Le neveu du forgeron

Une vie tient à un fil, un cordon ombilical, une corde, elle peut basculer sur un accident et on s’étonne de vivre ou l’on se confronte à la mort inexplicable d’un être. Dans Le visage tout bleu, en trois récits complétés par un quatrième consacré aux ateliers d’écriture qu’il anime, Patrice Robin suit le fil des existences, met en lumière les siens, dans le lieu, les Deux-Sèvres, et l’ancrage social, celui des gens de peu.


Patrice Robin, Le visage tout bleu. P.O.L, 128 p., 14 €


Patrice Robin écrit de petits livres denses, intenses. Dans Le commerce du père (2009), l’une des clés de son œuvre, il racontait comment il avait trouvé sa place, n’ayant au départ de « vocation à rien », à la fois en s’éloignant et en se rapprochant de son père. C’est un récit qui, par certains côtés, rappelle Le drap, d’Yves Ravey : même pudeur, même modestie du ton, même exigence de vérité. Patrice, le narrateur, y dresse le portrait d’un homme issu de la campagne poitevine, qui se loue dans les fermes, commence par vendre des outils avant d’ouvrir une quincaillerie au cœur du village et de trouver sa place, à tous égards. Le fils se tient à distance. Il veut écrire. Le père accepte mal qu’il ne reste pas « dans la comptabilité ». À sa mort, le narrateur découvre les carnets que ce quincaillier tenait, suite de chiffres ou de menus faits ordinaires qui étaient son écriture à lui.

Le visage tout bleu, de Patrice Robin : le neveu du forgeron

Dans le Morvan © Jean-Luc Bertini

Dans Une place au milieu du monde (2014) et Des bienfaits du jardinage (2016), l’écrivain évoquait son travail avec des adolescents et des malades internés en psychiatrie. Il y revient dans un second temps du Visage tout bleu. Apparemment, le texte n’est pas en lien avec les trois premiers. On s’aperçoit bientôt que l’écriture, la place qu’elle permet de trouver au milieu du monde – reprise d’une phrase de Baudelaire –, permet de faire bien des rapprochements. On sera en revanche déçu par le dernier texte, « La Petite Escalère », description d’un jardin avec fleurs et œuvres plastiques. Mais revenons-en aux trois récits de la première partie, qui méritent à eux seuls qu’on s’y arrête.

« Je suis né avec le cordon ombilical enroulé autour du cou, le visage tout bleu. » La première phrase du recueil donne le ton. L’enfant doit à un oncle forgeron de survivre. Lui seul dispose de l’oxygène indispensable pour le sauver : l’oxygène servant aux soudures, dans le chalumeau. Des années plus tard, le narrateur voit à Bologne un fœtus « pas beau à voir », pour reprendre les mots de sa mère. De cette naissance cyanosée lui resteront des peurs, des angoisses. Enfant, une peur panique de l’eau. Plus tard, un besoin de tout contrôler quand il voyage ou qu’il se déplace. Un membre de sa famille a connu la même épreuve et, écrivant souvent des lettres, éprouve le désir d’être lu jusqu’au bout. On pourrait y voir un symbole. L’écrivain qu’est devenu Robin a besoin d’être lu de la même façon, jusqu’au bout, jusqu’au moindre détail.

Et ces détails, ils abondent quand il raconte l’explosion d’une machine agricole qui a failli tuer sa mère en 1934, longtemps avant sa naissance. Il enquête, recherche dans la presse locale de l’époque ce que l’on a dit de cette catastrophe ayant fait de nombreux morts. Il se trouve en contact avec la famille de l’entrepreneur qui aurait mal entretenu la machine. On est au bord du conflit. De vieilles souffrances rejaillissent. Tout Beaulieu-sur-Bressuire est resté marqué par cet évènement. La petite fille qui jouait devant la maison a échappé au pire. Il sait peu de chose d’elle : « Je sais seulement qu’à cette seconde ma mère commence pour moi d’exister, et avec elle le monde d’où je viens ».

Le visage tout bleu, de Patrice Robin : le neveu du forgeron

Patrice Robin © Hélène Bamberger/P.O.L

Richard, le personnage central du troisième récit, est également issu de ce monde. Le monde du « c’était comme ça » du « bah, ça passera bien ! ». La mère travaillait comme couturière, le père allait dans les fermes. Dans ce monde, on n’ose pas se hausser du col, on ne se donne pas le droit d’étudier en classe préparatoire, on reste à la place qui vous a été assignée. François s’est suicidé et sa mort reste un mystère. Patrice Robin, son ainé de près de vingt ans, voudrait comprendre. L’écriture est l’outil d’investigation. Il essaie, renonce, avant de reprendre. Ce ne sera pas le roman qu’il comptait écrire mais ce court récit que nous lisons. Entre le narrateur, qui a brièvement exercé le métier de comptable pour rassurer ses parents, et l’ingénieur centralien à qui ses directeurs ont demandé de réparer une machine que seul un technicien pouvait comprendre et qui explique pour partie son suicide, il y a au moins un point commun : « son geste a quelque chose à voir avec nos origines communes ».

Patrice Robin a pu prendre ses distances sans rien renier. Quand ses parents y vivaient encore, il revenait dans les Deux-Sèvres et retrouvait les villageois : « J’offre parfois de cette eau-de-vie à mes invités, leur dis ce que je dois à mon oncle forgeron et, à travers lui, à ceux dont je suis issu, mais aussi combien, à cause de cette naissance peut-être, j’ai ressenti très tôt le besoin de m’éloigner d’eux pour respirer, vivre ma vie. »

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