Un Meursault hongrois : entretien avec David Szalay

Chair, de David Szalay, Booker Prize 2025, est le sixième livre de l’auteur anglo-hongrois né à Montréal. Il suit le parcours rocambolesque d’Istvan, truand en Hongrie devenu chauffeur puis riche homme d’affaires en Angleterre. C’est un destin du XXIe siècle, l’expression du rêve de millions de migrants de l’Europe de l’Est partis vers l’eldorado de l’Ouest. Un roman sensuel et magnifique.

David Szalay | Chair. Trad. de l’anglais (Royaume-Uni) par Benoît Philippe. Albin Michel, 384 p., 22,90 €

Comment décrire l’intrigue de ce roman ?

C’est un truc assez traditionnel, l’histoire de la vie d’un individu à partir de l’adolescence jusqu’à la cinquantaine. Il est hongrois et l’intrigue commence en Hongrie au moment où le pays va sortir du communisme, elle suit sa vie sur les décennies suivantes, dans une certaine mesure il s’agit d’un livre sur l’Europe pendant cette période du fait que le protagoniste quitte la Hongrie et donc la majeure partie du livre aura lieu en Angleterre.

Un critique prétend que vous écrivez sur « la tristesse de l’Europe contemporaine ».

L’un de mes romans précédents, Turbulences, structuré autour de douze vols d’avion à travers le monde, est clairement un texte sur la mondialisation. Chair, en revanche, est si eurocenté que je ne suis pas sûr que ce concept convient. Bien évidemment, il se passe en Europe, région qui fait partie d’un monde globalisé. Mais l’intrigue est intra-européenne. Istvan, le héros, quitte la Hongrie pour Angleterre en 2007, des millions de gens ont suivi cette trajectoire à l’époque, c’était l’un des grands phénomènes de l’Europe contemporaine que cette migration en masse pour des raisons économiques, et elle a eu une incidence sur le continent entier, tissant tout un réseau de connexions, créant des tensions politiques : c’est un facteur important de la psychologie des gens sortis du communisme, cette idée de « L’Ouest » comme une sorte d’eldorado, une sorte de paradis, où tout le monde obtient tout ce qu’il désire, où tout le monde est heureux. Bien évidemment, il s’agit d’un mirage, mais c’est un mirage important à cause de la déception ainsi créée. Je crois qu’aujourd’hui une bonne partie des problèmes politiques et sociaux de l’Europe de l’Est vient de ce sentiment de déception.

Vous sentez-vous hongrois ?

C’est une question compliquée : je suis citoyen hongrois, j’ai un passeport hongrois, mon père est hongrois, mais, parce que je ne parle pas très bien la langue – je l’ai apprise adulte ; même si je ne la massacre pas, chaque fois que je l’emploie, je suis immédiatement identifiable comme étranger –, je ne peux jamais vraiment me sentir hongrois. Cela constitue une barrière, en Hongrie je suis essentiellement un outsider, et ce, malgré mon patronyme et mes liens familiaux. Je ne suis pas un écrivain hongrois, pour la simple raison que je n’écris pas dans cette langue. Mais ce livre, parce qu’il est situé en Hongrie et que le protagoniste est hongrois, entre dans une catégorie un peu floue.

David Szalay Chair
David Szalay (2026) © Jean-Luc Bertini

Votre protagoniste n’est pas un outsider dans les chapitres hongrois. Que ressentez-vous quand vous vous glissez dans sa peau ?

Je voulais écrire un livre qui aurait à la fois un aspect anglais et un aspect hongrois. Cela faisait dix ans que j’habitais en Hongrie ; du fait de ma longue absence de l’Angleterre, je ne me sentais plus complètement chez moi là-bas non plus, même si, quand j’y retourne, je m’y sens plus chez moi qu’en Hongrie : j’ai perdu une certaine intimité avec l’endroit, donc j’avais le sentiment d’être coincé entre les deux pays. Je voulais écrire quelque chose qui puise dans ce sentiment, qui englobe les deux endroits. Donc j’ai choisi d’écrire sur ce phénomène des Hongrois qui émigrent vers l’Ouest, à Londres en particulier, où il y a eu une énorme immigration pendant les vingt années avant le Brexit. J’ai une cousine, par exemple, qui a suivi cette trajectoire. J’ai aussi aimé l’idée de décrire Londres à travers le regard d’un outsider.

