Dans la lignée des grands romans du boom latino-américain, Même les morts de l’Espagnol Juan Gómez Bárcena questionne le sens de l’histoire en nous menant sur la longue route que parcourt vers le nord et vers le futur un conquérant parti sur les traces d’un Indien rebelle.
Quelle entreprise que Même les morts ! Dès le seuil du récit, il nous est annoncé : « Ici est racontée la poursuite de Juan par Juan, depuis les alentours de Puebla jusqu’à la frontière des États-Unis d’Amérique, un voyage de quatre cent soixante-quinze lieues castillanes et autant d’années. » Voici donc la longue histoire d’une quête où le héros marche sur le temps, où les terres parcourues vers le nord se transmuent en lustres, en décennies, en siècles, depuis la toute jeune Nouvelle-Espagne des conquérants espagnols jusqu’au Nouveau-Mexique des années Trump.
Cette histoire américaine est écrite par un Espagnol dont quelque ancêtre aurait pu être Juan de Toñanes, l’obscur conquérant que des émissaires du vice-roi chargent, par une nuit de pluie, de ce qu’ils ne sauraient nommer une mission : ramener mort ou vif un Indien nommé Juan. L’Espagnol Juan a traversé sans gloire ni profit les faits d’armes, les horreurs et les pénuries de la Conquête ; Juan l’Indien a reçu les enseignements des franciscains au collège de Santa Cruz de Tlatelolco. Rhéteur accompli, fin théologien, brillant traducteur, il a commis un acte d’hérésie en traduisant la Bible en espagnol puis est parti prêcher la révolte parmi les conquis. C’est ainsi, du moins, qu’en juge le Saint-Office.
Ce n’est là que le début des aventures du poursuiveur et du poursuivi car Même les morts n’est pas, on l’aura compris, un roman historique mais un roman sur l’histoire. L’une de ses deux épigraphes, dont est tiré son titre, cite la thèse VI qu’avance Walter Benjamin dans Sur le concept d’histoire. Le roman de Juan Gómez Bárcena réfute, de nouveau, la vision positiviste de l’histoire comme progrès pour « attiser dans le passé l’étincelle de l’espoir » en narrant la geste, toujours recommencée, des vaincus ou des déshérités. L’autre épigraphe, tirée d’un discours de Donald Trump, fait entendre la séculaire parole de la haine et de la méfiance de l’autre, ami comme ennemi. Dans le treizième et dernier chapitre, cet ennemi, profère un Trump grotesque vu à la télévision, a pour nom les migrants venus du Sud. Le haut contraste de style et d’idéologie entre ces deux épigraphes donne le ton de la lutte entre les deux faces de l’humain qu’incarnent et que réincarnent au fil des siècles tantôt Juan l’Espagnol, tantôt Juan l’Indien.
Une gageure s’il en est, car le conquérant et le conquis ne trouvent pas les destins que l’on eût attendus. Désabusé, taciturne mais vaillant coureur de sa fortune, Juan l’Espagnol finira par se fondre dans la masse des insurgés du XIXe siècle, des révolutionnaires du XXe, des migrants du XXIe. Juan l’Indien, d’abord christique et messianique, puis charismatique meneur d’hommes, prendra tous les visages d’un Père aussi protecteur qu’abusif, aussi clément qu’implacable. Ce fils qui renie son père indien, ce brillant hérétique, grandit plus encore en puissance qu’en sagesse et en beauté lors de chacune de ses incarnations.

Toujours porteur d’espoir dans ses jeunes années, il se mue en Père évangélisateur des Indiens nomades au XVIIe siècle, en Petit Père des métis au XVIIIe, en Père de la Patrie à l’aube du XIXe, en Patron des champs et des filatures de coton plus avant dans le siècle, en Compère des révolutionnaires en 1910, en Padré dans les bordels de la frontière au XXIe siècle, enfin, en Papa de l’Amérique. Même les morts fond en un seul homme, l’Indien Juan, les mythiques héros de Rulfo : Juan Preciado, le fils abandonné, et son cacique de père, Pedro Páramo. Juan l’Espagnol, lui, traverse les temps et revient d’entre les morts tel un Juan Preciado se survivant à chaque époque.
Une telle plasticité des personnages à l’aune de cinq siècles exigeait du roman une égale plasticité de genres. Même les morts emprunte à la Chronique des Indes pour narrer les premiers temps de la colonie, en garde quelque trait récurrent – le craintif et comique émerveillement de Juan l’Espagnol face à chaque nouveau monde historique –, tourne au western mâtiné de réalisme magique, au roman mexicain de la révolution, à la road novel post-apocalyptique. Nombreux sont les genres du roman, plus profus encore ses inspirateurs voire ses sources. Elles vont des chroniqueurs Bernal Díaz del Castillo et Fray Bernardino de Sahagún à Cormac McCarthy et Roberto Bolaño, en passant par Cervantès, Conrad, Rulfo, Arreola.
