Les guerres à venir

Parmi les augures de la pandémie, on nous annonce le « retour de la guerre ». C’est du moins le titre d’un essai publié par un éminent observateur et analyste de la géopolitique mondiale, François Heisbourg. « Non seulement la guerre entre puissances peut revenir, écrit-il, mais elle peut se mondialiser en occupant les espaces, notamment le numérique, dans lesquels la dissuasion n’opère pas. » D’autres auteurs, moins militaires sans être plus rassurants, voient en cette crise sanitaire mondiale l’expression d’un changement profond dans ce qu’il est convenu d’appeler la « sécurité internationale ». Pour le politiste Bertrand Badie, elle met au jour une « menace globale » – dont font partie également les changements climatiques, les crises migratoires ou alimentaires – qui va dominer le XXIe siècle, et à laquelle le vieil ordre international ne sait répondre. Sans s’opposer, ces deux approches annoncent l’une et l’autre un avenir inquiétant.


François Heisbourg, Retour de la guerre. Odile Jacob, 212 p., 22,90 €

Bertrand Badie, Les puissances mondialisées. Repenser la sécurité internationale. Odile Jacob, 284 p., 22,90 €


Selon Heisbourg, le virus du Covid 19 est devenu un « acteur stratégique », la pandémie a « accéléré l’histoire », dicté le rythme des événements depuis maintenant deux ans. En rassemblant ce qui s’est modifié sous nos yeux fatigués par les confinements, il décrit « un séisme ». Les retournements de situation ont été spectaculaires, avec une succession de séquences inattendues : effondrement ; « mesures barrière » et « quoi qu’il en coûte » ; reprise flamboyante ; nouveau variant ; rechute ; etc. « Le virus, note-t-il, a rapidement rappelé qu’il n’était pas une matière inerte dont on vient à bout comme on peut réparer les dégâts d’un séisme ou d’une inondation. » C’est un être vivant doté d’un code génétique, il peut muter et résister aux efforts des êtres humains pour contrer sa diffusion.

La situation est inédite. Les réponses keynésiennes ou néolibérales aux grandes crises précédentes ne conviennent guère , même si ces crises ont provoqué des dégâts comparables. La distribution de ce que François Heisbourg appelle « l’argent hélicoptère » creuse les inégalités « d’une manière qui pourrait avoir sur nos sociétés des effets en termes de conflictualité aussi délétères que ceux des suites de la crise de 1929 ». Il insiste sur la fracture nouvelle à l’origine d’un « déclassement insupportable » : « les utiles d’un côté, les inutiles de l’autre », ceux qui en tirent le plus grand profit et les autres. « Socialement, et éventuellement politiquement, la pandémie voit s’accumuler la poudre des explosions futures. »

François Heisbourg, Bertrand Badie : les guerres à venir

Sirènes d’alerte sur la tour de Notre-Dame de Paris pendant la Première Guerre mondiale. Photographie de Godefroy Ménanteau © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

En quoi ce constat partagé par nombre d’analystes conduirait-il à de nouvelles guerres ? Heisbourg n’ignore pas les mutations observées depuis les années 1970, avec notamment la prédominance des « guerres asymétriques ». Elles correspondent justement à ce constat. Il cite l’exemple de l’accès à la vaccination et du « nationalisme du vaccin », les inégalités Nord-Sud, la diplomatie chinoise du vaccin, le jeu de Moscou « à la fois baroque et pervers », les lenteurs de l’Union européenne. « Lorsque viendra le temps des règlements de comptes, ces fractures créeront d’importantes tensions politiques et stratégiques », avec des « effets géopolitiques » qui  ne se limitent pas à des désaccords diplomatiques « mais plongent leurs racines au plus profond des sentiments ou ressentiments populaires. Le nationalisme et la xénophobie ne demandent qu’à ressurgir ».

Plus généralement, François Heisbourg met en valeur deux phénomènes « accélérés » par la pandémie – le retour de l’État et la recherche d’une « démondialisation » (ou « découplage ») – mais de manière paradoxale. Ces tendances s’affirment dans les politiques alors même que l’essor du capitalisme numérique a permis « l’émergence de puissants groupes industriels qui dépassent en moyens financiers la plupart des États de la planète. Mais c’est cette puissance même des acteurs technologiques qui amène les États à réaffirmer leur rôle ». Ou encore, le jeu de la Chine, son découplage avec l’Occident par la relocalisation d’entreprises, risque de se payer par une réduction de l’accès au gigantesque marché chinois. Il sera donc « partiel et graduel » sur « une toile de fond plus conflictuelle ».

Dès lors, et c’est le cœur de l’essai de François Heisbourg, l’analyse des tensions politiques et militaires au début des années vingt du XXIe siècle débouche sur un pronostic inquiétant : « le risque de guerre est plus élevé et est amené à croître ». Il justifie sa position sous trois angles : l’évolution des superpuissances, la numérisation de la guerre, un « monde sans loi ».

