Mythes pour le temps présent

Grâce à la traduction de son premier ouvrage poétique et de son premier roman, Kate Tempest est désormais accessible au public francophone. Forte de deux albums, elle a également donné un concert à la Philharmonie de Paris. Cette jeune auteure est avant tout une performeuse qui scande sa poésie avec une intensité incendiaire. Ses textes donnent vie à des êtres abîmés par l’existence ou qui se débattent avec elle sur fond de quartiers minés par ce qu’on appelle la gentrification. Elle chante « la détresse d’un peuple qui a oublié ses mythes ».


Kate Tempest, Les nouveaux anciens. Trad. de l’anglais par D’ de Kabal et Louise Bartlet, L’Arche, 64 p., 12 €

Écoute la ville tomber. Trad. de l’anglais par Madeleine Nasalik. Rivages, 430 pages, 22,50 €


L’univers de Kate Tempest est peuplé de laissés-pour-compte et de paumés, habités de promesses fanées ou de ferveur aigrie. Les « nouveaux anciens », les héros de notre temps, ce sont eux, « coincés pour toujours entre le pitoyable et l’héroïque ». Tous viennent de familles qui n’ont rien à envier aux Atrides. Écoute la ville tomber déploie à plus grande échelle les écheveaux dynastiques de la fresque poétique Les nouveaux anciens. Becky, Harry et Leon, les personnages en cavale du début du roman, ont des vies difficiles mais également un héritage complexe que le lecteur découvre au gré des méandres du récit. L’histoire de l’Angleterre qui se débat avec le souvenir des guerres et des colonies, avec des attitudes patriarcales, nationalistes, intolérantes qui ont la vie dure.

La jeune génération tente de tourner le dos aux erreurs et aux douleurs du passé, de se construire dans l’autonomie, quitte à enchaîner les petits boulots, frustration et humiliation à la clé, quitte à vendre de la drogue, ou parfois au contraire elle peine à sortir d’une adolescence oisive. Elle tente de se forger une identité, s’accroche à des rêves, même cabossés ; c’est l’éternel combat qui est celui de chaque génération, souvent d’autant plus âpre, en Occident, quand on n’est pas un homme blanc hétérosexuel.

Qui a perdu son âme, l’avocat en retraite dont la soif de justice s’est émoussée après trop de cas sordides ou la dealeuse camouflée en gestionnaire des ressources humaines ? Celui qui a sacrifié sa vie de famille à son travail ou celle qui a abandonné une carrière artistique pour élever un enfant dont le père est en prison ? Ceux qui semblent avoir renoncé ? La ville de Londres elle-même ? Le titre d’origine du roman est The Bricks that Built the Houses (littéralement, « les briques qui ont construit les maisons ») : dans le microcosme de chaque personnage, dans le macrocosme de Londres, il y a des fondations anciennes qu’on ne peut pas ignorer. Il ne s’agit pas de rester replié sur le passé, mais comment se déployer sans racines ?

« Peckham a changé. Le quartier est méconnaissable. Cela fait cinq, six ans que Peckham est présenté comme un secteur convoité, tendance. Harry n’a pas voulu y croire. Elle pensait que le sud de Londres conserverait éternellement son identité. Et pourtant sa ville natale est à l’agonie, elle a déjà un pied dans la tombe. » Kate Tempest semble dresser le même constat que Iain Sinclair dans London Overground : Peckham, quartier associé au poète William Blake, mythifié dans un roman de Muriel Spark par un agent immobilier prêt à tout pour améliorer ses ventes, est en train de perdre son âme. La forme d’une ville, pour reprendre la célèbre formule baudelairienne, n’est pas la seule chose qui change plus vite que le cœur des hommes.

Kate Tempest, Les nouveaux anciens

Kate Tempest ne ménage pas le milieu artistique ; népotisme, superficialité, exploitation, voilà ce qui attend une danseuse comme Becky, un dessinateur comme Tom. Ils le savent, mais sont tout de même happés. La célébrité, comme l’argent et le pouvoir, fait rêver autant qu’elle corrompt.

« Les dieux sont à genoux devant de fausses idoles (…)
J’ignore le nom de mes voisins,
mais je connais les noms des people riches et célèbres. »

À la spéculation immobilière de la ville répondent les spéculations de ses habitants sur le thème « ah si j’étais riche et célèbre ». À l’ère du selfie – qui met généralement en scène une personne soit aux côtés d’une célébrité, soit dans ou devant un lieu symbolique – il n’est pas anodin de rappeler que « spéculation » vient du latin speculum, le miroir. Passé et avenir sont abolis dans un moment solipsiste, dans le rêve où l’on s’abîme, comme dans une des récentes chansons de Kate Tempest, Europe is Lost (l’Europe est perdue), où percent sans fanfare des réminiscences de Hamlet :

« Les gens sont morts de leur vivant (…)
Dormir, rêver, garder le rêve à sa portée
Un rêve chacun, ne pleure pas, ne crie pas,
Garde ça pour toi, dors encore jusque tard
Qu’est-ce que je peux faire pour me réveiller ? »

Certains personnages tentent de quitter Londres, voire de quitter l’Europe, en vain ; comme se le dit Harry : « Sans Londres, où est le rêve ? » Le rêve de Harry, créer un lieu de partage et de création véritables accessible à tous, ce qu’on pourrait banalement appeler un « centre de quartier », semble paradoxalement inaccessible. Dans le propos et la langue de Kate Tempest, l’ordinaire devient précieux, le mythe est au coin de la rue. « Menus héroïsmes. Épopées quotidiennes. » La rue, la ville, comme palimpsestes.

Sophie Ehrsam

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