Le pardon mis à nu

Dans son cours du 4 février 1998 à l’EHESS, Jacques Derrida reprend une réflexion sur une mystérieuse phrase de Baudelaire qui a fait couler beaucoup d’encre. La transcription de ce séminaire sur le parjure et le pardon révèle un autre point étrange : non seulement le philosophe ne travaille pas directement sur la pensée de Baudelaire, mais laisse à son auditeur et à son lecteur faire son interprétation.


Jacques Derrida, Le parjure et le pardon, vol. 1. Séminaire (1997-1998). Édition établie par Ginette Michaud et Nicholas Cotton. Seuil, coll. « Bibliothèque Derrida », 432 p., 26 €


Le dernier volume de la « Bibliothèque Derrida » au Seuil contient l’édition du séminaire sur Le parjure et le pardon, 1 (1997-1998), thème qui structure toute l’œuvre du philosophe, sur lequel il est cent fois revenu ; les séances du séminaire ont servi de matrice à des textes publiés ultérieurement. C’est le cas pour la quatrième séance parue dans Donner la mort (Galilée, 1999), de celles faisant désormais partie de Papier machine (Galilée, 2001) et d’autres reprises dans le Cahier de L’Herne publié après la mort de Derrida. À un moment « historico-mondial », cette dernière décennie du XXe siècle, où les demandes de pardon tout à coup surgissaient de toutes parts, aussi bien des Églises que des États, sous toutes les formes : demandes de pardon en bonne et due forme, mais aussi réconciliations nationales, amnisties, etc., Derrida, s’interrogeant sur ce phénomène, en dressant une sorte de géopolitique, liait ensemble le thème du pardon avec celui de la justice et de la souveraineté.

Apparente trace d’une civilisation marquée par le christianisme, le philosophe, comme à son habitude, traquait cette évidence dans toutes ses failles et, dans un travail de distinction entre excuse, pardon, oubli, filait sa toile déconstructive autour d’un chiasme : est-il vrai que le monde grec qui n’a pas de mot pour désigner le pardon, suggnômê signifiant compréhension, équité dans le jugement, n’en n’éprouve pas, par conséquent, l’expérience et que, à l’opposé, le monde « biblico-coranique » et plus spécifiquement chrétien qui possède le mot en vit la réalité ? Et Derrida de déployer toute son analyse – à travers des lectures de saint Augustin, de Shakespeare, de Jankélévitch, de Platon, de Rousseau… – de l’impossibilité du pardon pur de toute reprise économique, de toute ruse parjure. Mais au défi de rendre justice à toute la subtilité des lectures derridiennes, on pardonnera, c’est le cas de l’écrire, de se focaliser sur un détail dans la grande fresque. Attention qu’un étonnement a rendue nécessaire.

Jacques Derrida, Le parjure et le pardon

Dans une séance de discussion datée du 4 février 1998, figurant dans l’ouvrage en annexe entre la cinquième et la sixième séance, Derrida reprend le commentaire, à l’occasion d’une réflexion sur l’idée que le Juif, pour le christianisme, ne sait pas pardonner, d’une citation de Mon cœur mis à nu qu’il avait publiée dans Donner le temps 1. La fausse monnaie (Galilée, 1991) : « Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la race juive » (Pléiade Baudelaire, éd. Claude Pichois, p. 706).

Le Derrida de 1997-1998 écrit qu’il ne sait pas qui, en dehors du Derrida de 1991, s’est intéressé à cette phrase de Baudelaire, mis à part Walter Benjamin. Celui-ci avait évoqué les propos du poète dans ses Passages et dans les textes préparatoires au Baudelaire édités par Giorgio Agamben (Neri Pozza, 2012), dans lesquels il les rapproche du « culte de la blague » de Georges Sorel et de celui de la « provocation » (p. 636 et p. 729 de l’édition Agamben).

Or, reparait en 1994 le livre de Benjamin Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, publié pour la première fois en 1947 aux éditions Seghers. Fondane insiste pour établir un lien entre cruauté et ennui (p. 374) comme « phénomène religieux le plus profond du XIXe siècle » en citant précisément Mon cœur mis à nu. Ce thème de l’ennui occupera également Derrida dans la cinquième séance (p. 180-183) sans qu’il évoque Fondane.

Jacques Derrida, Le parjure et le pardon

Baudelaire par Manet (1862)

Deux ans avant la disparition du philosophe, Jean Starobinski consacrait une note de lecture, dans L’année Baudelaire 6 (reprise dans La beauté du monde, Gallimard, coll. « Quarto », 2016, p. 534-539), dans laquelle il s’interrogeait sur les sources de cette sentence baudelairienne. Le critique montrait que loin « d’être un de ceux qui opérèrent la transition entre un antisémitisme théologique et un antisémitisme plus moderne, raciste et génocidaire », Baudelaire dépendait de Pascal et, à partir de ce dernier, de saint Augustin, et que pour s’en rendre compte il suffisait d’associer à la phrase scandaleuse celle qui la suit immédiatement : « Les juifs bibliothécaires et témoins de la Rédemption ». Mais l’essentiel n’est pas là. Starobinski ne croit pas que Baudelaire « déploie en son nom propre une volonté de meurtre contre une “race’’ entière ». Ce seraient davantage les tenants du progrès qui, effaçant le péché originel, suppriment du même coup la Rédemption et peuvent envisager de faire également disparaître ses témoins. Baudelaire, selon Starobinski, « s’en alarme », mais, par une ironie révélée par son usage de l’adjectif « belle », réussit à tenir ce projet à distance. Par quoi le critique se rapprochait de l’auteur des Passages.

