Danielle Mémoire, la Discrète

Depuis quarante ans, Danielle Mémoire construit une œuvre à rebours. À rebours des modes, des usages, des conventions et des goûts. Mais quel genre d’œuvre ? Une œuvre romanesque ? Plus ou moins. Son dernier livre, Quelque membre de notre Cercle, est un peu différent parce qu’il bifurque du côté de l’autobiographie. Il est comme les précédents, mystérieux, beau, mais moins insaisissable, moins escarpé et plein d’une poésie de fée ancienne-et-moderne.


Danielle Mémoire, Quelque membre de notre Cercle. P.O.L, 200 p., 17 €


Le titre de son autobiographie est intrigant. Quel est donc ce Cercle ? Et pourquoi cette majuscule en majesté ? ce singulier, « quelque membre » ? ce possessif, « notre » ? Vous aurez des bribes de réponses en lisant quelques-uns des livres précédents de Danielle Mémoire. Ils sont nombreux, une vingtaine, et tous vous introduisent dans un Cercle, s’appuient sur un Corpus, multiplient les noms propres et les doubles. Lire Danielle Mémoire, c’est entrer dans un domaine privé nommé Littérature, un pays nommé Pensée. Vous avancez à colin-maillard, vous ne comprenez pas tout, mais c’est délicieux, c’est un jeu.

Rassurez-vous, il y a des repères. Le terrain de son dernier livre est parfaitement balisé. Le paragraphe n° 1 évoque la naissance de l’auteur. Élégance suprême, il dit « moi » à l’ombre d’un autre et date la naissance de l’enfant indirectement : « La même nuit que moi, ou la veille au soir, dans la même clinique, naît le fils d’un héros local de la Résistance. » Nous sommes donc au milieu des années 1940 et du côté du courage. Le fils du héros devait s’appeler Daniel puisqu’on attribue à notre auteur la version féminine : Danielle. Réflexe pratique, sainteté laïque, à cette époque, il faut faire vite parce qu’il faut reconstruire.

Danielle Mémoire est fille de l’après-guerre et fille de parents séparés, élevée au milieu de mère, grand-mères, tantes et grand-tantes. Elle ne va pas au catéchisme mais s’émerveille des récits de l’Enfant Jésus, lit beaucoup, énormément, écrit et s’invente une sœur, avant d’en avoir une « demi », une vraie. Elle est seule, sensible, observatrice, souffre. Dès le début, elle vit avec les livres, ses amis les plus sûrs, et se dédouble. Son œuvre littéraire est enracinée dans cette enfance liseuse qui bascule brusquement : d’une vaste maison à un lotissement, puis de chez sa mère à chez son père. La fillette assure la continuité elle-même par le rêve, les histoires, l’imagination. L’enfance est le royaume des perspectives brisées parce qu’on est petit et que le monde a été construit pour les grandes personnes. Toute sa vie, Danielle Mémoire envisagera le monde autour d’elle d’un point de vue partiel ou de guingois.

Quelque membre de notre Cercle : Danielle Mémoire, la Discrète

Danielle Mémoire © John Foley/P.O.L

« 2.

 Les soirs d’été au bord de l’eau.

 Je vois ma maison à l’envers. »

Elle est pensionnaire à l’âge du lycée quand elle évoque un accident : « Me glacent d’une durable horreur, vues de la voiture, le long du fossé, avec, auprès, quelques gendarmes et une bicyclette tordue, les jambes […] telles qu’elles paraissent dépassant d’une couverture de type militaire ». Plus loin encore, elle rappelle « l’enfant assis dans un petit fauteuil, dos à l’escalier, face à la fenêtre trop haute pour lui, au travers de laquelle, du reste, il ne voit, les matins d’hiver, que la nuit ».

L’abstraction naît d’un regard d’enfant. Danielle Mémoire a le sens du trait, et son écriture a de fortes empreintes déconstructivistes. Elle est déboîtée, déjointée ou surjointée. Les verbes sont souvent au début des phrases ; les propositions sont reliées par des « laquelle », « desquels »… des boulons visibles et audibles. La ponctuation est saillante. Les retours à la ligne sont fréquents. La syntaxe se rappelle à vous, tantôt fluide et emportée, souvent heurtée et presque douloureuse, ici et là comique, comme un pantin désarticulé, épuisé et qui le sait – il sait que vous savez.

