Du Palais des Papes à la salle Richelieu

La reprise, en d’autres lieux, d’un spectacle créé, au Festival d’Avignon, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, constitue toujours un défi. C’est plus encore le cas pour la mise en scène d’Ivo van Hove, Les Damnés, d’après Luchino Visconti, à la salle Richelieu de la Comédie-Française.


Les Damnés, d’après le scénario de Luchino Visconti, Enrico Medioli et Nicola Badalucco. Mise en scène d’Ivo van Hove. Comédie-Française, salle Richelieu. Jusqu’au 13 janvier 2017, en alternance.


« C’est intellectuellement intéressant », telle fut la réponse qu’a donnée Ivo van Hove à Eric Ruf à « l’évocation du tour de force qui consiste à rêver un spectacle à la Cour d’honneur du Palais des Papes et à le reprendre à la salle Richelieu, en passant donc de quarante mètres d’ouverture de scène à onze mètres seulement. » Assuré par Olivier Py, directeur du Festival, d’un retour de la troupe du Français, après vingt-trois ans d’absence, l’administrateur général s’est « enquis d’un metteur en scène de réputation internationale qui n’aurait pas encore bataillé dans ce lieu mythique ». Il revient sur ces différentes étapes dans un ouvrage dirigé par Frédéric Maurin, Ivo van Hove, la fureur de créer (Les Solitaires intempestifs, 2016), consacré au prestigieux directeur flamand du Toneelgroep d’Amsterdam, en particulier à quatre spectacles : Tragédies romaines d’après Shakespeare, Opening night d’après John Cassavetes, Vu du pont d’Arthur Miller, The Fountainhead d’après le roman d’Ayn Rand. Ces deux derniers sont repris cette saison à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

Ivo van Hove s’est inspiré du cinéaste américain, mais aussi de Bergman et de Pasolini ; de Visconti il a déjà adapté au théâtre Rocco et ses frères et Ludwig. Pour Les Damnés, il insiste beaucoup sur le choix du scénario (L’Avant-scène cinéma, n°634), non du film sorti en 1969, sous le titre La Caduta degli dei. Pour la première fois, le comité de lecture fait ainsi entrer au répertoire de la Comédie-Française un texte destiné au cinéma : un précédent pour la programmation cette saison, salle Richelieu, de La règle du jeu de Jean Renoir, mis en scène par Christiane Jatahy. Dans divers entretiens donnés lors du Festival, Ivo van Hove expliquait sa proposition par l’actualité politique : « Il me semble que c’est le récit de ce qui est en train de nous arriver ». Dans le programme, il souligne « l’alliance entre le monde économico-financier de l’industrie sidérurgique et le monde politique représenté par l’idéologie nazie », incarnée par la famille von Essenbeck, propriétaire de grandes aciéries dans la Ruhr.

La mise en scène se situe dans un entre-deux de reconstitution historique et d’actualisation. Elle supprime les croix gammées des costumes ; elle fait du patriarche, Joachim von Essenbeck, un commandeur de la Légion d’honneur, arborant au revers rosette sur canapé. Mais elle projette à plusieurs reprises des documents d’époque, sur l’incendie du Reichstag, les autodafés de livres, l’industrie du réarmement, le camp de Dachau. Elle fait exécuter le salut hitlérien et entonner des chants en allemand. Elle représente la Nuit des longs couteaux, l’élimination des S.A. en uniformes bien reconnaissables, comme ceux des S.S. dans d’autres scènes, au risque de perdre de vue les références d’aujourd’hui. Mais un dispositif, répété quatre fois, vient interpeller les spectateurs éventuellement rassurés par l’éloignement dans le passé. Les interprètes, dans des tenues contemporaines, se répartissent, comme au garde-à-vous, sur le plateau, face à la salle rallumée, au public filmé, confronté à la projection de son image, menacé de passivité.

Cette intention manifestement politique risque d’être désamorcée, pour une partie de l’assistance, par un procédé aussi appuyé. Les motivations explicites d’Ivo van Hove pâtissent ainsi d’une tendance au spectaculaire, parfois peu compatible avec la prise de conscience souhaitée. L’élimination progressive des personnages se traduit rituellement par une marche au tombeau, l’enfermement dans un cercueil et la projection en gros plan de leur agonie de morts-vivants, tandis que des cendres sont déposées dans une urne à l’avant-scène. À la fin de la représentation, l’héritier Martin von Essenbeck (Christophe Montenez) se met à nu, se recouvre de ces cendres et, du fond du plateau, commence à tirer des coups de feu en direction du public. Lui et son cousin Günther (Clément Hervieu-Léger), finalement ralliés au nazisme, évoquent pour Ivo van Hove « ces hommes, tous jeunes, qui aujourd’hui commettent des massacres (…) instrumentalisés par une idéologie ». Mais l’effet de sidération était tel à Avignon, avant l’avertissement des nombreux comptes rendus, qu’il empêchait de penser, le temps de sortir sur la place du Palais, plus particulièrement protégée après l’attentat du 14 juillet.