Pour tenir sa route, pour tenir l’identité métamorphique des héros, pour tenir celle, tout aussi métamorphique, du genre épique dans l’histoire littéraire, le récit use d’une troisième personne labile. Certes, elle permet de raconter les péripéties du voyage, mais elle réverbère bien souvent de longs discours. On rit lors de scènes satiriques où les propos, parfois doublement rapportés, d’encomenderos, de médecins, de prisonniers, de moines et autres ecclésiastiques, produisent un comique de répétition à l’efficace mécanique ; on se lasse quelquefois du style indirect libre.
Divers effets de répétition en variations scandent les retours historiques des utopies cruellement démenties par les pouvoirs autoritaires qu’elles installent : un même paragraphe lyrique dit et redit au fil des chapitres le regard d’horreur et de désespoir que, le plus souvent, une femme jette sur Juan l’Espagnol ; un autre revient, qui décrit le regard de Juan l’Indien, inexpressif, inclément, inhumain, sur le portrait qu’a fait de lui son prophète Diego de Daga, un tueur converti par sa parole.
Çà et là, les morts passagères ou les transits d’une époque à l’autre de l’Espagnol Juan, ses voyages hallucinés sur des chemins poudreux ou ses traversées de déserts et de sierras, reprennent une scène ou des répliques de Pedro Páramo que savent par cœur les fervents lecteurs de Rulfo. Elles troublent et ravissent dans le récit original ; leur réemploi en guise de chevilles ou de passe-partout narratifs nous pousse à bâiller plutôt qu’à sourire. Mais l’audacieux pari de Même les morts n’est-il pas de faire éprouver à ses lectrices et à ses lecteurs la monotonie subtilement variée des épreuves que traverse Juan sur le long chemin qui le mène vers le nord et vers le futur ?
Épisodique, le roman offre d’excellentes haltes – ironiques, poignantes ou saisissantes – aux têtus voyageurs que nous devenons. Elles abondent dans les sept premiers chapitres, qui correspondent à l’époque coloniale ; on en retrouve le principe plus avant. Par un procédé satirique d’involontaire auto-critique, les institutions de la colonie s’y voient dénigrées par leurs propres représentants : des émissaires du vice-roi louent l’arbitraire du pouvoir ; un curé de Zacatecas, officiant tel un notaire dans une taverne où il consigne les blasphèmes des autres buveurs, profère une diatribe contre le Saint-Office, qu’il juge coupable de frivolité. Surpris dans une autre taverne, les raisonneurs propos racistes de trois Espagnols font entendre une version fort abâtardie de la controverse de Valladolid ; l’insensée précision classificatoire des types de métissage donne lieu à une jouissive débauche de termes qui se bousculent dans la bouche de deux métis du XVIIIe siècle.

Rapportée par un moine, la douleur des pères indiens trahis par leurs fils qui, évangélisés, se prêtent à l’extirpation de l’idolâtrie trouve sa juste expression dans une métaphore nahuatl : « Voici que mes propres enfants brisent les ailes de mon cœur ». Le dénuement des églises que fonde l’Indien Juan en pays chichimèque émeut, tout comme saisit la description des rustiques crucifix qu’elles renferment, si proches encore des idoles, et plus encore la foi craintive des évangélisés. Car l’enseignement de la bonne parole ne va pas sans celui du châtiment : à la lisière du village chichimèque où règnent les valeurs des premiers chrétiens, Juan découvre un dantesque enclos destiné aux « brebis égarées ». C’est dans la prison non moins dantesque d’une ville du XVIIIe siècle qu’il cherche le Petit Père.
Traités en fresques d’histoire collective, les épisodes du XIXe et du XXe siècle – indépendance, essor du capitalisme, révolution – dépersonnalisent volontairement le héros, somnambulique passager de son propre voyage, avant de lui rendre quelque destin individuel, Mais s’il goûte au repos du guerrier auprès de la veuve du Compère dont il chevauche aussi le cheval, c’est là une vie d’emprunt. Juan reprend donc la route et le récit se fait vertigineux pour narrer la course des migrants juchés sur la Bête, les féminicides du monde frontalier, l’arrivée dans un Nouveau-Mexique où la vie, naguère détruite par le premier essai de la bombe atomique, renaît invaincue.
En héritier joliment anachronique des grands romans du Boom, revus et corrigés par un Bolaño pris de sérieux, Même les morts exige de nous autant de courage et de ténacité qu’il en faut à son héros pour marcher vers le nord et vers le futur. À chacune et à chacun de trouver le rythme de ses pas. La récompense est au bout du chemin. Ou dans le voyage lui-même.
