L’action indirecte d’Action directe

Doit-on être légitime pour écrire sur un sujet ? Et au fond, peut-on vraiment l’être ? C’est ce qu’on se demande en lisant La vie clandestine, le dernier roman de Monica Sabolo.


Monica Sabolo, La vie clandestine. Gallimard, 320 p., 21 €


Dans ses livres précédents, Monica Sabolo avait montré qu’elle savait parler de manière très sensible de l’adolescence, que ses personnages appartiennent à la jeunesse dorée des années 1960 ou à une bourgade paumée des grands espaces canadiens. Mais rien ne laissait penser qu’elle pourrait s’intéresser à Action directe, le groupe armé d’extrême gauche qui a revendiqué des dizaines d’attentats et d’assassinats dans les années 1980. Ce n’est pas l’histoire de sa génération (elle était enfant à l’époque) ni de son pays (elle vivait en Suisse). De son propre aveu, elle ne s’est jamais intéressée à ces questions.

A priori, donc, elle ne semblait pas la plus légitime pour aborder le sujet. Sauf que ce livre sorti de nulle part montre que la question de la légitimité n’est pas forcément pertinente. Parce que Monica Sabolo a écrit un livre extraordinairement juste. Et pas seulement sur Action directe qui n’est qu’un des deux sujets du livre. La bonne question serait alors : pourquoi est-ce que ça l’intéresse ?

La vie clandestine, de Monica Sabolo : les effets d'Action directe

Monica Sabolo © Francesca Mantovani/Gallimard

Si on la croit, cette affaire a commencé presque par hasard, elle pensait qu’une histoire aussi éloignée d’elle la « reposerait ». Pour des raisons apparemment anecdotiques, elle part d’un épisode de l’émission « Affaires sensibles » sur France Inter : l’assassinat, en novembre 1986, de Georges Besse, patron de la régie Renault, par Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron du groupe Action directe. Pendant des mois, elle se plonge dans des livres, des journaux (beaucoup de Paris Match dont elle relève le ton péremptoire), des extraits de vidéos, des photos. Elle apprend que Georges Besse, issu d’un milieu modeste, mari aimant et père de cinq enfants, est « présenté comme coriace, parfois dur, mais toujours droit ». Sabolo ne comprend rien, ne connaît rien aux mouvements d’extrême gauche, elle se perd entre les anarchistes, les maoïstes, les trotskistes… Elle passe beaucoup de temps à se demander si elle a affaire à des résistants, des terroristes ou des pieds nickelés, avant de réaliser qu’elle s’est surtout fourrée dans un sacré guêpier.

Et puis il y a l’autre sujet. Celui qu’elle n’avait, dit-elle, aucune intention d’aborder. Et qui lui saute à la figure, progressivement, si on peut dire. Comme le film au ralenti d’une explosion qu’elle aurait elle-même déclenchée. « Je ne savais pas encore, écrit-elle, que les années Action directe étaient faites de ce qui me constitue : le secret, le silence et l’écho de la violence ». L’autre sujet donc, c’est la famille, sa famille. En 1971, pendant les années de plomb en Italie, tout le monde ne parle que d’attentats, de lutte armée. Tout le monde sauf sa mère, jeune Milanaise de vingt ans, qui pense que sa vie est finie. Ensuite, il y a les souvenirs d’enfance de la petite Monica. Une vie luxueuse à Genève, des parents très occupés, très absents. Ou présents, mais au mauvais moment. La petite fille n’aime pas que son père vienne la voir le matin. Quand les parents sont là, il y a des fêtes costumées, des diamants, des fourrures, du caviar en pots d’un kilo, la Rolls Royce et la Lamborghini du père. Un père qui travaille au Bureau international du travail, voyage en Afrique et profite de son poste pour faire des affaires louches. On apprendra plus tard pourquoi sa mère pensait sa vie finie à vingt ans et pourquoi Monica n’aimait pas voir son père le matin : cela a, en effet, à voir avec « le silence et l’écho de la violence ».

À force de travailler, l’auteure finit par identifier des personnages importants. Elle réalise qu’Hellyette Bess dite « la Mamma » vit à Paris, elle peut la contacter. Ce qui se passe ensuite est très étonnant, presque stupéfiant. Quelque chose fait qu’Hellyette Bess, et à sa suite d’anciens membres d’Action directe, accepteront de lui faire confiance et de lui parler. Ce qu’elle rapporte de ses rencontres avec Hellyette Bess, Régis Schleicher et les autres est proprement incroyable. Totalement extérieure à cette histoire, elle a une liberté qu’un auteur français (elle est italo-suisse) ou plus âgé ou plus « politisé » n’aurait pas. Elle porte un regard totalement frais, candide mais pas naïf, sur cette histoire. Frais mais pas seulement. Elle aussi est porteuse d’un passé et se retrouve face à une pensée dérangeante. « Ils ne me sont pas aussi étrangers que je le voudrais… M’apparaît désormais cette dangereuse éventualité : celle de les comprendre, ou même, à certains égards, de leur ressembler ». Et pourtant, « cela ne va pas… cela ne va même pas du tout », écrit-elle. Elle note la violence de leur silence, de leur absence de compassion et de remords face à la mort de Georges Besse et à la douleur de sa famille.

La vie clandestine, de Monica Sabolo : les effets d'Action directe

Le livre ne propose aucune analyse historique ou politique. Par contre, il y a un sacré travail d’enquête et une compréhension intime de ses « personnages » que l’auteure met au service d’une intelligence des relations et des situations. À moins que ce ne soit l’inverse. En regardant Ni vieux ni traîtres, un documentaire sur la mouvance autonome des années 1980, elle reconnaît quelque chose, « un goût pour la transgression et la toute-puissance qui ne dit pas son nom… Je retrouve l’habitude qu’avait mon père de se placer au-dessus des lois, celles des hommes et celles de Dieu ». Le lecteur sent les deux histoires se rapprocher, sans savoir ni pourquoi ni comment. Pourquoi Ménigon et Aubron ont-elles assassiné Georges Besse ? « Que cherchaient-elles ? Je ne réalise pas, alors, que la véritable question est : Qu’est-ce que, moi, je cherche vraiment ? » Les derniers chapitres parlent d’« échapper aux ténèbres », de « sortir de la clandestinité », de « fin de cavale », sans qu’on sache vraiment qui est concerné : elle-même ou Action directe ?

Il y aura encore ces troublants entretiens avec Nathalie Ménigon ou Régis Schleicher, qui ne ressemblent à rien de ce qu’elle avait imaginé. Mais l’épisode sans doute le plus improbable, c’est le huis clos avec Claude Halfen. Sur l’insistance d’Hellyette Bess, elle prend le train et va passer deux jours chez lui. Il lui raconte son enfance dans une famille de juifs polonais communistes, le quotidien, parfois en effet très pieds nickelés, d’Action directe. Dans cette cuisine où ils boivent du gin tonic pendant qu’Halfen prépare la salade, elle décrit un bien-être très particulier, comme une sensation de retour à la maison. Et, effectivement, sortant d’une période où tout va mal chez elle, elle réalise à un moment qu’il y a dans sa vie comme une nouvelle famille. Mais pas seulement. Par des chemins qui lui restent cachés, l’exploration en territoire Action directe a un effet sur ses relations avec sa vraie famille. Quelque chose permet de dégoupiller la grenade intime qui menaçait d’exploser depuis son enfance. Un peu comme dans une psychanalyse : on y va pour régler certaines choses, et on arrive là où on ne pensait pas aller. On répare autre chose, ailleurs.

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