La Nuit des longs couteaux s’accompagne aussi de fusillades, de flaques de sang allant s’élargissant, autour des cadavres nus, mais comme chorégraphiées, préfilmés et projetés sur grand écran. Une véritable performance est requise de la part de Denis Podalydès et Sébastien Baulain qui doivent synchroniser leur jeu en direct et leur présence à l’image, parmi les participants à l’orgie et au massacre. Elle serait très impressionnante, si leur mort, traitée métaphoriquement par l’épandage d’hémoglobine sur leur corps, par ses instigateurs, n’était précédée par une longue exhibition de leurs ébats, de leur nudité travestie par des pièces de lingerie arrachées à une serveuse. « Certaines scènes de ce spectacle sont susceptibles de heurter la sensibilité des plus jeunes » : la mention désormais rituelle concerne le traitement de la violence, mais aussi de la sexualité. Des gros plans montrent des relations entre adultes, par exemple celle de Martin avec son amie Olga (Jennifer Decker), mais aussi ses scènes de séduction avec Lisa, la petite juive qui finit par se pendre. Ils conduisent ainsi à une surenchère paradoxale par rapport à certaines séquences du film, plus troublante dans le cas d’interprètes en même temps présents sur le plateau.

L’utilisation des caméras permet surtout d’apprécier de très près le jeu de la troupe, à son meilleur. Comme elle isole par moments des individualités, elle autorise à en retenir plus particulièrement certaines. Didier Sandre, patriarche éliminé la nuit de l’incendie du Reichstag, disparaît rapidement ; mais nouveau pensionnaire de la Maison, il a l’occasion de rappeler le très grand acteur qu’il est, parfois muet à sa table de maquillage face au portrait du fils mort à la guerre ou à l’écoute de la musique jouée pour sa fête d’anniversaire. Eric Génovèse, lui sociétaire de longue date, retrouve un rôle à sa mesure, celui du SS von Aschenbach, auquel il prête une calme froideur rendue plus terrifiante encore par de légers sourires ironiques. Quant à Elsa Lepoivre, elle incarne une magnifique baronne Sophie von Essenbeck, une inoubliable Lady Macbeth, selon la comparaison par Alberto Moravia du film avec la tragédie de Shakespeare. Elle fait aussi bien couple avec son fils, Christophe Montenez, révélation de la distribution, et avec son amant, Guillaume Gallienne, moins convaincant dans le rôle de Friedrich Bruckmann que dans d’autres, peut-être éclipsé par le souvenir de Dirk Bogarde.

Le public de la salle Richelieu fait un triomphe aux membres de la troupe. Pourtant il manque ce qui contribuait à faire de la mise en scène d’Ivo van Hove un grand spectacle du Festival, malgré ses complaisances. Dans une salle à l’italienne, des spectateurs ne voient jamais l’ensemble du plateau ; même à l’orchestre, aux places de première catégorie, l’immense sol orange se devine à peine pour qui l’a vu refléter les lumières d’Avignon. Côté jardin, des tables de maquillage, encadrées d’ampoules de loges, montraient le jeu des acteurs hors scène. Côté cour, les cercueils s’ouvraient successivement pour chaque personnage qui venait s’y allonger. Ils se trouvent hors du cadre à Richelieu, seulement filmés et retransmis en direct. Des cadreurs suivaient les interprètes, par exemple la baronne Sophie à l’intérieur du Palais, dans sa recherche éperdue de son fils disparu, et la laissaient réapparaître, bien présente, à la fenêtre du premier étage. À la Comédie-Française, Elsa Lepoivre est filmée lors de sa course dans différents lieux de la Maison, jusqu’à sa sortie à l’extérieur, place Colette : effet destiné à rattacher le personnage au monde contemporain, qui provoque plutôt les rires. La musique, qui occupe une grande place chez Ivo van Hove, continue à être présente. Mais les quatre saxophonistes, qui jouaient dans la Cour du Palais, ne peuvent trouver leur place dans un espace restreint.

Au lieu de prolonger trop longtemps la comparaison, il vaut mieux se réjouir de la programmation jusqu’à mi-janvier d’un spectacle représenté seulement dix fois à Avignon et saluer l’audace des Comédiens-Français lancés dans une grande aventure.

Monique Le Roux

À la Une du n° 19