La guerre, fait social total

Va-t-on vers une guerre ? Beaucoup se le demandent, à force de comparaisons avec les années trente, à force de déclarations délirantes des Salvini, Orban et autres Trump, Poutine, Erdoğan…. Et les conjectures vont bon train sur les réseaux sociaux. Or, une histoire de la guerre a justement paru. Elle appréhende la guerre comme « un fait social total », un « acte culturel ». L’entreprise a réuni, sous la direction de Bruno Cabanes, cinquante-sept chercheurs européens et américains, de différentes disciplines.


Une histoire de la guerre du XIXe siècle à nos jours. Sous la direction de Bruno Cabanes. Coordination : Thomas Dodman, Hervé Mazurel, Gene Tempest. Éditions du Seuil, 792 p., 32 €


Ce gros volume, très bien édité, doté de bibliographies ciblées, de repères chronologique et d’index, est divisé en quatre sections, chacune dirigée par un spécialiste : la guerre moderne (David Bell), mondes combattants (John Home), expériences de la guerre (Stéphane Audoin-Rouzeau), sorties de guerre (Henry Rousso). Les analyses ne se limitent pas aux cadres nationaux et occidentaux, elles nous offrent une vaste synthèse des travaux qui s’inscrivent, depuis les années soixante-dix, dans la lignée du maître livre de l’historien britannique John Keegan, Anatomie de la bataille (Laffont, 1993). Ce livre, souligne Cabanes, a révolutionné « la manière de questionner, de comprendre et d’écrire l’histoire de la guerre » en s’intéressant notamment aux soldats ordinaires et aux civils, à ce qu’on a appelé les « cultures de guerres ». Chaque auteur rend compte de sa thématique en se situant dans la longue durée et en décrivant les multiples facettes. Et cette histoire nous convainc de l’inutilité de nos angoisses sur « La Guerre qui vient », tant les guerres en cours (entre trente-cinq et cinquante conflits armés actifs chaque année depuis 1990) poursuivent, sous d’autres formes, les grandes guerres d’hier.

Notre guerre de référence s’est installée à la fin du XIXe siècle. C’est un conflit conventionnel entre États, un conflit que l’on dit « symétrique ». Cette guerre se caractérise par une massification des armées, une idéologisation des combattants et une puissance destructrice sans précédent. Bruno Cabanes relève les quatre grandes mutations qu’elle a subies jusqu’au milieu du XXe siècle. Une mutation politique : « pour recruter, entraîner, équiper et déployer des armées de conscrits, il faut un appareil d’État développé, une infrastructure élaborée, un système éducatif capable de préparer les individus à ‘’l’impôt du sang’’ ». Une mutation idéologique : « la notion de communauté nationale culmine dans les sociétés orientées vers la guerre ». Une mutation légale, humanitaire et éthique qui s’accompagne de tentatives pour réguler la guerre (conventions de Genève, 1899 et 1907) face à la mort en masse des civils (10 % des victimes pendant la Première Guerre mondiale, 65 % pour la Seconde). Et une quatrième mutation technologique des moyens – du fil de fer barbelé, inventé en 1874, à la bombe atomique – et de la prise en charge des blessés – rayons X, pénicilline, transfusion sanguine, évacuation par hélicoptères…

Bruno Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre du XIXe siècle à nos jours

Explosion de la bombe atomique sur Nagasaki, le 9 août 1945 © Hiromichi Matsuda

Parallèlement, surtout dans le monde jugé « périphérique », qui représente bien plus que le tiers de la planète, d’autres guerres, surtout de libération nationale et anticoloniales, relèvent de la guerre civile, de la guérilla ou du terrorisme. On les qualifie de guerres « asymétriques » ou de « petites guerres ». « L’asymétrie, à la fois militaire et politique, entre un ‘’fort’’ et un ‘’faible’’, est une donnée centrale des conflits contemporains », explique Jean-Vincent Holleindre. Les petites guerres ont souvent prospéré « dans l’ombre des affrontements conventionnels », les deux formes se nourrissant l’une l’autre, ou se superposant. Aussi, à la fin du XIXe siècle, un officier britannique a-t-il rédigé un manuel de contre-guérilla destiné à aider concrètement le « soldat impérial confronté aux attaques des troupes locales » Un partage des rôles s’est instauré : « La grande guerre, noble, régulière et normée, est réservée aux seuls affrontements entre Occidentaux, tandis que la petite guerre est souvent le lot des conquêtes coloniales, menées dans des contrées non occidentales contre des ennemis ‘’sauvages’’, étrangers à la ‘’civilisation’’. »

De ce point de vue la Guerre froide apparaît comme une sorte de guerre symétrique parfaite, conflit global fondé sur l’équilibre de la terreur, qui économise les victimes des grandes puissances et valorise des conflits locaux meurtriers à travers lesquels les deux Grands se mesurent par procuration. De la guerre de Corée au conflit israélo-palestinien, en passant par Suez, Cuba, le Viêt-Nam ou l’Angola, les « trois dimensions globale, internationale et régionale, nous dit Bruno Cabanes, se retrouvent dans presque tous les conflits de la Guerre froide, en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie. » Or, depuis 1990 et le début du XXIe siècle, la guerre symétrique, nous dit David A. Bell, « n’est pas loin d’avoir tout simplement disparu. (…) La plupart des conflits armés de grande ampleur qui éclatent dans le monde aujourd’hui relèvent des guerres civiles puisqu’ils se déroulent au sein d’un même État. » Ce sont des guerres asymétriques. Et de citer celles en Syrie, aux Philippines ou dans le sud du Soudan, après la Yougoslavie ou le Rwanda.

