Alors que la progression de l’extrême droite en France est devenue un enjeu central des années à venir, un collectif d’historiens et d’historiennes nous présente une nouvelle histoire de ce courant politique. La période étudiée est plus large que celle des histoires précédentes. Elle remonte aux « premiers réfractaires » de ce qui deviendra la révolution française et s’étend jusqu’au Rassemblement national en insistant sur les points de continuité. Un travail ambitieux et un ouvrage minutieusement composé par un jeune historien, Baptiste Roger-Lacan, spécialiste des droites et des contre-révolutions européennes. Il a réuni une quinzaine de collègues d’à peu près la même génération, spécialistes des différents aspects de la France réactionnaire. Nous y adjoignons un très utile manuel de résistance au fascisme inspiré par les meilleures sources.
Il est significatif que, depuis une vingtaine d’années, les thèses en histoire des idées et culture, sociologie ou science politique se multiplient sur l’extrême droite, phénomène longtemps cantonné aux marges de la recherche. Cette évolution tient probablement à l’émergence électorale, de plus en plus forte depuis les années 2000, de Jean-Marie Le Pen, puis de sa fille, mais aussi à un changement d’ambiance générale, telle la montée d’une culture « néoréactionnaire » dans le champ intellectuel français. Dénoncée en 2002 par Daniel Lindenberg, historien des idées, dans un livre vigoureux [1], cette nouvelle culture a nourri de nombreuses polémiques sur la nature de l’extrême droite et a, sans doute, suscité l’intérêt de jeunes chercheurs.
Baptiste Roger-Lacan met en avant cette « historiographie renouvelée » apparue dans ces années 2000-2020 : « il n’est plus possible d’écrire l’histoire de l’extrême droite comme on le faisait il y a trente ans, alors que la compréhension de ce phénomène s’est enrichie de nombreuses perspectives ». Il fait allusion ici à l’ouvrage collectif dirigé par Michel Winock en 1994, devenu un classique [2]. Mais sa Nouvelle histoire… n’innove pas seulement sur les sources et le contexte, elle définit un champ chronologique plus vaste, en remontant avant la révolution française tandis que Winock commence avec l’affaire Dreyfus ; elle élargit ses thématiques en traitant par exemple du rôle des femmes, et elle construit une continuité historique plus longue. À ce propos, s’il se situe dans la lignée de Winock qui a mis au jour l’existence durable d’une droite différente des trois identifiées par René Rémond en 1954 (« légitimiste », « libérale » et « bonapartiste »), Roger-Lacan ne le suit pas dans sa dénomination. Il conserve la notion d’extrême droite, « aussi évidente que problématique », et refuse son remplacement par des termes tout aussi discutables (nationalisme, populisme ou souverainisme), qui ont surtout l’avantage politique de se débarrasser d’une appellation qui a mauvaise allure dans le champ politique traditionnel. Or, écrit-il, celle-ci est devenue pour ses héritiers « un stigmate », au point que les Le Pen ont menacé de poursuites ceux qui l’employaient. « Mais, justement, écrit Roger-Lacan en introduction de son ouvrage, la gêne que suscite ce mot dit toute sa vitalité. Elle justifie amplement le maintien de ce concept. […] En ce cas, c’est peut-être en passant par l’histoire longue de ce phénomène qu’il sera possible d’en proposer une définition plus précise. » Tel est le défi de ce travail, il faut le dire, passionnant.

Avant l’affaire Dreyfus, émerge face aux Lumières et à la Révolution une « modernité alternative, opposée à l’individualisme démocratique et libéral, mais fondée sur les ressources d’une mobilisation collective antilibérale ». Les chapitres d’Alexandre Dupont sur les modernités du légitimisme, et d’Arthur Hérisson sur le catholicisme intransigeant au XIXe siècle, montrent comment est née une tradition politique conservatrice antirévolutionnaire, d’abord animée par des « figures errantes » (les morts des défaites passées) et un vieil esprit chevaleresque, puis par des mobilisations de l’enthousiasme populaire. Ces historiens y détectent « les pionniers d’une extrême droite moderne, définie par son refus du compromis et sa volonté de reconquête spirituelle et sociale ». Ces pionniers sont attirés par les premières conquêtes coloniales (Alger, 1830) et surtout porteurs d’un antisémitisme de masse qui prend son ampleur à la fin du siècle. Il est porté par Édouard Drumont – auteur de La France juive –, et des mouvements comme le boulangisme et l’anti-dreyfusisme radical. L’antiparlementarisme de ces mobilisations alimente « un nationalisme de combat, populiste et violent, porté par une mythologie du peuple trahi et de la nation menacée ». Puis, entre les deux guerres, période faste pour l’extrême droite européenne, « l’Anti-France », c’est-à-dire les Juifs, les francs-maçons et les communistes, deviennent les ennemis intérieurs. Pour l’extrême droite, explique dans son chapitre Valeria Galini, les combattre est « un véritable appel à l’action et un instrument de mobilisation politique », ses campagnes sont répercutées par Le Figaro, L’Action française ou L’Ami du peuple, des journaux diffusés à des centaines de milliers d’exemplaires.
