Dans le paysage d’une rentrée géopolitique à l’échelle du monde, une voix singulière se fait entendre du plus profond du moi, venue d’une galaxie littéraire irlandaise traditionnelle qu’elle bouleverse en profondeur. Elle soulève, en des termes issus de la pointe de la recherche en sciences humaines, une question vieille comme le monde. Quel est l’impact, quelles sont les conséquences de la violence et de l’abus sexuel sur les enfants, et quelle capacité ont ceux-ci, une fois adultes, d’en faire quelque chose, librement ou pas. Et quoi ?
Tout l’art du romancier que l’on a pu admirer dans Les fureurs invisibles du cœur, L’audacieux Monsieur Swift, le syndrome du canal carpien et le célèbre Le garçon en pyjama rayé… se renouvelle ici, une fois encore, grâce à cette incroyable capacité qui caractérise John Boyne d’inventer à chaque fois quelque chose de différent avec la même fébrile sensibilité à l’égard de l’enfance et la maîtrise parfaite du métier d’écrivain. À nouveau, il nous étonne avec un vrai chef-d’œuvre.
La quatrième de couverture nous avertit, le livre est composé de quatre récits qui illustrent chacun un des éléments composant notre planète, l’eau, la terre, le feu, l’air. Mais chacun à sa façon. Au point qu’on est en droit d’imaginer – sans refaire l’archéologie de l’œuvre – que l’auteur a d’abord écrit quatre nouvelles puis pressenti l’immense richesse que leur réunion créerait en tant que roman. Un lien permet de les rassembler de façon cohérente sous cette forme littéraire. Un personnage secondaire dans l’une de ces novelle devient le personnage principal dans la suivante. Ce fil d’inspiration somme toute artificiel ajoute paradoxalement une qualité supplémentaire à la subtile construction de l’œuvre.
Fuyant Dublin à la suite de la condamnation de son mari pour pédophilie, Vanessa se réfugie dans une petite île où elle change de nom, craignant d’être reconnue. L’eau met une distance entre elle et un douloureux passé. Elle n’a pas vu que sa fille cadette s’était suicidée parce qu’elle avait été agressée par son père, et son ainée, Rebecca, a complètement rompu avec ses deux parents. Un soir de tempête, elle se dirige vers la mer : « Si je pouvais simplement taper des mains et m’endormir d’un profond sommeil ici, pour ne jamais me réveiller, je taperais des mains. Encore et encore et encore, jusqu’à avoir quitté ce monde pour renaitre ou être oubliée, selon ce que décidera l’univers. »

Evan est doué pour le foot, mais c’est la peinture qui l’intéresse, les paysages, les nuances et l’odeur de la terre de son île (celle où Vanessa s’est réfugiée). « J’avais été élevé dans la boue et la terre, et cela revenait constamment dans mes tableaux, même quand je ne le voulais pas. La terre fait partie de moi. Sa texture contre ma peau. Son goût dans ma bouche. » Son père, une brute qui ne veut pas voir que son fils est gay, lui ôte toute possibilité de choisir une autre voie que le sport. Sa mère le comprend mais ne fait rien. Il s’enfuit sur le continent, se prostitue pour vivre, puis tombe dans le piège d’un réseau criminel, et se résout à devenir footballeur. Au sommet de sa carrière, il est accusé d’avoir filmé un viol, et traduit en justice.
À douze ans, Freya est élevée par une grand-mère pétrie d’un catholicisme étroit. Sa mère, une jeune femme à la dérive, la prend l’été sans pour autant s’occuper d’elle. L’enfant traîne sur la plage et devient la proie de deux ados pervers qui la violent à tour de rôle. Un jour, ils l’enterrent vivante dans les décombres d’un chantier. Libérée au matin, elle les assassine en mettant le feu à leur demeure. Adulte, médecin reconnu, experte en brûlures, elle aime attirer les ados dans son lit, et traite son personnel, notamment Aaron, son interne, avec dureté et mépris. Elle est requise pour présider le jury au procès d’Evan qu’elle fait acquitter.
C’est dans l’air, à plus de dix mille mètres d’altitude, alors qu’ils volent de l’Australie vers l’Irlande, qu’Aaron, ancien interne de Freya, et son fils Emmet, quatorze ans, parviennent enfin à discuter. L’adulte devenu psychologue pour enfants est obsédé à l’idée que l’ado puisse souffrir de l’éloignement de sa mère. Rebecca (la fille survivante de Vanessa) et lui sont séparés. Depuis qu’elle est devenue pilote d’avion pour une compagnie basée en Europe, le garçon refuse de la voir. Aaron a été victime d’un abus sexuel alors qu’il avait l’âge de son fils. « Dans un monde idéal je le garderais jeune pour toujours pour lui épargner tous les maux. Dans ce même monde, quelqu’un aurait fait ça pour moi. »
On reste ébloui devant la variété, la sobriété et l’efficacité parfois corrosive de ce livre. Écrit à la première personne, chaque récit plonge au plus près de l’intimité de son personnage, révélant ses hésitations, ses doutes, ses contradictions, ses fantasmes, la violence de ses pulsions, la force de son contrôle, bref, toute la complexité et l’ambiguïté d’un être humain qu’un sceau indélébile habite, formate même parfois, mais qui reste toujours libre de choisir une voie plutôt qu’une autre. Une écriture sobre, puissamment évocatrice, merveilleusement rendue en français par sa traductrice, les fait exister sous nos yeux, chacun selon sa singularité. Chaque situation diffère, selon l’angle qu’adopte l’auteur : celui de la culpabilité, de la rédemption, du remords, ou au contraire de la perversité assumée, la volonté de nuire, de se venger.
Si fortes soient-elles, ces histoires ne contiennent pas de détails complaisants ou appuyés, les agressions sont suggérées, l’écrivain ne s’y attarde pas, préférant captiver l’attention avec l’ambivalence des personnages et le jeu plus ou moins tactique des partenaires et du milieu. Une certaine coquetterie dans la construction sème çà et là des retournements inattendus. Malgré cette complexité, l’intrigue est toujours claire, seule la psychologie mène le jeu. C’est l’imprévisibilité humaine qui domine et donne sa dynamique au roman, elle nous implique par définition, nous rend dépendants et impatients de connaître la suite.
Ancienne responsable éditoriale, Anne Leclerc fait bénévolement du conseil et de l’analyse critique dans des revues associatives.
