Une illusion biographique

Dans Panthères et pirates, un essai de socio-histoire, Sylvain Pattieu tente de réconcilier classe et race à partir de la trajectoire singulière d’un couple d’Africains-Américains : en 1972, Jean et Melvin McNair détournèrent avec leurs enfants et trois complices un avion à Détroit pour fuir les États-Unis. Alors que l’ouvrage classique sur l’histoire du Black Panther Party auquel se réfère souvent l’historien, Black against Empire, de Joshua Bloom et Waldo E. Martin Jr., publié il y a presque dix ans à Oakland, n’est toujours pas traduit en France, on peut douter du bien-fondé d’une telle entreprise d’héroïsation.


Sylvain Pattieu, Panthères et pirates. Des Afro-Américains entre lutte des classes et Black Power. La Découverte, coll. « L’univers des faits », 300 p., 22 €


Auteur d’un premier récit sur le sujet (Nous avons arpenté un chemin caillouteux, Plein Jour, 2017), l’historien, par ailleurs romancier, reconstitue surtout la trajectoire de Melvin McNair, né dans les ghettos noirs états-uniens et arrivé à l’université en raison de ses talents sportifs. Pour ne pas partir combattre au Vietnam, il détourne un avion en famille vers la jeune Algérie indépendante. Déçu, il la quitte, s’installe clandestinement en France, y purge une peine de prison. Dans les années 1990, lui et sa femme, Jean, deviennent des figures des politiques locales de la ville et de la citoyenneté à Caen. Se basant sur de longs entretiens avec le principal personnage de son enquête, et le dépouillement en particulier des archives – conservées à la Contemporaine à Nanterre – de Jean-Jacques de Felice, qui fut son avocat, Sylvain Pattieu propose un récit qui commence comme un livre d’histoire, avant de se transformer en une épopée teintée de sociologie bourdieusienne.

Panthères et pirates, de Sylvain Pattieu : une illusion biographique

« Ulysse a voyagé dix ans avant de retrouver Ithaque, Melvin et Jean, eux, ont vécu une odyssée sans retour, ils ont affronté leurs monstres, qui valaient bien Charybde, Scylla ou les sirènes : l’indifférence des camarades qu’ils rejoignirent, en Algérie ; les déchirements, les trahisons et les reniements ; la clandestinité à Detroit, puis en France ; l’éloignement de ceux qu’ils aimaient par-dessus tout, leurs enfants ; la prison, l’incertitude du procès, la peur de l’extradition ; l’apprentissage d’une nouvelle langue ; les conditions de vie matérielles ; les problèmes sociaux de leur nouveau quartier ; la mort d’un fils, puis en ce qui concerne Melvin, de la femme de toute sa vie. Ils ont fait des rencontres inattendues, accompli des gestes qui ont redonné sens à leur vie. Ils ont beaucoup reçu et beaucoup partagé. » C’est par ces lignes qu’en conclusion Sylvain Pattieu, un peu maladroitement on en conviendra, résume le grand récit qu’il a reconstitué par un travail en archives enrichi de la bibliographie contemporaine (par exemple, les travaux de Nicolas Martin-Breteau sur la question du sport, de Thomas Holt ou de son défunt collègue et ami Tyler Stovall, auteur d’une monographie sur Jean McNail). Ces mots vaudraient en effet pour une grande majorité d’individus qui, sans vraiment le vouloir, furent engagés dans le moment politique qui leur fut contemporain. À ce titre, c’est sans doute le principal apport de l’ouvrage, et il n’est pas involontaire, on perçoit comment une sorte de légende dorée des années 1970 comme moment de lutte, en Europe ou aux États-Unis, s’est construite sur des séries de malentendus.

Sylvain Pattieu montre très bien le lien pour le moins lointain qu’entretiennent ses personnages avec le mouvement des Black Panthers. C’est en Allemagne, sur la base militaire où il commence son service militaire, que Melvin lit le journal de l’organisation que son épouse lui envoie depuis les États-Unis. Aucun des pirates n’a bénéficié du soutien d’une organisation ou n’y a milité, précise Sylvain Pattieu. Dans une première partie qui retrace l’histoire de chacun avant de monter à bord du DC-8 le 31 juillet 1972, l’auteur dessine les figures du drame. Il les inscrit dans les différentes arènes où ils sont tenus de vivre : le stade de base-ball, l’université, le ghetto, la prison.