La première section, consacrée à la guerre moderne, met donc en valeur au fil des chapitres un autre type de guerre. Sir Hew Strachan nous décrit la « fin des batailles », la fin des Waterloo, Verdun et autres Stalingrad tournants d’une guerre, alors que « s’ouvre la perspective de batailles sans limites dans le temps et l’espace. L’époque de la bataille décisive semble bel et bien terminée. » Christopher Kinsey souligne une autre nouveauté : le recours de plus en plus fréquent des États, outre à des armées composées de professionnels, à des « mercenaires prêts à offrir leurs services en échange d’une contrepartie financière. » Déjà repérés au Yémen ou en Angola dans les années soixante, ils ont été indispensables à la chute de Saddam Hussein ou aux opérations de Poutine en Transnistrie ou dans le Donbass. Ce qui a donné naissance à un marché international de la sécurité et à la sous-traitance ; le mercenaire « est devenu le nouveau compagnon des armées traditionnelles, prêt à s’engager dans des conflits de basse intensité à la place des soldats nationaux. Bien loin du chien de guerre qui fit des ravages en Afrique dans les années 1960 et 1970. » On pourrait également résumer ces changements du XXIe siècle par la coexistence de deux armes : les drones, « cette automatisation de la guerre qui soulève de nombreuses questions éthiques » nous dit Katharine Hall, et l’AK47, c’est-à-dire la kalachnikov, l’arme aujourd’hui « la plus vendue au monde et sans doute la plus meurtrière à l’échelle mondiale », selon Marius Loris.

Bruno Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre du XIXe siècle à nos jours

Amerissage d’un SH-3A américain (1964) © US Navy News

Cette première section de l’ouvrage, sans doute la plus étonnante pour des non spécialistes, pose les bases et un cadre historique pour les études, tout aussi passionnantes mais sur des sujets plus familiers, des expériences de ceux et celles qui font, vivent et survivent la guerre. Avec le déclin des guerres interétatiques « la frontière entre combattants et civils n’a jamais été aussi poreuse », constate John Horne en introduction de la section sur les « mondes combattants » où subsiste un « besoin de héros » (Johan Chapoutot). En fait, c’est du point de vue des « expériences de la guerre » (troisième section) que les grandes mutations citées plus haut ont eu les conséquences humaines les plus vives. Des expériences très variées. Pour les appréhender, introduit Stéphane Audoin-Rouzeau, il faut partir « d’une donnée brute : entre le début du XIXe siècle et la fin du ‘’premier XXe siècle’’, le fait guerrier occidental se caractérise par une intensification inouïe et accélérée de la violence de guerre. » Si les expériences des soldats dépassent les mesures, ce que révèle la prégnance du trauma qui s’installe comme pathologie chez les survivants, celles des populations civiles atteignent une dimension inégalée : « Tous les civils adverses deviennent une cible légitime, sinon la cible de la guerre. »

Stéphane Audoin-Rouzeau évoque « une longue série d’expériences tragiques » qui « découle d’une lente mutation culturelle », surtout à partir de la Première Guerre mondiale : les camps de concentration, les bombardements stratégiques des villes, la faim, les atrocités en tous genres (tortures, viols, exécutions…), les déplacements de populations. « La voie est ouverte désormais à la logique d’éradication totale des populations sans défense. » Les auteurs de cette section prennent le temps d’étudier en détails la variété de ces expériences jusqu’à aujourd’hui. C’est d’ailleurs une des grandes qualités de cet ouvrage de nous présenter des études denses et novatrices qui feront références. Ainsi : le corps à l’épreuve (Hervé Mazurel), la guerre ensauvagée dans les colonies (Raphaëlle Branche), la mobilisation des sociétés (Robert Gerwarth), les violences extrêmes (Christian Ingrao) ou les réfugiés et déplacés (Daniel Cohen), sans oublier une belle étude de l’anatomie du massacre à travers l’œuvre de Goya qui a fondé l’imagerie de la guerre moderne (Laurence Bertrand Dorléac).

Bruno Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre du XIXe siècle à nos jours

Un quartier détruit pendant le siège de Sarajevo (1997) © Hedwig Klawuttke

On ne peut aborder ce gros volume que préoccupé par la guerre, par l’expérience humaine de danse avec la mort la plus insensée. Rien ne nous y réconforte. Pas même Henry Rousso qui nous rappelle que l’après-guerre  n’est pas forcément un passage à la paix. Il introduit la dernière section sur le « concept quelque peu pessimiste » de sortie de la guerre. Depuis une trentaine d’années les historiens s’intéressent à « ce qui subsiste du conflit une fois que cesse l’affrontement physique entre belligérants », les ruines, les mémoires, le deuil, les névroses, les témoignages, et autres justice transitionnelle, monuments, musées et mémoriaux.

Un court essai de cette section en symbolise le paradoxe. Il nous parle des fantômes de My Laï. Le 16 mai 1968, au Viêt-Nam, un commando de marines américains liquidait un village jugé bastion du Viêt-Cong, en tirant à vue sur tout ce qui vivait, des vieillards, des porcs, des poulets, des bébés, des femmes et les quelques hommes valides présents. Cinq cent personnes ont été assassinées en quelques heures, des survivants se sont dissimulés sous des monceaux de cadavres. Meredith Laing nous apprend ce qui reste de ce massacre, des décennies plus tard : «  Au Viêt Nam, les villageois de My Laï affirment voir encore les fantômes des mères et des enfants massacrés. Aux États-Unis au contraire, tout a été fait pour effacer les traces de cette opération désastreuse. » C’est cela : on n’en finit jamais avec la guerre.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Jean-Yves Potel

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