Entretien avec Emma Cline

Emma Cline est venue au Festival America pour parler de ses deux derniers livres, le recueil Daddy et le court roman Harvey. À cette occasion, elle a accordé un entretien à EaN, dans lequel elle évoque ses inspirations ainsi que son intérêt pour des personnages moralement discutables, dont Harvey Weinstein. 


Emma Cline, Daddy. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch. La Table Ronde, 272 p., 22 €

Emma Cline, Harvey. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch. La Table Ronde, 112 p., 14 €


Daddy et Harvey : entretien avec Emma Cline

Emma Cline © Ricky Saiz

Comment vous est venue l’idée du court roman Harvey ?

J’ai lu un article sur Harvey Weinstein, où il était question du fait qu’il attendait le verdict de son procès dans la maison d’un ami dans le Connecticut. Ça a provoqué le déclic : j’ai imaginé son vécu à ce moment-là. La chronologie de vingt-quatre heures m’a permis de réfléchir sur ce personnage pendant les derniers moments où il croit encore à la possibilité d’une issue favorable.

Vos personnages sont louches, voire monstrueux.

Les médias ont tendance à transformer certaines personnalités publiques en caricatures, emblématiques du mal. On nous fait comprendre qu’elles ne sont pas comme nous, elles sont honnies. Pour moi, ça fait peur d’imaginer ces gens comme des êtres humains à part entière, capables de ressentir toute la gamme des émotions, ça fait peur de voir qu’ils ne sont pas monstrueux chaque jour de leur vie. Comme nous, ils ressentent la faim, l’ennui, l’agacement, ça leur arrive d’avoir des pensées drôles, de vouloir subitement manger un bonbon. Cela me donne un point d’entrée pour concevoir le personnage ; je crois que la moralité ou l’immoralité des gens est largement le fruit du hasard, que de nombreuses personnes sont capables d’évoluer dans un sens aussi bien que dans l’autre.

Harvey est encore inédit en anglais. Il n’en existe qu’une version abrégée publiée dans le New Yorker, sous le titre White Noise (« Bruit de fond »), d’après le roman de Don DeLillo.

J’espère qu’il le verrait comme un hommage. C’est un écrivain magique et incroyable, dont les phrases sont si économes. J’ai trouvé que cette histoire ressemblait à ses romans, construits autour des identités confuses et des univers qui se chevauchent. J’ai un nouveau roman qui sortira au mois de mai, mon éditeur voulait le publier en premier. C’est l’histoire d’un escroc, tout se passe dans un laps de temps réduit, en cinq ou six jours.

D’où vient cette volonté de resserrer l’intrigue dans un laps de temps très court ?

Cela m’aide à mettre de la pression ; dans la vie réelle, on est tous soumis à la pression du temps. Pourquoi devrais-je considérer un personnage à ce moment-ci et non à un autre ? Choisir un espace de temps très limité me permet de serrer la vis.

DeLillo utilise ce même procédé (dans Cosmopolis ou L’homme qui tombe). Fait-il partie de vos écrivains préférés ?

Je l’adore. Cela dit, mes auteurs préférés changent en fonction de ce que je suis en train de lire à un moment donné. J’aime bien Mary Gaitskill, pour moi elle est fondamentale ;  Deborah Eisenberg, qui écrit des nouvelles, est exceptionnelle elle aussi.

Harvey a été rédigé après le recueil Daddy. Votre style y est plus delillo-esque, plus « macho ».

C’est vrai, je vise alors une certaine clarté, une concision, qui seraient en même temps tranchantes. Mon style s’adapte au sujet. The Girls est un roman sur l’adolescence, et sur les émotions vertigineuses de cet âge, donc j’ai rehaussé le langage pour en capter l’intensité.

La clé du personnage d’Harvey, c’est qu’il est un prédateur né, pas seulement un prédateur sexuel. Par exemple lorsqu’il s’obstine à connaître le mantra secret de son assistante.

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment le pouvoir transforme les gens. Quelqu’un comme Weinstein avait mariné pendant longtemps dans cette sauce toxique de pouvoir, d’argent et d’influence : on voit que cela infléchit sur sa manière d’agir, il a une perception étriquée du monde, parce que son entourage ne cesse de se soumettre à ses exigences. Dans de telles conditions, c’est inévitable que ses perceptions soient déformées. Avec l’épisode du mantra, j’ai imaginé une scène où il s’acharne à obtenir quelque chose de nature non sexuelle d’une autre personne, ce qui revient au même. Tous les deux savent qu’elle ne veut pas céder, et qu’elle finira par le faire.

