personnages de Joyce Carol Oates ne perd jamais de vue son lecteur et nous emporte pendant 800 pages.

Les histoires d’horreur de Joyce Carol Oates s’inscrivent toujours dans une réalité des plus banales, nous rappelant ainsi que la fiction est l’une des meilleures portes d’entrée dans la chair du réel. Et chaque détail le souligne : du pantalon chino au pli bien net porté par Fox, à son tableau de Balthus accroché dans sa chambre.

N’est-ce pas dans notre déni du réel que se loge la pornographie ? C’est la question que nous pose, en creux, Joyce Carol Oates à chaque nouvelle histoire.