Le passé peut-il nous aider ?  

En ces temps de catastrophe sanitaire, s’annonce une sévère crise économique aux mille conséquences. Ce sera un tournant dans l’histoire. La plupart des observateurs citent le siècle passé pour sensibiliser l’opinion, avec l’idée que l’histoire peut aider à comprendre l’ampleur de l’événement et à trouver une bonne voie de sortie : on se réfère, qui à la crise de 2008, qui à celle de 1929 ou à la fin de la Première Guerre mondiale ; on s’intéresse moins à la crise de 1973. Deux livres parus peu avant l’arrivée du virus fournissent opportunément de quoi réfléchir. Conçus pour des collections dites de vulgarisation –, celle d’Allen Lane chez Penguin Books, la collection « Repères » aux éditions de La Découverte –, ils présentent des synthèses des connaissances sur l’histoire du XXe siècle, et des points de vue étayés qui valent d’être examinés.


Ian Kershaw, L’âge global. Europe, de 1950 à nos jours. Trad. de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat. Seuil, 744 p., 26 €

Anton Brender, Capitalisme et progrès social. La Découverte, coll. « Repères », 124 p., 10 €


L’ouvrage de l’historien britannique Ian Kershaw poursuit, en un second volume, son récit des principaux événements politiques et économiques jusqu’au milieu des années 2010. Le premier volume, intitulé L’Europe en enfer, couvrait la période 1914-1949 (Seuil, coll. « Points Histoire »). Kershaw s’intéresse aux grandes évolutions en se concentrant sur « la complexité des changements aux multiples facettes survenus en Europe ». Il ne donne pas un sens particulier à ces enchaînements qu’il qualifie de « tours et détours », de « hauts et de bas, conduisant d’une période d’insécurité à une autre » ; il préfère comprendre la mécanique des crises.

L’essai de l’économiste Anton Brender, lui, s’attache à une question qui a été l’emblème du siècle, qui a incarné ses espoirs de mieux vivre, la question du progrès social. Comme Kershaw, Brender constate les énormes avancées depuis la Première Guerre mondiale ; en économiste se faisant historien, il constate lui aussi « des hauts et des bas », et se demande quelles sont les forces qui les ont entraînés ou freinés. Brender met l’accent sur un facteur peu étudié par l’historien britannique : la pression, les contraintes imposées au capitalisme par les mobilisations sociales. Malgré des sensibilités idéologiques différentes, ces deux « livres d’avant » peuvent alimenter une discussion, déjà au cœur des préoccupations actuelles sur l’après-pandémie. Comment sortir de cette crise, en progressant ou en régressant ?

"L'âge global" de Ian Kershaw et "Capitalisme et progrès social" d'Anton Brender

Crise de 1973 © The U.S. National Archives/David Falconer

La fresque de Kershaw, brillante synthèse clairement exposée, peut en effet être approchée sous au moins deux angles. Le premier, celui du grand récit, met en ordre les soixante-dix dernières années sans tomber dans la démonstration téléologique à la gloire d’une nation ou de l’Europe. La périodisation retenue par l’auteur est conforme à celle de la plupart de ses prédécesseurs [1], avec quatre « tournants » : 1948-1950 (reconstruction à l’Ouest et à l’Est, États-providence, guerre froide et menaces nucléaires des deux blocs) ;  autour de 1973-1979 (chocs pétroliers, fin des trente glorieuses, néolibéralisme à l’Ouest, endettement et récession à l’Est) ; 1989-1991 (effondrement du bloc soviétique, fin de la guerre froide et réunification de l’Europe) ; 2008 (crise de la mondialisation financière). À cette échelle, 2020 sera certainement un cinquième tournant majeur.

Kershaw décrit ces changements sans perdre de vue les deux faces de l’Europe qui se structurent et se rattachent à des « blocs » opposés, à l’Ouest et à l’Est, les uns perdant leurs empires, les autres leur souveraineté qui est limitée par Moscou. Ses tableaux du tournant des années 1970 et de « l’exposition internationale » des années 2000 (la mondialisation libérale) montrent l’importance de ces moments. L’auteur signale notamment comment, à deux reprises, les orientations économiques et sociales choisies par la plupart des États – politiques néolibérales et/ou sociales-libérales – ont eu des conséquences ambigües sur le long terme. Les révolutions technologiques et la souplesse (depuis, on dit « flexibilité ») des organisations économiques et financières se sont souvent développées aux dépens du bien-être social des populations les plus démunies, en creusant les inégalités. Moins de progrès que prévu !