Dans la nouvelle « Marion » du recueil Daddy, la narratrice aussi cède – elle en a honte – en se laissant photographier nue et en acquiesçant à la demande de sa copine de la frapper.

Le sentiment de la honte m’intéresse pour ce qu’il révèle, la honte est capitale en Amérique : dans la religion et la lascivité, et dans la manière dont les familles et le discours national sont organisés. C’est un moteur pour une bonne partie de la culture, donc je m’y plonge pour l’examiner au niveau granulaire.

Où la voyez-vous à l’œuvre au niveau national ?

Par exemple, il y a l’histoire de l’esclavage : qu’est-ce que cela signifierait aujourd’hui de reconnaître ce secret honteux qu’on a tous enfoui ? Autrement, sur un plan plus contemporain, je suis frappée par la coexistence de la répression sexuelle et de notre consommation massive de la pornographie. On mène une double vie : à l’extérieur, on est censé se comporter d’une certaine manière alors que, dans nos fors intérieurs, on ressent autre chose.

Cela me fait penser à votre nouvelle « A/S/V », où les deux héroïnes, confinées dans un centre de réhabilitation, sont attirées par un notoire délinquant sexuel à la Weinstein.

Oui, il y a des échos de Weinstein. Cela coïncidait avec un moment où les médias présentaient les femmes comme des victimes et les hommes comme des prédateurs, il y avait un aplatissement du langage, un aplatissement de la description de l’expérience humaine. Ça me heurte de voir cette volonté d’aplatir les êtres, donc je me suis lancé un défi où j’aurais un peu inversé les rôles, où la personne apparemment prédatrice serait émotive, dotée d’un vrai cœur, tandis que les personnages féminins ne se sentiraient pas victimes. L’homme ne prend pas l’appât, il saisit l’opportunité de prouver qu’il peut faire du bien en s’occupant d’une portée de chiots. Cela ne veut pas dire qu’il soit quelqu’un de bon, mais tout simplement qu’à l’intérieur du cercle tracé par l’intrigue il se comporte bien. Chaque être humain « contient des multitudes », écrivait Walt Whitman.

Comment expliquer les velléités malsaines de ces filles ?

Elles sont dans une sorte de centre de rééducation léger, créé pour des riches, elles sont à la recherche de sensations, coûte que coûte, mêmes négatives. J’ai songé à une expérience où on laissait des sujets seuls dans une pièce, il n’y avait rien à faire, si ce n’est qu’ils pouvaient s’administrer des chocs électriques, et ils préféreraient se donner des chocs plutôt que de rester immobiles, face au silence et à leur propre esprit. L’être humain est en quête de stimulus et de sensations : on serait prêt à tout pour éviter d’affronter notre condition existentielle. Je réfléchis énormément au vide et à l’insatisfaction, c’est tellement humain.

Daddy et Harvey : entretien avec Emma Cline

En Caroline du Nord (2019) © Jean-Luc Bertini

Est-ce pour échapper au vide que vos personnages voyagent ? On les voit en voiture, en train, en avion et dans les gares. Peu importe la destination, ce qui compte c’est de se déplacer.

Je pense souvent à une phrase d’Adam Phillips : chacun décide pour soi-même de la dose de réalité qu’il peut supporter. Mes personnages ne la supportent pas, ils cherchent à moduler leur réalité, que ce soit à travers la drogue ou des rapports sexuels négatifs. Il s’agit d’expériences qui anéantissent. Sinon, le voyage en tant que cadre me permet de sortir le personnage de son contexte, d’éclairer une autre facette de son être. Lorsqu’il est secoué, cela peut créer des moments fructueux.

Vous écrivez de manière convaincante sur les privilégiés. Êtes-vous issue d’un tel milieu ?

J’ai grandi dans la Californie du Nord, dans une famille de sept enfants, dans le comté de Sonoma. C’était une commune laitière et agricole, avec des cowboys. Depuis vingt ans, elle a changé, à l’époque elle était rurale. Je suis allée à une école catholique, ce qui est un peu étrange…

C’est dans cette région que se déroule l’intrigue de The Girls.