Revenant au séminaire de Derrida, on constate qu’il ne cite son livre de 1991 que presque par hasard, sur le mode du « à ce propos, cela me fait penser à… », mais que, étrangement, il ne met pas ses lecteurs sur la piste d’une lecture plus profonde que celle défendue par le critique genevois, en commentant non Baudelaire lui-même, mais un extrait du Salut par les Juifs de Léon Bloy. Ce passage, Derrida le cite déjà dans Donner le temps dans la note de la page 131. Aux pages 204 et 205 du séminaire sur le pardon, il en reprend la substance, à savoir : l’opposition entre la « parole vivante » et « l’écriture » : le pardon se situerait du côté de la parole, alors que l’écriture le rendrait impossible. L’étrange est ici que Derrida nous indique comment il faut lire la page de Mon cœur mis à nu, mais nous laisse faire le travail par transfert sur Baudelaire de sa lecture de Léon Bloy.

Faisons donc ce travail. « Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la race juive. Les juifs bibliothécaires et témoins de la Rédemption » Ces deux membres de phrase appartiennent aux feuillets 82 du manuscrit, édité en fac-similé par Claude Pichois (Droz, 2001). Nous savons que Baudelaire rassemblait des matériaux en vue d’un livre dont le titre lui avait été inspiré par Edgar Poe et qui devait d’abord être « un grand livre sur [lui-même, ses] confessions », puis est devenu la « grande passion de [son] cerveau », « un gros monstre, traitant de omni re » (lettre à Julien Lemer du 23 février 1865 citée dans Pichois, 2001), que Béatrice Didier rapproche des formes brèves des moralistes du XVIIe siècle (Littérature, 10, 1973). Il faut donc postuler, sinon des liens systématiques entre les phrases, du moins, quelques séquences déployant une pensée.

Jacques Derrida, Le parjure et le pardon

Jacques Derrida

Derrida nous invite à lancer l’hypothèse que c’est bien le cas ici et que nous pouvons faire commencer la séquence au feuillet 80 avec un risque minime de surinterprétation. Sans reproduire le texte intégralement, disons simplement que Baudelaire s’en prend à la presse en exprimant toute la répugnance qu’elle lui inspire. Face à la presse, la dynamique, la vertu, l’énergie (Béatrice Didier notait dans son article de 1973 la présence dans le texte baudelairien du langage de la physique) de la « parole » dans toutes ses modalités (feuillet 81) : « amulette », « sacrement », « prière ». Comme dans le texte de Léon Bloy, Baudelaire oppose la parole à l’écriture, le monde juif se situant du mauvais côté, le côté frappé d’« infamie » : « De l’infamie de l’imprimerie, grand obstacle au développement du beau ». Cette dernière phrase précède immédiatement, dans le feuillet 82, celle qui retient notre attention. Si une « belle conspiration » est à organiser, si elle vise « l’extermination de la race juive », c’est en réalité une conspiration contre tout ce qui fait « obstacle au beau », une conspiration de « l’énergie » contre la passivité, de la parole contre l’écriture. Il n’est donc pas assuré que l’adjectif « belle » soit le signe d’une prise de distance ironique de la part de Baudelaire, bien que certainement la « race juive » soit citée de manière métonymique pour stigmatiser tous les ennemis du « beau ». Et l’on sait que le « démon », connaissant « le grand amour de l’Art » du poète, « jette » dans ses yeux « l’appareil sanglant de la destruction » (« La destruction » dans Les Fleurs du mal, 1857). Benjamin commente souvent ce thème de la destruction, en le joignant à celui de l’allégorie : « la pulsion destructive de Baudelaire n’est jamais intéressée à l’élimination de sa victime. […] l’allégorie a cependant quelque relation, précisément dans sa fureur destructive, avec l’élimination de l’apparence illusoire qui émane de chaque ‟ordre donné”, qu’il soit celui de l’art ou celui de la vie » (Baudelaire, éd. Agamben, p. 132).

Comme le souligne Starobinski, la juxtaposition du terme « bibliothécaire » avec celui de « témoin » laisse malgré tout planer le doute sur l’absolue validité de l’hypothèse : « bibliothécaire » appartient au registre de l’écriture et donc de l’infamie, mais « témoin », qui plus est « témoins de la Rédemption », dont on sait l’importance pour le poète, cadre mal avec ce registre.

Claude Pichois indiquait dans son volume de la Pléiade que cette phrase était « difficile à interpréter » (ce qui suscite, d’ailleurs, le rire des participants du séminaire quand Derrida s’en moque). Le reste-t-elle ? De quel côté pencher ? Faut-il, peut-on, pardonner à Baudelaire ?