En se concentrant sur les enchaînements, Kershaw dégage des facteurs explicatifs. Il détecte ce qu’il appelle une « matrice ». Ainsi, dans son premier volume, il isolait quatre éléments (nationalisme, revendications territoriales, conflits de classe et crise du capitalisme) pour définir une « matrice de l’autodestruction » qui les combine, avec l’Allemagne nazie en tête. Après la guerre, l’histoire change les moteurs. Se succèdent  une « matrice de la renaissance » (fin des ambitions allemandes, réorganisation de l’Europe en deux blocs subordonnés à deux superpuissances, essor économique et menace nucléaire) et une « matrice de nouvelle insécurité » (ralentissement de la croissance, révolution technologique, émergence d’un monde multipolaire). Ainsi, Kershaw fait de la crise du milieu des années 1970 le grand tournant de la seconde partie du siècle (titre d’un chapitre central), lequel se termine, selon lui, le 11 septembre 2001 à New York  (il se départit du « court XXe siècle », 1914-1989, cher à Eric Hobsbawm).

"L'âge global" de Ian Kershaw et "Capitalisme et progrès social" d'Anton Brender

Crise de 1973 © The U.S. National Archives/David Falconer

Au-delà de ces querelles de césures (que nous laisserons aux historiens), s’impose une seconde approche de ce livre à bien des égards passionnant et… contestable. Il faut entrer dans les détails. Les présentations ou caractérisations de certains événements peuvent être discutées. On peut apprécier les analyses fines de la décolonisation du Commonwealth ou de la crise irlandaise, et ne pas suivre l’auteur quand il réduit l’intervention américaine au Vietnam à une volonté de « contenir la propagation du communisme » , ou bien quand il résume « 1968 » en Italie, en RFA et en France à une « flambée d’étudiants mécontents » manipulés par des « experts » en manifestations et des « gourous intellectuels marxistes ». Plus généralement, on trouvera trop faible son intérêt pour les idées et imaginaires politiques, les mécanismes de légitimation des régimes politiques, et l’histoire des États dans leurs relations avec leurs sociétés (ce qui est décevant de la part d’un historien qui a si brillamment analysé les mécanismes d’adhésion au régime nazi et à la personne de Hitler). Les pages consacrées à l’influence du communisme en France et en Italie, et à sa crise à l’Est, paraissent un peu courtes, même si l’auteur s’est appliqué, à juste titre, à comprendre comment les évolutions des deux côtés du « rideau de fer » pouvaient s’influencer mutuellement. Autre exemple, son étude des années 1960, disons entre 1962 (crise des fusées à Cuba, fin de la guerre d’Algérie) et 1975 (chocs pétroliers, écrasement du Front populaire au Chili, victoire de la révolution portugaise, accords d’Helsinki), si elle expose une époque, passe à côté de ce qui la définit. Elle délaisse, tout en les mentionnant, les profonds bouleversements culturels et sociétaux (qui ne se limitent pas aux Beatles, etc.), politiques et idéologiques, portés par les générations nées après la Seconde Guerre mondiale, phénomène radical magnifiquement analysé, pour l’Ouest comme pour l’Est, par Tony Judt dans son maître ouvrage, Après-guerre. Ce qui affaiblit la présentation des tensions politiques citées, leur sens fondamental, et en retour la violence du triomphe du néolibéralisme – de l’écrasement de la grève des mineurs britanniques (1984-1985) à la mise au pas de l’économie grecque dans les années 2010.

Idem pour les années 1990. Après l’effondrement du bloc soviétique (« qui ne pouvait venir que d’en haut » ?!), et avant le 11 septembre 2001, s’installe une période apparemment confuse dont l’historien ne semble pas trop savoir que faire (d’où ses hésitations à placer la césure historique en 2001 ou 2008) ; il sous-estime à l’évidence la signification et les conséquence à long terme d’expériences comme les guerres yougoslaves ou en Irak, le génocide des Tutsi, l’unification-annexion de l’Allemagne, la radicalité de la transition en Europe centrale, les choix du traité de Maastricht et les votes bafoués du référendum sur la constitution européenne.