La vraie famille Manson vivait à Los Angeles. La région d’où je viens a été trempée dans la mythologie des années 1960. Celle-ci fait encore partie de l’histoire de la Californie du Nord, parmi les gens que je fréquentais, il y en avait beaucoup qui étaient des réfugiés des années 1960, ils étaient sous le choc de la fin de cette époque. Donc j’étais attirée par ces femmes et ces filles, même s’il y avait beaucoup de livres sur ce sujet, j’avais le sentiment que personne ne considérait les aspects émotionnels et psychologiques de ces jeunes femmes de dix-sept ou dix-huit ans d’apparence normale, qui en sont arrivées à cette situation extrême. Je n’aurais pas voulu écrire une version authentique de la famille Manson, elle est trop iconique, mais je voulais traiter les symboles et la mythologie.

Les icônes que vous traitez le plus souvent sont les riches et les puissants.

C’est difficile d’ignorer le fait que les gens richissimes habitent une autre réalité. Je parle des États-Unis, le pays que je connais. Notre société est tellement fascinée par ces gens-là, ils sont pour beaucoup dans l’élaboration de la culture. Dire qu’ils ne représentent pas un sujet digne de la fiction serait fou, ils ont un tel pouvoir !

En lisant ces portraits vraisemblables, on a l’impression d’écouter la voix d’un homme.

On m’a dit que j’ai les références culturelles d’un homme de cinquante ans. Comment cela s’est-il fait ? J’ai passé beaucoup de temps à lire, et la plupart des auteurs qu’on m’a donné à lire au lycée étaient masculins. Sinon, The Girls est bien évidemment très féminin, par la suite j’ai peut-être cherché une voix plus neutre.

Un autre univers récurrent dans votre fiction est celui du cinéma.

Je suis attirée par le cinéma en tant qu’espace où l’artifice devient explicite. Très brièvement, enfant, j’ai été actrice, et pas très bonne. J’ai eu l’expérience d’un seul tournage, une scène située dans les années 1950, je me souviens d’être assise à une table à manger, tout avait l’air de remonter à cette époque. Il était midi, et pourtant il faisait nuit sur le plateau, et j’ai été bouleversée par le contraste entre le décor devant moi et l’autre monde que je pouvais apercevoir si je jetais un coup d’œil furtif à côté : la frontière entre le factice et le réel a fait en sorte que celui-ci m’est apparu comme faux. Ce moment est devenu pour moi une image fondatrice et une source d’inspiration. Il me fascine à cause de son artificialité.

Vous vous accrochez pourtant au réel dans vos descriptions parfois répugnantes des corps de vos personnages.

On ne peut s’échapper du corps, c’est cet énorme rocher qui tombe du ciel et qui vous attache à la terre. Pour Harvey, c’est la partie humaine chez lui, au sens propre, celle qui faillit, comme pour nous tous. Il s’agit de l’expérience humaine de base : dans ce jeu interminable, on vit dans un corps jusqu’à ce qu’il s’arrête d’une manière profonde et définitive, pour terminer dans un récipient.

Faites-vous exprès d’élaborer des scènes repoussantes ?

J’essaie d’équilibrer des situations pour qu’elles ne soient pas trop sentimentales. Pour moi, la vie est comme ça : on atteint le sommet puis tout d’un coup on a mal quelque part, par exemple on est dérangé par ses lentilles de contact. C’est une manière de dégonfler la représentation, qu’elle ne soit pas parfaite, qu’elle perde cette qualité artificielle et excessivement raffinée. Dans « A/S/V », l’héroïne essaie de partager un moment d’émotion avec son mari lorsque celui-ci constate qu’il a un orgelet à l’œil. Elle essaie de se convaincre que la vie est belle, alors que son partenaire a ce problème dégoûtant. Lorsqu’il y applique un sachet de thé chaud, cela le fait pleurer, mais seulement dans un œil. Elle regarde son mec, elle veut convoquer une certaine gravité alors qu’il est en train de se soigner, cela crée une espèce d’émotion factice. Je n’arrive pas à l’expliquer, c’est ma sensibilité. J’aime ces instants où on est obligé de s’occuper de nos corps fragiles.

Propos recueillis par Steven Sampson

Tous les articles du numéro 164 d’En attendant Nadeau

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