« La personne, cette défroque. » Serait-ce un vers ?

Son vocabulaire ? Il est riche, goûteux, frôle le maniérisme. Page 57, vous tombez sur « ma durable sombreur » qui vous arrache un sourire, puis vous découvrez que Flaubert utilise le mot. Elle imagine une amie se préparant pour sortir et je, écrit-elle, « en pensée la vêts » – vêtir, se vêtir, le vêtement, le vêtu : tous se répondent dans son livre. L’auteur en joue et s’amuse : elle est consciente de la vétusté potentielle des mots et l’anticipe. Elle évoque le risque du texte « délirant/ridicule ».

Page 89, elle propose une liste de mots devenus presque inutilisables. Elle ose percer son texte de quelques phrases anglaises (saxonnes) et latines, usage qui n’a pas bonne presse, ni dans les ministères ni dans les journaux. Oui, elle expérimente, écoute sa mémoire, entend les mots qui montent à la surface et s’autorise à être précieuse. Elle tâche de saisir ce qu’elle nomme l’infra-pensée et l’infra-verbal, ce sur quoi porte son « impuissante attention ».

Elle écrit souvent au futur antérieur, cet improbable temps qu’elle étire comme si nous étions déjà morts. Par respect pour les défunts, dit-elle, « pas de supermarchés, dans nos livres, de Réseau Express Régional, peu de tags sur le béton. Quoi de neuf ? Rien de neuf, ou guère, ou lentement : que nos morts s’y habituent ». La misère culturelle, la consommation envahissante, les sigles : elle efface tout d’avance. Son geste a de la grandeur : pourquoi faudrait-il se plier à la pauvreté de cet urbanisme-là, à des matières, des objets aussi ingrats ? Danielle Mémoire est résistante.

Elle est discrète, très discrète. Quand certains tirent gloire d’être de la génération 68, elle traverse gaz lacrymogènes et pavés sans façons. En mai, elle fait ce qu’il lui plaît : elle s’enferme au cinéma pour voir La sorcellerie à travers les âges. Elle tient l’histoire et les événements à distance. Sa vie est intérieure.

Quand elle est jeune mère, mariée, elle ne l’écrit qu’à demi-mot. On remarque un « nous » plutôt qu’un « je ». Ces pages sont d’une grâce infinie, la douceur de l’intimité d’une jeune vie de famille se sent : quelle finesse, quel respect de la vie des autres.

Cet effacement va avec une réflexion sur la littérature d’une extrême sophistication : Danielle Mémoire vient peu après le structuralisme. Elle est fort avisée de la chose littéraire, de linguistique et de philosophie. Son goût est irréprochable. Elle nous ravit quand elle se lance dans une subtile distinction entre écrivain et homme de lettres, et tire à bout portant sur Paul Morand dont nous n’aimons ni l’homme ni les récits de petit marquis : « Paul Morand, qui a, de rares fois, été écrivain, et a inspiré à Ravel un chef-d’œuvre, quoique petit, a su incarner l’homme de lettres dans la perfection de sa platitude et de son inanité. » Sa sévérité tombe des deux côtés, pile et face.

Quelque membre de notre Cercle est un ouvrage raréfié, une autobiographie éclatée mais tenue, dense, qui ne cesse de sidérer. Danielle Mémoire a écrit là son Enfance, elle qui est née quarante-sept ans après Nathalie Sarraute. Elle est étonnante, persistante, comme les feuilles, indifférente aux vogues et au marché. Elle avance sur son esquif menu mais solide, douée d’un humour et d’un fol esprit cachés entre les lignes. Elle fait mentir l’idée que l’intellect et la sensibilité font mauvais ménage. Depuis 1984, elle est éditée par P.O.L, dont la constance était, et demeure, une des grandes qualités.

Esprits curieux et avertis, lisez cette savante femme. Son Cercle vous attend.