"L'âge global" de Ian Kershaw et "Capitalisme et progrès social" d'Anton Brender

Crise de 1973 © The U.S. National Archives/David Falconer

En fait, et c’est sur ce point que la lecture du petit livre d’Anton Brender peut être éclairante, Kershaw semble négliger les logiques du capitalisme. Brender montre au contraire comment celui-ci joue un rôle spécifique tout au long du XXe siècle, avant et après les trente glorieuses. En citant abondamment les travaux socio-économiques, notamment ceux de Thomas Piketty, il fait le constat suivant : le capitalisme n’est pas par lui-même un facteur de progrès social, tout dépend des pressions qu’il subit de la société. Sans se lancer dans une histoire des luttes sociales, Brender décrit « à grands traits, les mécanismes de l’interaction entre le capitalisme et les sociétés dans lesquelles il a connu son essor, […] pourquoi les mécanismes, hier à l’origine d’avancées sociales, sont aujourd’hui enrayés ». Sa description détaillée des « quarante ans de dérive » depuis le triomphe de l’idéologie libérale dans les années 1980 éclaire à bien des moments, comme un sous-texte, le récit de Kershaw.

L’historien britannique insiste sur le « double visage de la mondialisation » à l’origine d’une « nouvelle dynamique économique », laquelle améliore le confort matériel, change les modes de vie (« une véritable aubaine »), tout en accroissant les disparités et en excluant une partie de la population. L’exposition de l’Europe au terrorisme lui semble en être une conséquence. Après avoir longtemps exporté la violence vers ses colonies, elle la voit revenir chez elle. Anton Brender, qui constate la même évolution, voit d’abord dans la mondialisation libérale une remise en cause de l’équilibre – certes fragile – entre les pressions sociales, les politiques publiques et l’organisation du capitalisme qui s’était installé après la Seconde Guerre. Avec la libéralisation financière mondiale, « le capitalisme s’est globalisé et a mis les territoires en concurrence », une concurrence qui s’intensifie et devient vite « une force de régression sociale ». Ça se joue sur le terrain de l’emploi (« déclassements individuels »), puis des territoires : certains, jadis marginaux, vont attirer les investissements et produire des matières premières. Le phénomène prend une dimension géopolitique majeure lorsque, au milieu des années 1980, la Chine entre en jeu. Son « insertion dynamique » dans l’économie mondiale et le pragmatisme du Parti communiste chinois « mettent en échec » les pays dits avancés : captation de filières industrielles (notamment l’habillement, les médicaments ou les équipements sanitaires), pression sur la masse salariale des secteurs industriels des pays développés et montée de l’épargne chinoise. La Chine devient l’usine du monde.

Le contexte de la révolution technologique qui s’accélère dans les années 1990 (généralisation de l’internet) introduit d’autres changements dans la composition des emplois, accélère l’interdépendance des économies et accuse les inégalités sociales. Pour Brender, « face à ces tendances, beaucoup de sociétés occidentales se sont révélées étonnamment myopes », les gouvernements se sont limités à des politiques à courte vue qui, malgré quelques pansements conjoncturels, n’ont fait qu’entretenir les tendances de long terme, au lieu d’assumer leur « responsabilité sociale ».

Ian Kershaw se défend de prédire quoi que ce soit, « la boule de cristal reste embuée », insiste-t-il. Anton Brender annonce combien il sera difficile, pour « les pays avancés », de « retrouver le chemin du progrès social » ; « le risque de régression est réel ». Pour les deux auteurs, il n’y a pas de doute : les leçons du passé doivent aider à comprendre le présent.


  1. Kershaw cite particulièrement : Eric Hobsbawm, L’âge des extrêmes, Complexe, 1994 ; Tony Judt, Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945, Armand Colin, 2007 ; Mark Mazower, Le continent des ténèbres. Une histoire de l’Europe au XXe siècle, IHTP-CNRS-Complexe, 2005.

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