Panthères et pirates, de Sylvain Pattieu : une illusion biographique

© Jean-Jacques de Félice/La Contemporaine – Université de Nanterre

Sylvain Pattieu le sait et l’énonce à plusieurs reprises dans son livre : c’est une vie exemplaire que celle de ce couple d’Africains-Américains qui « ont su, loin de leurs racines, planter et faire grandir de nouvelles graines jusqu’à dresser vers le ciel des espoirs neufs ». Mais c’est justement cette exemplarité qu’on aurait aimé voir problématisée, en se demandant pourquoi ce répertoire d’action qu’est le détournement est si partagé en ces années 1969-1973 – sans expliquer uniquement cette fréquence par le fait que, juridiquement, la répression de cet acte n’est pas encore mondialement harmonisée ; en cherchant pourquoi, lors du procès des McNair en 1978, les principaux intellectuels français influents de l’époque, parmi lesquels Foucault, Vidal-Naquet ou Ricœur, signent des tribunes en leur faveur juste après s’être mobilisés contre l’extradition d’un autre réfugié en France, Klaus Croissant, l’avocat de la Fraction armée rouge (RAF) ; ou encore, en rapprochant cette question du rattrapage par les intellectuels français – en dehors de Jean Genet et de quelques autres comme Aragon, Prévert et Sartre pour Angela Davis, la cause du Black Power eut peu d’écho en France –, se demander d’abord comment l’Algérie pouvait constituer une terre d’asile possible pour des jeunes gens africains-américains, et pas seulement en expliquant que l‘un des pirates avait lu Frantz Fanon. On aurait aimé cette histoire plus tremblée, plus inquiète aussi. Il y a eu, à plusieurs moments dans la trajectoire des McNair, des doutes sur leur action, des fragilités, des peurs. George Brown sera le seul de la bande à faire l’objet d’un guet-apens organisé par la milice de policiers blancs STRESS, en janvier 1972, qui le blessera gravement par balle. Leur quotidien est aussi celui d’un mode de vie communautaire, qui conteste l’ordre traditionnel, comme la majorité des jeunes de leur époque. Une grande partie de ces éléments sont gommés pour tracer une ligne droite, une détermination qui rend absolument inéluctables le détournement et la prise d’otages.

De même, dans la dernière partie consacrée à l’insertion et à l’engagement de Melvin et de Jean comme éducateurs, en particulier par le sport, ce « destin » semble écrit d’avance ; l’historien le lit dans les archives nombreuses qu’il a consultées en France comme aux États-Unis, et l’entend conter par les protagonistes. Mais l’enquête vient rarement contester le récit hagiographique : celui d’avoir « mis le F.B.I. à poil » (l’image est reproduite en couverture).

Derrière cette icône, la déconvenue est grande quand, arrivés à Alger, les « panthères pirates » sont spoliés par le pouvoir algérien du million de dollars de la rançon donnée par les « pigs » et immédiatement restituée à leur chef, le président Nixon. L’auteur, dans un long chapitre très pertinent, montre que l’Algérie n’est plus, dix ans après son indépendance et trois ans après le si fameux et glorifié festival culturel panafricain d’Alger qui avait réuni Nina Simone, Miriam Makeba et tant d’autres, une terre d’asile où tous les damnés de la terre sont accueillis à bras ouverts. Sylvain Pattieu montre bien, en dépit d’un problème de sources – les archives algériennes de la période ne sont pas consultables –, combien les cinq pirates et leurs enfants se sentent tout de suite doublement décalés à Alger. Ils le sont notamment avec Edwige Cleaver et les panthers en exil en Algérie dont le mode de vie est bien loin de la rigueur des combattants du BPP d’Oakland : ils préfèrent les filles et la dope au combat idéologique, et surtout à une vie au plus près de celle du peuple algérien ; mais l’isolement est aussi avec les Algériens qui les considèrent comme des pieds nickelés et n’ont aucune envie de se voir dicter leur politique, de plus en plus militaire, par ces drôles de « frères afro-américains ». Le pouvoir algérien ne souhaite qu’une chose : que les pirates repartent. Il s’emploie donc à les pousser vers la sortie. On est loin ici du récit autobiographique de l’Américaine Elaine Mokhtefi (La Fabrique, 2019) qui magnifiait ces rapports entre les Africains-Américains et l’héroïque peuple algérien. Encore une fois, les McNair sont pris dans une histoire qui les dépasse et ils ont bien du mal à exister comme acteurs de l’histoire à part entière.