Les chapitres situés en Hongrie se passent-ils à Pécs, là où vous avez vécu ?

Exact. Je ne l’appelle pas Pécs mais l’endroit est facilement reconnaissable en tant que tel pour n’importe quel Hongrois. Je suis allé à Pécs depuis mon enfance dans les années 1970, j’ai des souvenirs de Pécs de l’époque communiste, donc j’y vais depuis quarante-cinq, cinquante ans ; c’est l’une des villes principales de la Hongrie, très connue dans le pays, située dans le sud près de la frontière croate : le paysage autour est vallonné, il y a même de petites montagnes, contrairement au reste de la Hongrie. Le centre-ville est très beau, il remonte principalement au XVIIIe siècle, mais il y a aussi de très beaux immeubles ottomans, très bien conservés. Mais le roman se passe plutôt dans la « périphérie » de Pécs, qui, comme n’importe quelle ville hongroise ou de l’Europe de l’Est en général, est composée de beaucoup d’immeubles d’habitation préfabriqués : des produits de l’ère communiste.

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

Les chapitres hongrois célèbrent la beauté des plaisirs simples, décrits dans un style moins dense que dans l’un de vos romans précédents, Ce qu’est l’homme.

C’est vrai, il y a une grande différence entre le langage de ce livre et celui de Ce qu’est l’homme, écrit dans un style plus dense, plus riche, plus littéraire. Entre ces deux livres, j’en ai écrit un autre, Turbulences, conçu à l’origine comme une série de nouvelles pour la BBC, où chaque épisode devait durer exactement quinze minutes, c’est-à-dire deux mille mots. Donc j’ai dû écrire douze histoires très courtes, j’ai pris l’habitude de rejeter tout ce qui n’était pas absolument essentiel, ça explique pourquoi le langage de ce livre est si condensé ; mais il y a également d’autres explications, d’abord celle de la caractérisation : ici le langage exprime le caractère, un langage plus fleuri serait inapproprié pour ce personnage. De plus, le cadre de l’Europe de l’Est, dans ce contexte, appelle un style spartiate, épuré.

Que veut dire le prénom « Istvan » ? Comment comprendre ce personnage ?

« Istvan » veut dire « Steven », c’est un prénom très répandu en Hongrie, il a une connotation particulière : Istvan est le saint patron de la Hongrie, il y a eu un roi hongrois en l’an mille sous le règne duquel les tribus hongroises se sont converties au christianisme ; donc il est considéré comme le fondateur de l’État hongrois en Europe. Istvan m’est apparu comme le prénom hongrois emblématique, le prénom hongrois par excellence. Ce personnage ne s’exprime pas très bien, il ne s’explique pas, on n’a pas affaire à un roman où le protagoniste s’explique au lecteur dans ses propres mots, que ce soit de manière fiable ou pas. Il s’exprime, bien sûr, mais, comparé aux protagonistes du roman littéraire typique, il est non verbal. Ç’a été un choix délibéré, j’ai cherché à créer un personnage défini par ses actes et ses expériences, et non par ses réflexions sur ces expériences ; il est donc atypique pour ce genre de roman.

Pourquoi avoir privilégié l’expérience sensorielle aux dépens du verbe ?

J’ai cherché à prendre l’expérience physique comme point de départ, l’idée qu’avant toute autre chose on est des corps vivants, et pas des esprits. Bien entendu, les deux aspects de l’être humain ne sont pas distincts, mais le corps vient en premier. Écrire un livre selon cette perspective nécessitait un narrateur dont l’esprit ne fût pas mis au premier plan. Istvan possède un cerveau, bien sûr, ce n’est pas un automate. Mais le lecteur ne le rencontre pas à travers son esprit, ce n’est pas la porte parte laquelle on a accès à lui. Sinon, en tant qu’écrivain, je me trouve souvent confronté à l’impuissance du langage, à son insuffisance. Donc ce style représente également une manière d’interroger les limites du langage ; le roman fonctionne de manière indirecte, oblique.

Dans ce choix stylistique, avez-vous été influencé par des modèles ?

Ce n’est pas moi qui ai découvert cette méthode, il y a beaucoup de livres écrits de cette manière. Juste avant d’entamer mon roman, j’ai découvert par hasard un livre assez obscur, Ultraluminous de Katherine Faw, romancière américaine peu connue. Son livre fonctionne uniquement par la description des extérieurs et laisse au lecteur le soin d’imaginer la vie intérieure des personnages. Il constitue un portrait très fort de la vie contemporaine, il me paraît comme réel.

