Dans la marche des droits civiques

En 1874, Elizabeth Jennings porte plainte contre une compagnie de tramway new-yorkaise pour discrimination. Cent un ans plus tard, une autre Afro-Américaine, Rosa Parks, refuse de céder sa place à un homme blanc dans un bus de Montgomery, dans l’Alabama. Le 7 mars 1965, dans ce même État, ce sont plusieurs centaines de femmes et d’hommes discriminés qui entament la fameuse marche de Selma. C’est l’histoire de ce long soulèvement de masse que l’historien Thomas C. Holt donne à voir de manière inédite dans cet ouvrage dense et efficace.


Thomas C. Holt, Le mouvement. La lutte des Africains-Américains pour les droits civiques. Préface de Michelle Zancarini-Fournel. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean-Claude Zancarini. La Découverte, 192 p., 18 €


Le livre de Thomas C. Holt s’ouvre sur un souvenir familial : Danville, Virginie, janvier 1944, Carrie Fitzgerald vient de visiter son mari à l’hôpital, l’un de ses fils est en Europe et s’apprête à débarquer en Normandie, son gendre combat dans le Pacifique. Sur le chemin du retour, elle monte dans l’autobus, s’assoit à une place réservée aux Blancs, un groupe d’étudiants blancs occupant toutes les autres places. Le conducteur l’interpelle mais Carrie Fitzgerald lui tient tête. Elle refuse de quitter sa place.

L'historien Thomas C. Holt dans la marche des droits civiques

Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté (28 août 1963). Photographie de Warren K. Leffler © D.R

Carrie est la grand-mère de l’auteur, Thomas C. Holt, l’un des principaux historiens de l’émancipation des esclaves et des questions raciales. Si ce professeur émérite de l’université de Chicago relate cet événement, ce n’est pas dans une démarche autobiographique, mais pour indiquer d’emblée que ce qu’on nomma The Movement, ce soulèvement des Africains-Américains, fut un mouvement de masse, dont les noms de la plupart des acteurs ont été oubliés. Autrement dit, que ces résistances individuelles à l’ordre ségrégationniste, ces désobéissances, ces refus individuels, furent nombreux.

Ce que rappelle d’emblée aussi Thomas C. Holt, c’est que la remise en cause de cette organisation sociale séparée ne date pas des années 1950, mais que, dès les dernières décennies du XIXe siècle, des sujets s’élevèrent contre ces interdits, puis que la Première Guerre mondiale comme les déplacements de populations consécutifs ou contemporains du Sud vers le Nord et le Nord-Ouest furent décisifs dans l’unification de cette lutte. Si la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) est fondée lors de la conférence biraciale de New York, à l’initiative du New York Evening Post, en 1909, et que W.E.B. Du Bois, qui prend la rédaction en chef de The Crisis, le journal de l’organisation, en est le seul Africain-Américain, dans les décennies suivantes de très nombreux Africain.e.s-Américain.e.s en deviennent membres, faisant d’elle une association de masse.

Cette histoire par le bas, nourrie de dizaines de récits de gestes de désobéissance, a aussi pour intérêt de montrer que la lutte pour les droits civiques a été rendue possible non seulement par ces actes individuels mais aussi par la survenue d’événements parallèles dans lesquels furent engagés la majorité des Africains-Américains. La manifestation de 1917 organisée sur la Cinquième Avenue pour protester contre les violences raciales à East Saint Louis, rassemblant enfants, femmes et hommes, s’inscrit dans ce contexte. L’auteur rappelle comment une classe d’âge ayant accédé aux prestigieuses universités, mais exclue professionnellement de la plupart pour y mener une carrière professionnelle, enseigna dans des universités noires, contribuant à structurer le mouvement. La crise de 1929 conduisit aussi des jeunes gens à quitter le Sud et à rejoindre les villes industrielles des Grands Lacs.

L'historien Thomas C. Holt dans la marche des droits civiques

L’historien nous fait ensuite entrer dans les cortèges, les marches, les boycotts, les enseignements, révélant tout un ensemble d’inventions de formes d’action qui, loin de figer la lutte pour les droits civiques dans le portrait de quelques personnalités, lui donne une grande diversité de visages et restitue sa forte dynamique. Il peint le terrain de bataille : ce « Congo américain », expression pour qualifier les États du Sud où, comme dans la colonie du roi Léopold II, une domination sans limite du pouvoir blanc pesait sur des populations majoritairement racisées. On mesure aussi l’importance de l’arme juridique qui suivait souvent l’action directe. Ces décisions de justice (des arrêts) composent une autre chronologie de cette histoire ; non pas de ses archives, mais de son inscription.

Enfin, dans ce livre à la fois savant et incarné, Holt montre comment ce soulèvement a été l’occasion d’une mobilisation notoire en matière de logement et d’emplois, qu’il fut à l’initiative de la Poor People’s Campaign, quelques mois avant l’assassinat de Martin Luther King, et enfin comment les organisations de reconnaissance des Amérindiens ou le syndicat Chicano des travailleurs agricoles unis fondé par César Chávez s’inspirèrent de ce que le mouvement américain des droits civiques avait produit.

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