Panthères et pirates, de Sylvain Pattieu : une illusion biographique

© Jean-Jacques de Félice/La Contemporaine – Université de Nanterre

Le seul léger grain de sable dans cette vie exemplaire est la foi du couple. Les McNair sont chrétiens, mais c’est encore dans la théologie de la libération qu’ils se reconnaissent dans les années 2000, celle-là même qui était contemporaine de leur jeunesse. La foi chrétienne qu’ils manifestent apparaît plutôt comme un gage de sérieux ouvrant certaines portes, et notamment celles de la préfecture ; on est légèrement étonné que l’éloge de Melvin par le préfet d’alors et le fait que celui-ci alloue à l’association dans laquelle il intervient une aide financière importante, ne fassent pas l’objet d’un questionnement plus critique. Il ne suffit pas d’être citoyen états-unien africain-américain et de pratiquer le base-ball ou encore d’adhérer à la politique des « grands frères » pour trouver une place dans les stratégies de politiques publiques. Là encore, plutôt que de se livrer à un long développement assez décalé sur le Bumidom, cet organisme favorisant l’immigration antillaise vers la France, on aurait aimé que Sylvain Pattieu, qui connaît bien ce sujet comme l’un des représentants des Black Studies en France, évoquât la place des Américains en Normandie depuis le Débarquement et l’imaginaire qu’elle génère encore. Il aurait aussi été intéressant, pour poursuivre ce qui est un des fils directeurs de son travail, d’étudier en quoi véritablement race et classe se superposent ici ; la question de l’oubli est vite esquivée dans le récit de ce long exil et de l’impossible retour.

Le lecteur comprend très vite que la rencontre de cet historien du contemporain avec son sujet fut d’une très grande intensité, plus forte que la rencontre avec la froideur des archives. Et de fait, Jean et Melvin McNair et leurs enfants représentent à bien des égards de véritables modèles, jusqu’à leur fils qui décide à sa majorité de rentrer aux États-Unis, y est condamné pour de petits délits, avant d’être tué lors d’une fusillade entre gangs. Les McNair incarnent une époque qui ne relève pas de l’histoire culturelle mais bien d’une histoire sociale. C’est finalement à la marge de leur trajectoire, dans les personnages secondaires, comme le communiste Henri Curiel et son réseau Solidarité qui organisent leur vie clandestine en France à partir de 1973-1974, ou dans l’analyse de figures invisibles et mal connues, en particulier des membres de la Cimade, que l’historien se montre le plus convaincant. Au demeurant, le livre de Sylvain Pattieu contribue à une histoire qui reste encore à écrire, celle de la vie clandestine, qui pourrait couvrir tout le second XXe siècle depuis celle des résistants  jusqu’aux militants d’Action directe qui font l’objet du récent récit de Monica Sabolo.

Car « les 4 de Fleury » – c’est sous ce nom que les pirates sont connus dans l’histoire contemporaine – se sont beaucoup racontés eux-mêmes avant que Sylvain Pattieu n’enquête. En 1978, ils publient aux éditions du Seuil Nous, noirs américains, évadés du ghetto… C’est peut-être par là que l’historien aurait dû commencer son enquête : par cette visibilité médiatique et narrative, et pas par leur non-extradition vers les États-Unis ; par l’analyse de ce livre qui n’est pas seulement une source, mais aussi un objet d’histoire. N’avait-il pas, dans un article paru dans les Annales en 2009, remarquablement analysé une figure problématique, celle des « souteneurs noirs à Marseille entre 1918 et 1921 » ? Cet article – sous-titré « Contribution à l’histoire de la minorité noire en France » – a montré que Sylvain Pattieu n’aime pas la complaisance et qu’il aime les cailloux de l’histoire.

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