Richesse de la pensée arabe classique

On sait que les penseurs arabes ont joué un rôle important dans la transmission de la philosophie grecque aux chrétiens occidentaux. Mais seuls quelques spécialistes se donnent la peine de les lire et les ouvrages qui leur sont consacrés se caractérisent par une grande technicité. Jean-Baptiste Brenet rompt avec cet ésotérisme et réussit à présenter Averroès et les autres, sinon en familiers, du moins en auteurs séduisants.


Jean-Baptiste Brenet, Que veut dire penser ? Arabes et Latins. Rivages, 160 p., 16 €


Composé d’une quinzaine de brefs chapitres, ce livre propose autant de définitions de la pensée, qui forment un patchwork, une tapisserie, ce que Clément d’Alexandrie aurait appelé des « stromates ». La ressemblance avec le grand livre de ce Père de l’Église s’arrête là car on est dans un autre univers intellectuel. La différence n’est pas tant dans la relation au christianisme que dans la tradition philosophique à laquelle on se réfère. Il n’est ici de maitre grec qu’Aristote et de commentateurs que ceux qui ont pu s’inscrire dans son horizon. Le platonisme est exclu de ces débats alors même que certains des thèmes évoqués ne diffèrent guère des siens – ainsi de l’importance accordée au thème de l’Un.

Que veut dire penser ? Arabes et Latins, de Jean-Baptiste Brenet

Conversation entre le philosophe islamique Averroès et le philosophe grec Porphyre. Dessin extrait du « Liber de herbis et plantis » de Manfredi di Monte Imperiale (vers 1330-1340).

Ce n’est pas une découverte, ni un reproche qui puisse être fait à Brenet, c’est effectivement ce qui s’est produit dans l’univers intellectuel arabe du XIe et du XIIe siècle : une redécouverte d’Aristote contre le platonisme longtemps dominant, et qui allait le redevenir à la Renaissance. Ce basculement eut des conséquences intellectuelles considérables, à l’origine de ce que l’on a appelé par la suite la « scolastique », dont Thomas d’Aquin est, au XIIIe siècle, la plus imposante figure. Ces penseurs arabes se fondent sur des traductions du grec dans leur langue mais leur popularité auprès des universitaires chrétiens était telle que leurs textes furent traduits en latin. Cet « arabo-latin », comme dit Brenet, devint ainsi la langue de l’aristotélisme médiéval, avec tous les effets imaginables d’une double traduction. Pour la plupart, d’ailleurs, ces effets relèvent moins du contresens que du glissement. Une précision est ajoutée, une autre supprimée. Une distinction aussi fondamentale que celle de l’essence et de l’accident n’apparait plus que comme une nuance susceptible d’être atténuée presque jusqu’à l’effacement.

Le titre et le sous-titre du livre de Brenet peuvent être entendus comme complémentaires, l’un précisant l’autre. On peut aussi y voir deux projets entre lesquels balance l’auteur. Tantôt, il s’agit principalement de dire ce qu’il en est de l’acte de penser ; tantôt, l’enjeu est plutôt de montrer la richesse de la pensée arabe classique. Les deux ne s’opposent certes pas mais l’accent n’est pas tout à fait le même. Si la question était seulement celle qu’indique le titre, la totale absence du pan platonicien de la philosophie serait un manque regrettable. D’où l’importance du sous-titre : il s’agit en fait de voir ce que la tradition « arabo-latine » du Moyen Âge a pu dire d’intéressant à ce propos. Le présupposé est bien sûr que tel est le cas et qu’Averroès et les autres philosophes arabes méritent d’être lus. Mais c’est en réalité plus qu’un présupposé : l’enjeu principal de ce livre est de le faire sentir. Comment, de fait, ne pas juger éclairante la proposition de distinguer penser, cogiter, intelliger, goûter, ou celle de rapprocher l’acte de penser et des comportements comme toucher, faire couple, devenir éternel, transférer ou « être en un sens toutes les choses » ?

Que veut dire penser ? Arabes et Latins, de Jean-Baptiste Brenet

On sera sensible aussi aux développements que suscite une remarque incidente du De anima d’Aristote sur ces lumières irradiées la nuit par certaines choses, comme les écailles de poisson, le sépia de la seiche ou la pupille des yeux. Pasolini parlait des lucioles qui, une nuit d’euphorie douce, « formaient des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu’elles s’aimaient, parce qu’elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières ». Évoquer ainsi ces choses qui ne se voient que la nuit remet en cause le privilège reconnu ordinairement à l’image de la pleine lumière pour penser la pensée.

Plus qu’une réponse définitive à la question de ce « que veut dire penser », le lecteur de ce livre en retient une belle suite d’images présentées successivement en quelques pages et dont beaucoup, peut-être même toutes, touchent juste. Et, à chaque fois, Brenet dit en substance que ces belles images sont venues d’Aristote à la scolastique d’Albert le Grand et de Thomas d’Aquin via l’arabo-latin d’Averroès et des autres grands penseurs de la tradition arabe. Aucun, sans doute, de ceux qui ont étudié la pensée médiévale ne doutait de l’intérêt de la philosophie arabe du XIIe siècle ni de son importance capitale dans la transmission de l’aristotélisme vers la scolastique. Mais, si aucun historien de la philosophie médiévale n’ignore cette importance, il est vrai que cette spécialisation est réservée à un très petit nombre d’érudits, dont Brenet est un bon représentant, à la suite d’Alain de Libera. On peut donc lire son livre comme une incitation bienvenue à aller voir de ce côté, incitation d’autant plus efficace que la lecture en est plus qu’aisée : plaisante.

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