Chair, au début, m’a fait penser à L’étranger.

Ce texte, comme celui de Camus, réduit le plus possible les hypothèses qu’il formule sur la vie. Donc on commence avec la physicalité de la vie, parce que c’est quelque chose qu’on peut connaître à coup sûr. Nous sommes des corps physiques, donc cela constitue un acquis, rien d’autre ne l’est.

"Chair", de David Szalay (Détail) © Albin Michel
« Chair », de David Szalay (détail) © Albin Michel

Cette approche serait-elle une réaction à la révolution technologique ?

Écrire un roman qui souligne notre physicalité va à rebours de cette révolution ; la technologie oblige notre cerveau et notre conscience à s’engager dans des interactions avec des abstractions qui nous éloignent de la réalité physique de nos corps. Insister sur la physicalité implique une résistance à la technologie.

Pourtant, Istvan, comme Meursault, paraît engourdi. D’autres croisements avec L’étranger : le fort attachement du protagoniste à sa mère, ainsi que le meurtre non prémédité et absurde.

Ce sentiment de détachement, d’aliénation, est en quelque sorte la caractéristique la plus marquante du personnage de Camus. Je ne crois pas qu’il en soit de même pour Istvan, notamment lorsqu’il devient père : il a clairement des attachements. De mémoire, L’étranger décrit seulement quelques mois de la vie d’un homme plutôt jeune. Si Istvan donne l’impression de lui ressembler, cela tient peut-être au style ; des critiques l’ont décrit comme quelqu’un de vide, mais je ne le vois pas comme ça. Dans les premiers chapitres, lorsqu’il sort d’une relation amoureuse destructrice avec une femme plus âgée, et lorsqu’il souffre du trouble de stress post-traumatique après son service militaire, c’est vrai qu’il donne l’impression d’être isolé et engourdi, aspect qu’il ne perdra pas complètement, mais en même temps il réussit à passer à autre chose.

Chair suit l’arc de vie d’un personnage de manière inhabituelle : chaque chapitre traite intensément un épisode, ils sont séparés les uns des autres par de longues ellipses.

Le roman est bâti sur une série d’aperçus d’Istvan sur une période de quarante ou cinquante ans. Encore une fois, je n’ai pas inventé cette technique, on la trouve par exemple – employée de manière plus radicale – dans La chambre de Jacob de Virginia Woolf, ou bien Alan Hollinghurst fait un travail similaire en élaborant ses textes autour d’épisodes séparés par de longs laps de temps. Cette technique a le mérite d’engendrer un certain suspens ; au début de chaque nouveau chapitre, il faut lire quelques pages afin de s’orienter. Et cette technique est plus fidèle à la vie : notre mémoire fonctionne comme ça, sur une durée de plusieurs décennies, on se souvient de certains moments intenses, alors que de longues périodes laissent peu de souvenirs forts. Chacun est constitué d’une série de personnes différentes.

Ce qu’est l’homme vient à l’esprit, livre dont le statut de « roman » a été mis en cause parce que chacun de ses chapitres met en scène un nouveau protagoniste.

Ce qu’est l’homme présente une succession de personnes qui sont complètement différentes les unes des autres. Mais on peut voir cela comme une métaphore, il y a une continuité entre les chapitres, on perçoit une certaine unité de l’ensemble. Concernant Chair, les ellipses entre les chapitres sont contrebalancées par le traitement temporel à l’intérieur de chaque chapitre : les évènements sont souvent relatés heure par heure, voire minute par minute. On vit ainsi notre existence dans le passage du temps de manière quotidienne.

Les chapitres londoniens – avec l’imbrication de l’argent et des liens familiaux chez les milliardaires – font penser à la série Succession.

L’argent joue un rôle important dans nos vies. Dans les premiers chapitres, Istvan est sans emploi fixe, il se débrouille pour gagner sa vie. À Londres, il arrive à être extrêmement riche. Je crois que le succès de la série tient en partie au fait que les gens sont fascinés par cette strate de la société. Aller jusqu’aux extrêmes est intéressant dans une œuvre de fiction, on teste les limites de la destruction, la tragédie vers la fin de ce roman est un autre extrême ; au fond, Chair est en quelque sorte une tragédie, le deuil d’Istvan fait partie de l’arc tragique de l’intrigue.