Dès lors, en poursuivant ce panorama historique, les auteurs et autrices de la Nouvelle histoire de l’extrême droite, qui décrivent chaque étape du phénomène avec minutie, insistent sur deux caractéristiques : les fortes divisions et querelles de personnes qui l’animent sinon l’affaiblissent constamment, et son absence d’expérience gouvernementale. La collaboration avec l’Allemagne nazie et la participation de figures de droite et d’extrême droite au régime de Vichy est unique. Elle est une revanche vécue dans un contexte de guerre, et une tentative de mettre en œuvre les projets mûris dans les années 1930. Elle inspire une « révolution nationale » dont l’antisémitisme et l’anticommunisme sont les « piliers idéologiques », écrivent Anne-Sophie Anglaret et Baptiste Roger-Lacan dans un chapitre consacré à Vichy. On regrettera cependant qu’ils ne mettent pas suffisamment l’accent sur la responsabilité de ce régime dans la persécution antisémite (le statut des Juifs) et l’assassinat de 75 000 Juifs (déportation à Auschwitz). D’autant que Pauline Picco souligne, au chapitre suivant, la négation de ces responsabilités et la relativisation des crimes nazis, ce qu’on appelle le négationnisme mis en œuvre par Maurice Bardèche, qui « permet d’assumer l’héritage de Vichy et de la guerre, de s’inscrire dans la filiation intellectuelle des fascismes européens épurés de leurs crimes tout en dénonçant ceux du stalinisme ». Ce qui donne aux militants d’extrême droite d’après 1945 un « espace politique légitime » et « un renouvèlement idéologique promis à une grande postérité ». D’autres initiatives « unitaires » ont été tentées, par exemple lors de la guerre d’Algérie, la formation d’un front anti-gaulliste, mais les divisions internes ont prévalu. Elles ont relégué l’extrême droite à une nuées de groupuscules et à la méditation solitaire de ses défaites.
Dans cette histoire, la progression régulière du Front national à partir des élections du milieu des années 1980 marque un tournant incontestable pour l’unité de l’extrême droite. C’est l’œuvre d’un homme, Jean-Marie Le Pen, qui ,grâce à sa biographie et à sa plasticité idéologique, a pu, malgré les nombreux conflits internes, s’imposer en leader. Son habileté politique, écrit Roger-Lacan, a « permis de construire ce ‘’camp national’’ capable de transcender les clivages internes. Par sa violence, ses provocations, mais aussi ses revirements, en matière économique et diplomatique, il a su créer un véritable espace électoral pour l’extrême droite ». Et il a dépassé les espérances. Ses idées et son programme rejoignent les traditions de l’extrême droite : le populisme (en se proclamant seul rempart contre la gauche au pouvoir dans les années 1980 ou 2000-2010) ; l’antisémitisme et le négationnisme (avec sa déclaration sur les « chambres à gaz, détail de l’histoire ») ; la lutte contre « l’immigration sauvage » et la préférence nationale ; le nationalisme, l’ethno-différentialisme et la critique de l’universalisme ; voire la tentation du national-libéralisme à l’instar d’un Ronald Reagan, etc. Les succès électoraux du Front national puis du Rassemblement national fédèrent la plupart des autres cercles d’extrême droite et un électorat beaucoup plus large. Le RN vise dorénavant une recomposition sous sa houlette d’une majorité de droite.

Ainsi, sans entrer dans les polémiques politiciennes et conjoncturelles, cette Nouvelle histoire de l’extrême droite nous met en garde. Pour la première fois depuis longtemps, le phénomène baptisé Rassemblement national est au cœur de la vie politique. Principal groupe d’opposition à l’Assemblée nationale, il possède une culture propre, des alliances internationales, et un projet politique apparemment cohérent. Pour le comprendre et le combattre, il ne suffit plus de se pencher sur la sociologie de son électorat (ce qui est tout de même nécessaire), encore faut-il aborder son identité dans la longue durée et sortir des représentations conjoncturelles, insiste Laurent Jeanpierre dans sa postface. L’extrême droite, écrit-il, « ne surgit pas au hasard », elle « n’est pas, loin de là, fragile », « elle présente une forme de persistance, de souplesse, d’inventivité et d’obstination. Elle ne propose pas simplement une réaction émotionnelle et conjoncturelle, mais un rapport au monde socialement produit et transmis à travers les âges ». Il s’agit d’un comportement ou d’un phénomène implantés de longue date dans les sociétés démocratiques, une force de contestation interne qui cherche à les déstabiliser et dont le projet est traditionnellement autoritaire, illibéral et inégalitaire. Ce qui n’est guère rassurant !
À moins de suivre les propositions pertinentes de Stewart Reynolds, alias Brittlestar, « expert autoproclamé dans l’art subtil de faire rire », qui prend très au sérieux ce genre de phénomène. Il a observé son chat, « un maître de l’imprévisible », à l’image de ses congénères. Contrairement au fascisme « qui prospère sur le terreau du prévisible » ; « semez le trouble ! », écrit-il dès la première page, « bondissez de but en blanc sur un fauteuil avant de descendre les rideaux en rappel ». C’est simple, non ? Les méthodes et recettes de Reynolds sont claires et fort pertinentes. Il les énonce en onze petits chapitres qu’il est impossible de résumer ici. Au lecteur de découvrir la fin, d’apprendre les secrets des chats. Voici un exemple : « Les chats savent que le meilleur moyen de s’opposer à l’autoritarisme n’est pas de céder à la rage aveugle, mais d’instaurer un chaos délibéré et programmé. Et c’est exactement ainsi que nous devrions nous y prendre avec le fascisme. » Si vous n’avez pas bien compris, lisez celui-ci. C’est direct : « Aiguisez bien vos griffes. Soyez prêt à défendre vos valeurs, votre espace et vous-même. Et si les fascistes pensent qu’ils peuvent vous ballotter impunément de droite à gauche, rappelez-leur – vite et bien – que même la patte la plus douce peut laisser une cicatrice. » C’est clair ? « Parce qu’en fin de compte, conclut-il, la résistance, ce n’est pas une agression constante – c’est savoir quand il faut passer à l’action. Et le moment venu, riposter. »
[1] Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, 2002.
[2] Michel Winock (dir.), Histoire de l’extrême droite, Seuil, 1994.
