Café miniature

Les chroniques de Chantal Thomas sont de parfaites miniatures qui ouvrent sur des horizons divers. Elle reprend ici une petite cinquantaine de chroniques publiées dans le journal Sud Ouest tous les mois (hormis l’été) entre 2014 et 2018. S’il s’est agi d’un exercice à contraintes en termes de régularité des contributions et de longueur des textes soumis, les astreintes s’arrêtaient là, l’écrivaine ayant eu toute latitude pour choisir ses thèmes.


Chantal Thomas, Café Vivre. Chroniques en passant. Seuil, 200 p., 17 €


Si l’on avait demandé aux Français ce qui leur manquait le plus pendant la période de confinement au cours de laquelle est sorti, en toute discrétion, le plus récent ouvrage de Chantal Thomas, il y a fort à parier que la fréquentation des cafés aurait figuré en bonne place sur toutes les listes. Pourquoi ? Sans doute parce que le café est l’un des lieux où l’on est conscient de vivre, avec les sensations diverses que ce verbe peut revêtir.

Certes, l’expérience peut être décevante, mais que n’aurions-nous fait, pendant ces jours sombres, qui se prolongent en particulier dans le cas des personnes de santé fragile, pour y goûter à nouveau, même dans sa version la moins réussie : un café brûlant au goût trop amer, des restes de marc qui viennent maculer une sous-tasse rincée hâtivement, un serveur bougon ou mal luné, des conversations trop bruyantes, un jeu de coudes pour gagner sa place au zinc… La juxtaposition inattendue du substantif et du verbe dans le titre de Café Vivre paraît résumer tout cela.

Dans le propos liminaire, l’auteure rappelle la définition du terme « chroniques » telle qu’elle est donnée par le Littré : « 1. Annales selon l’ordre des temps, par opposition à l’histoire où les faits sont étudiés dans leurs causes et leurs suites. 2. Ce qui se débite de petites nouvelles courantes. » Ici, nous arpentons avec elle des sentiers divers et la suivons dans ses pensées et ses voyages réels et métaphoriques. Nous apprenons qu’elle a écrit un grand nombre des petits textes rassemblés ici au hasard de ses déplacements et sur les tables de bistrots devenus familiers ou tout juste découverts. Il est approprié que le titre Café Vivre renvoie à un tel établissement fréquenté lors d’un séjour de l’écrivaine dans l’Empire du Soleil levant. L’étrangeté de la langue empruntée est révélatrice d’une connexion que le français n’aurait pas normalement osé formuler ainsi. Dans les premières lignes de la chronique éponyme, Chantal Thomas exprime ce qu’elle a ressenti : « Comme je ne comprends pas le japonais, la moindre démarche est pour moi l’occasion de me perdre, avec le sentiment de m’être égarée dans un labyrinthe dont je ne sortirai jamais. »

Chantal Thomas, Café Vivre. Chroniques en passant

Chantal Thomas © Hermance Triay

Paradoxalement, après la série d’établissements à Tokyo qui étalent sur leurs devantures des mots empruntés à la langue de Molière, de l’institut de beauté Purée de Fleurs [sic] à la Boulangerie Copeaux ou du bar Le Petit Mec au Café Cattleya – dont on est en droit de se demander s’il a été nommé par un connaisseur de Proust égaré au-delà des océans –, le Café Vivre révèle, à celle qui en est devenue un temps l’habituée, une autre manière d’habiter sa langue. La première phrase de cette chronique inaugurale de l’ensemble : « Je reviens du Japon » rappelle combien les voyages comptent en temps normal pour Chantal Thomas et conduit vers la révélation d’une découverte de soi par l’autre et par une altérité forcée de la langue maternelle.

Les souvenirs traversent certaines de ces miniatures, la maison d’enfance à Arcachon, la présence rassurante des grands-parents, la mère nageuse qui a transmis à sa fille le goût du large et des baignades, mais encore la visite rituelle à la Frick Collection à New York. Si la liberté a été le mot d’ordre de la commande de piges et de son exécution, cela nous vaut aussi bien des réactions ponctuelles à l’actualité du moment (telle exposition à Paris, par exemple) que des retours sur des questions plus larges qui intéressent de longue date l’auteure. Parfois, la docte chercheuse, dont l’érudition est toujours portée avec grâce, tend à son lecteur un savoir appris ou observé. Certains de ses objets d’étude passent entre les pages, comme Casanova ou Sade, qualifié ici d’irréductible. Et c’est toute l’ambiance du dix-huitième siècle français qui éclate au détour de quelques lignes consacrées à Voltaire ou à Fragonard. Une figure hante plusieurs des chroniques, ouvertement ou non, celui pour lequel elle a écrit un témoignage de reconnaissance et d’admiration, Roland Barthes, évoqué, entre Paris et le Sud-Ouest, dans « Les deux pôles de Roland Barthes », mais aussi présent parfois dans une manière de sentir et de faire sentir.

Chantal Thomas rapproche par un aspect sa méthode de travail pour ces brefs feuillets de celle appliquée lorsqu’elle écrit un roman : elle revendique une préférence pour les personnages marginaux plutôt que les acteurs de premier plan et il est vrai que ses pages accueillent un chauffeur de taxi new-yorkais épris de salsa ou un ami musicien dont le manteau devient un avatar de la vieille robe de chambre de Diderot. Surtout, elle emprunte « en passant » des chemins de traverse, notant avec une acuité extraordinaire des détails qui pourraient paraître imperceptibles mais deviennent emblématiques, capables de faire surgir une sensation, un sentiment ou un monde. La langue, d’une clarté souvent éblouissante, mais sans jamais de caractère forcé, se met au service d’un certain regard capable aussi bien d’embrasser de larges panoramas que de partager avec nous des plans resserrés sur de petites failles ou d’infimes fulgurances.

Si le titre même de Café Vivre, emprunté au troquet japonais dans lequel Chantal Thomas s’est attablée, renvoie à une existence d’avant la pandémie, le livre ne saurait être trop recommandé en ces temps chaotiques : les courtes pièces offrent des échappées belles alors même que nous continuons d’en manquer. Nous tenant en quelque sorte en suspension, en apesanteur, comme le corps délivré du nageur dans l’eau, elles viennent rappeler ce que vivre peut vouloir dire, ce que vivre, espérons-le, signifiera bientôt à nouveau.

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