En premier lieu, la montée de la Chine devenue puissance mondiale « se heurtera dans la durée à l’autre superpuissance que sont les États-Unis » ; les risques de guerre sont réels sans qu’elle soit inévitable. Il discute minutieusement diverses hypothèses tout en affirmant, avec un grain de provocation : « Le sort de Taïwan constitue cependant la cause de conflit la plus inquiétante entre les États-Unis et la Chine. Sa probabilité d’occurrence est potentiellement plus élevée que tout ce qui a pu se passer pendant la guerre froide, crises de Berlin et de Cuba comprises. »

Ensuite, la démocratisation de la guerre est soutenue par l’innovation technologique qui « déstabilise la situation stratégique ». Les moyens de la guerre se « démocratisent selon le même schéma que celui qui caractérise la numérisation de la société civile ». Ils deviennent facilement accessibles et banalisent la guerre. Les opérations dans la cyberguerre ne sont pas contenues par un « équilibre dissuasif stable » (comme l’arme nucléaire dans l’espace traditionnel), elles n’ont plus de caractère guerrier net, elles sont économes. La « cyberguerre, c’est tous les jours et tout le monde, les risques de dérapage sont extrêmement élevés, car une fois lâchés dans les réseaux, les virus informatiques sont aussi difficiles à maîtriser que leurs cousins biologiques échappés dans la nature ».

François Heisbourg, Bertrand Badie : les guerres à venir

La protection des monuments de Paris pendant la Première Guerre mondiale, château de Versailles. Photographie de Godefroy Ménanteau © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

Enfin, et ce n’est pas le moindre des risques, ces changements stratégiques et technologiques sont accélérés par la pandémie dans un « monde sans loi ». Ils se heurtent, précise l’auteur, à « un étrange ordre [international] dont nous sortons à reculons ». L’organisation des relations internationales connaît une crise profonde, un danger d’anomie sinon de paralysie. L’ONU héritée de la Seconde Guerre mondiale, ou les alliances américano-centrées et Asie-Pacifique issues de la guerre froide, sont au bord de l’effondrement ou de « la mort cérébrale ». Alors que les conflictualités énoncées plus haut s’attisent, ces organisations – y compris financières – ne réussissent pas à fonder un nouvel ordre face aux grands défis sécuritaires du siècle, préfigurés par la pandémie. Ces défis suscitent déjà des luttes urbaines et rurales, accroissent le flux de réfugiés, et provoqueront des conflits entre États « quand ils estimeront ne pas pouvoir obtenir une modération des politiques climatiques des autres pays par des voies pacifiques ».

En évaluant, au terme de son raisonnement, la politique européenne lors de la pandémie, faite d’hésitations, de divisions mais aussi de solidarités financières, François Heisbourg conclut son essai sur un triste constat. Celui d’une « Europe déboussolée » avec les conséquences que cela peut avoir sur les perspectives de paix ou de guerre. Ici, il rejoint les préoccupations plus générales de Bertrand Badie. Théoricien des relations internationales, auteur de nombreux ouvrages qui ne s’intéressent pas qu’aux États et aux jeux diplomatiques, Badie explique depuis longtemps qu’à l’heure de la mondialisation il faut prendre en considération l’irruption des sociétés sur la « scène mondiale », et modifier notre regard. Se disant volontiers « internationaliste », il s’intéresse particulièrement aux désordres de l’après-guerre froide, et les pense à partir de l’idée de sécurité censée inspirer l’ordre international et les États protecteurs de leurs populations.

Bertrand Badie ouvre son dernier livre, Les puissances mondialisées, par une réflexion sur l’histoire et le sens de la notion de sécurité, un terme dont les gouvernants ont la bouche pleine. Il revient à sa signification originelle : « une fonction indépendante de celui qui la gère, et qui vise tout simplement à réduire la peur qui anime les individus ainsi que les groupes sociaux ». Pour évidente qu’elle paraisse à la première lecture, cette définition induit de nombreuses conséquences dans le raisonnement qui nous occupe. Elle détache, selon Badie, la sécurité du trio « sécurité-nation-souveraineté » qui la liait à l’État-nation dans l’imaginaire de la guerre classique au centre de notre mémoire sécuritaire. Or, la fusion État-sécurité est défiée par la « mondialisation qui suscite couramment des formes inédites de maux qui « répandent la terreur » mais qui ne relèvent ni d’un ennemi ni d’un territoire ni d’une souveraineté ». Le covid et le changement climatique en sont les meilleurs exemples.

Bertrand Badie montre que ce vieux système est protégé des changements par la persistance de vieux principes avec, notamment, la « réinvention périlleuse de l’obsession nationale ». Dans la troisième partie de son livre, dense et souvent très technique, il discerne également des « capacités nouvelles » de réorientation « propres aux acteurs de notre monde » (les puissances mondialisées), qu’il discute. Il parle de « transition », de « changement de millénaire », pour souligner l’ampleur de l’effort nécessaire pour résister aux guerres à venir. Alors « qu’on entre aujourd’hui, comme à tâtons, dans le temps mal connu de la sécurité globale. Passer d’une lecture nationale de la menace à la découverte des risques systémiques frappant solidairement l’ensemble de l’humanité n’est pas une démarche aisée, comme s’il fallait abandonner soudain Jeanne d’Arc pour… Greta Thunberg ! ».