Auteur norvégien d’origine croate, Oliver Lovrenski, dix-neuf ans, raconte dans Tah l’époque la rue de nuit à Oslo auprès de jeunes migrants désaffiliés. Accueilli par une critique exceptionnelle en 2023 (prix des Libraires norvégiens et prix culturel de la Ville d’Oslo), ce furieux roman nous entraîne dans les affres de la poussière des terrains vagues. En picorant dans les langues arabes, le somali, le croate, l’anglais et divers argots, la rue s’écrit en texto sans points et tout en minuscules.
« des mecs de frogner sont venus nous acheter des trucs, et tu sais, marco dit souvent négro, genre salut négro à toute négro tranquille négro wesh négro, il le sort à tout le monde, noir ou blanc on s’en fout, donc quand ces mecs arrivent, trois-quatre babtous clichés des beaux quartiers, bonnet polo et zéro pigment, il le leur dit aussi, et au moment de bouger, l’un d’eux lance allez ! salut négro »
Dures, intenses, avec des paroles rap et des pensées enivrées, nous ne quitterons pas les colères d’Ivor et ses amis Marco, Jonas et Arjan. Nous ne quitterons pas les moqueries dans les stations-service, les halls, les squares, les teufs dans des squats et autres lieux sombres. Notre jeune homme Ivor d’origine croate et sa bande vont de place en place, hurler contre les placements à l’aide sociale à l’enfance, brailler contre la police et toutes les formes d’autorités, planquer leurs produits de rêves, se camoufler dans une entaille d’immeuble. Autant de cris d’alerte contre cette précarité, le racket, la violence, le rejet dans la rue. Autant de lieux qui possèdent de forts liens d’amitié, de quête d’autoprotection avec un léger ricanement aux lèvres contre les discours « des gens installés ».
Lovrenski crée ainsi une langue d’écriture qui tient de la conversation Snapchat ou du texto qui claque. Derrière chaque phrase, un sous-sol à traduire immédiatement apparaît. Sinon vous êtes perdu. C’est la force de ce roman en éclats. Tout va très vite dans une sorte de confusion des temps et des espaces. La langue vibre, en express, pour capturer l’énergie et l’urgence, le présent en crise. Et conserver le fond en alerte. La révolte en bafouille, de quoi bousculer le lecteur qui s’accroche aux blessures.
« au fond de moi y’avait la pire des guerres entre la part de moi qui veut faire des trucs bien et l’autre qui me disait détends-toi, no stress, prends une dernière trace, tu arrêteras demain.
Ajan m’a demandé t’en veux, j’ai répondu d’accord juste une demi
Quand ça fait longtemps que j’ai rien pris, c’est comme si j’avais la vision en tunnel d’un coup, genre un cheval sur une piste de course, et tout ce qui compte, c’est oublier le plus vite possible
Une fois qu’on avait tout tapé, on est remonté tout, et à la fin mon nez pissait le sang, mon apple watch disait que j’avais pas dormi depuis 67 heures et au dispensaire, ils ont dit qu’arjan était devenu psychotique ». Comment grandir lorsque l’espoir est rare et où « la rue ne rend jamais l’amour qu’on lui porte » ?

Écrites par texto sur un téléphone, en direct des situations, ces vignettes en zip sont sans doute une première. On imagine l’auteur tournant le dos une minute ou deux dans un square pour saisir une expression, le tranchant d’un mot, une brève histoire. Ce faisant, Lovrenski utilise un mélange de dialectes, de slang et de rythmes qui nous confronte à la réalité linguistique des quartiers multiculturels d’Oslo. Ce choix contribue à l’oralité et au style brut du texte, mélange de rap et de slam, mots détournés, répétés, qui reflète le langage et le rythme des jeunes migrants. L’immédiateté de ces transcriptions directes de la parole ou des pensées des jeunes fabrique des fragments, des entre-évènements, des filets de paroles, une déterritorialisation dirait Deleuze. Car le mode de saisie en express, comme à la volée, forme des éclats de verre et de verbes.
Le bégaiement pour faire trembler la langue, c’est ce que nous propose Oliver Lovrenski, par de brefs flashs qui nous font trébucher sur les embrouilles nocturnes dont on n’est jamais sûr du sens. La bande des quatre assise dos au mur dans une gare à attendre un pigeon. Monter des pièges. Dépouillement. Circuler pour effacer ses traces. De brèves paroles que l’auteur saisit directement sur son téléphone portable. En dix phrases il attrape.
Arjan a fait ok, donc frère, tu devais rentrer chez toi, échapper à ce nullos, il s’est passé quoi ? jonas a pris une gorgée et dit : ma m-mère est venue me chercher en caisse, je me suis dépêché de sortir de l’appart avec mon sac et d’y retourner pour prendre l’autre avec mes cartes pokémon, mais quand je suis ressorti, mon p-petit frère s’apprêtait à rentrer, il était genre salut, et j’ai dit mais m-maman, il fait quoi là, et elle a répondu jonas, tu sais bien que je ne peux pas vous avoir tous les deux, donc j’ai dit ah d’accord, pas grave, de toute façon, je préfère vivre avec p-papa ».
Entre espoirs, désillusions et tentatives de s’en sortir, Ivor et ses amis, Marco, Jonas et Arjan, se cognent à leurs familles, l’école, l’aide sociale et la rue. Le club des quatre commente les dangers, rêve d’en être les rois, tout en écoutant un junkie leur lancer : « Tu peux aimer la rue, mais elle ne t’aimera jamais ». Parole d’avertissement sur le bitume où ils cherchent à la fois à s’affirmer, survivre, faire famille, s’aimer au mieux. Démunis et désemparés, ils se possèdent les uns les autres. Leur amitié est mise à l’épreuve par les difficultés du quotidien : violence, drogue, conflits avec la police et les services sociaux. Leur loyauté est leur seule arme contre un territoire qui les a abandonnés. `
Entre la vulnérabilité et l’amitié inconditionnelle, la désolation gagne. Les murs se dressent. Disparaitre et s’enfermer ? La menace lancée ou subie, le chantage, le trafic, comment se retirer sur la pointe des pieds ? Mais comment quitter une bande si soudée, une vraie famille de substitution. Ils n’ont pas grand-chose, mais ils sont fidèles les uns aux autres. Ivor dit à Marco : « On dit qu’on n’est pas frères ? On n’est même pas de la même famille, mais alors pourquoi c’est vous que j’appelle quand je ne peux appeler personne d’autre ? Pourquoi c’est vous qui êtes là quand personne d’autre ne l’est ? ». Frères de sang, jurent-ils.
Et pourtant, le train déraille ! Les virages ne se ressemblent pas. Comment s’échapper de ces solides alliances ? Comment garder ces amitiés et s’écarter de la dérive ? Dans cette interlangue suinte la révolte, une façon de « dire des maux », entre violence et tendresse, et l’amour qui survient contre toute attente.
On suffoque en fin de lecture, puis on voit au loin un bras d’honneur tendu vers nous.
