Un doux fantôme

C’est un écrivain insaisissable, insituable, invisible presque, que l’on découvre dans ce beau livre-portrait de Claude Ollier signé Christian Rosset. Un homme « à l’écart et à l’écoute du monde », quelque part et donc toujours ailleurs, entre Cortázar et Jarmusch, le Maroc et les Yvelines, Edgar Varèse et le free jazz, et qui finira même par oublier les histoires que ses livres racontent.


Christian Rosset, Le dissident secret. Un portrait de Claude Ollier. Avec 16 photographies de Camille Rosset. Hippocampe éditions, 88 p., 16 €


Sur la photo, l’archi-fameuse photo qui scella le mythe du Nouveau Roman, on le voit à droite, de profil, presque dans la marge, pièce rapportée détachée d’un groupe qui fait mine de se ressembler. Il y aurait bien un autre Claude, Mauriac, qui met son pas de côté dans le sien, un bout de pied sur le trottoir, l’autre déjà parti, les deux ayant tenu un journal, chroniqué de même le cinéma, mais la comparaison s’arrête là. Claude Ollier se situe déjà ailleurs, écrivain de livres improbables-impossibles, l’œuvre chevillée mystérieusement à la vie, ceci expliquant sans doute cela.

Le dissident secret n’est pas une biographie, plutôt une tentative de portrait, un jardin d’agrément, quelque chose d’amicalement approchant. Christian Rosset a rencontré Claude Ollier en juillet 1975, quand il avait vingt ans, Ollier cinquante-trois. C’est l’âge d’un fils ou plus. Ils continueront la conversation quarante ans durant, voire au-delà, sans jamais raccrocher : « midi vient de sonner, je sors de ma rêverie. C’est l’heure, je compose le 01 30 90 92 17 sur les touches de mon appareil. Ce numéro, depuis qu’on le lui a attribué, je le connais par cœur. La première fois que j’en avais fait usage, il n’avait encore que sept chiffres… »

Claude Ollier est un écrivain, un vrai, insaisissable, « à l’écart et à l’écoute du monde », qui a commis une cinquantaine de romans et récits (sans compter les Hörspiel pour la radio) comme d’autres commettent des crimes : en cherchant à dissimuler le plus possible les raisons qui l’ont conduit au forfait ; non moins que les moyens, disons la langue, dont il a usé pour y parvenir. Restent des impressions de lecture, un sentiment précis d’ailleurs, une tonalité « fantastique », faute d’un autre mot. Relisez rien que les titres : La Vie sur Epsilon, Marrakch Medine, Les Liens d’espace, Obscuration, Niellures, Qatastrophe

Christian Rosset, Le dissident secret. Un portrait de Claude Ollier

Ce n’est donc pas le moindre des mérites de Rosset (homme de musique s’il en est) que de réussir à faire entendre cette tonalité, sans jamais pourtant s’appesantir sur aucun livre en particulier, tout comme il parvient à décrire la voix paradoxale de l’auteur, « atone, détimbrée, sourde », qui ne « flatte pas l’oreille » et pourtant « sollicite l’écoute et demande beaucoup d’attention ».

Ollier fut un temps « soupçonné » d’avoir inventé le Nouveau Roman… Il n’en fallait pas plus pour que les papes et autres thuriféraires prennent leurs distances, craignant de passer de la lumière à l’ombre. Ainsi de Robbe-Grillet qui prit en grippe son congénère, et que Rosset montre tel qu’en lui-même l’obscur désir de gloire le change. Quant à Ricardou…

Mais la vie reprend vite le dessus, et Rosset ses notes de couleurs, mêlant « choses essentielles » et souvenirs « dérisoires » : l’amitié de Pinget, de Maurice Roche, de Jacques Roubaud ; l’attrait vrai pour le cinéma qui pousse Ollier à regarder du côté de ses jeunes contemporains (Jarmusch, Lynch, Cronenberg) sans pour autant négliger ses classiques (Hitchcock, Visconti) ; une panne de démarreur à la frontière marocaine ; un éditeur qui lui veut du bien (Paul Otchakovsky-Laurens) ; l’apparition contrariante et néanmoins hilarante de Jean d’Ormesson à la TV ; une cueillette de champignons par-ci, une pomme de terre mal cuite dans la braise par-là…

Au vrai, l’existence de Claude Ollier s’apparente à une longue vie tranquille, matière que l’on sent difficile à transformer en œuvre. Il y aurait bien des amours inavouées, transversales, mais elles restent au niveau de l’homme, ou de l’écrivain, pudiques, mystérieuses, « illisibles », à peine la silhouette de quelques prénoms : Carla, Clara, Marie-O’. Il y aurait encore cette histoire, vraie, de livres écrits à deux mains, sous le pseudonyme de Sandy Jude Walker, mais elle prend sans vraiment prendre. C’est comme s’il n’arrivait jamais rien de grave à Ollier, et que ce rien de grave constituât, quand même, son centre de gravité.

Claude Ollier ne ressemble à personne d’autre qu’à lui-même, ou alors, peut-être, à sa maison de Maule, que l’on découvre à la fin du livre, si précieusement et si précisément photographiée par Camille Rosset : vieillotte-rigolote, discrète-bariolée, modeste-singulière, les murs qui murmurent encore, pleins de souvenirs invisibles. Une maison qui rappelle les premiers mots d’Une histoire illisible (1986) : « La maison avait un corps. Elle avait des mains, des yeux. » Et une « âme », s’empresse d’ajouter Christian Rosset, comme s’il savait qu’il l’avait touchée.

« Qu’est-ce qu’un portrait ? Entre autres, une manière stratégique de disposer nos souvenirs sur les cases d’un échiquier. » Ni noires ni blanches, ces pièces détachées d’une vie d’écrivain que l’on dirait sans particularités nous rendent un homme tel qu’il nous apparaît finalement : un doux fantôme, aussi lointain qu’attachant.

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