De l’importance d’être sans importance

Constamment réédité depuis sa publication anglaise sous forme de livre, en 1892, The Diary of a Nobody vient d’être traduit en français par Gérard Joulié, également auteur d’une préface toute personnelle. Sans atteindre au statut d’authentique chef-d’œuvre, le Journal d’un homme sans importance signé par les frères Grossmith est néanmoins un classique du genre. Nombre des caractéristiques de l’humour anglais s’y retrouvent, et bien plus encore.


George et Weedon Grossmith, Journal d’un homme sans importance. Trad. de l’anglais (Royaume-Uni) par Gerard Joulié. Noir sur Blanc, 224 p., 22 €


Les auteurs sont loin d’être des inconnus (nobody, en anglais). À eux deux, George et Weedon Grossmith sont des piliers du music hall anglais de l’époque ; sans eux, les célèbres opérettes signées Gilbert et Sullivan ne seraient pas ce qu’elles sont, à savoir des trésors de loufoquerie et de légèreté, immensément populaires. C’est ce qui explique du reste que les 26 livraisons dans Punch ; or, The London Charivari, entre le 28 mai 1888 et le 11 mai 1889, ne parurent pas à intervalles réguliers. C’est seulement entre deux commandes officielles que le duo auteur-dessinateur aura pu trouver le temps et le loisir de se consacrer à leur œuvre commune, la seule de son espèce soit dit en passant.

Au début, pourtant, le succès est lent à se dessiner. La réception est mitigée, voire hostile, et il faudra attendre 1910, avec la troisième édition de l’ouvrage, pour que les ventes commencent à frémir. Un premier pic sera atteint après la Première Guerre mondiale, comme s’il fallait un grand malheur pour prendre la pleine mesure des nombreux mérites de ce slow-seller s’il en est. Toutes choses égales par ailleurs, on se souvient que les Londoniens dévoraient les romans de Jane Austen ou bien encore d’Anthony Trollope, quintessence de l’anglicité, aux heures les plus sombres du Blitz. Par la suite, le livre connaîtra toutes sortes d’adaptations, pour la scène et l’écran, il sera devenu au fil du temps une véritable poule aux œufs d’or.

Devant un succès aussi durable, une première entrée par la sociologie littéraire s’impose. Qu’est-ce que les lecteurs anglais lui trouvent, sinon une médiocrité de bon aloi, héritière de l’honorable voie moyenne des Romains, doublée de sa réincarnation banlieusarde, sous les traits (gris) de l’employé de bureau et du commis ? Quelque chose, aussi, de la bêtise du rond-de-cuir (cher à Courteline, en France) qui consacre pourtant, qu’on le veuille ou non, l’avènement de la démocratie en littérature. Pooter est un Bartleby, un scribe donc, mais dépossédé de la révolte du personnage de Melville ; les avanies, les humiliations, les rebuffades, il « préfère » les subir plutôt que d’y résister sourdement. Pooter rêve (littéralement) d’ascension sociale, se dit épris de distinction, valeur qu’il trouve dans la classe sociale située au-dessus de lui, et qu’il admire, à l’instar des « Snobs » croqués par Thackeray. Il rappelle le personnage de petit employé créé par Gogol, dans son Journal d’un fou, qui pourrait avoir inspiré les frères Grossmith.

George et Weedon Grossmith, Journal d’un homme sans importance

Au demeurant, y a-t-il plus banal, plus ordinaire, que le nom de Smith, à peine relevé par le préfixe Gross (vulgaire, en anglais) ? D’autant plus que la prétention sans nom de Pooter lui est plus profitable qu’elle ne le sera pour Leonard Bast, par exemple, autre personnage d’employé de bureau, dont les désirs d’émancipation artistique et sociale ne trouvent pas grâce aux yeux de son créateur, E. M. Forster, l’auteur d’Howards End (1910). Banlieue et employés de bureau, encore et toujours, avec le triomphe de Trois hommes dans un bateau, que signe Jerome K. Jerome, autre représentant de cette littérature middllebrow (intermédiaire), et qui voit le jour un an à peine après la première livraison du Journal. Relire Jerome avec les frères Grossmith en tête, c’est relever la permanence de gags, certes plus explosifs chez le premier, mais dont l’inspiration virtuellement anarchiste procède du même terreau, qui n’est conformiste et  rangé qu’en apparence. Et c’est ainsi que la trace laissée par le Journal est en mesure d’expliquer bien plus tard le surgissement, dans le domaine du rock et de la pop britannique, de cette génération de chanteurs originaires de l’Outer London, bien décidés, comme Robert Smith et David Bowie, à ne pas « moisir ici ».

Ce Nobody pourrait être un Everyman, à portée universelle. Mais un nom, Pooter, ne ressemblant à rien, le singularise, pour le meilleur, mais aussi pour le pire, l’exposant à toutes sortes de confusions orthographiques – Pewter, Porter – qui sont autant de blessures narcissiques. Calqué (en français) sur le titre du roman de Musil, L’homme sans qualités, l’homme sans importance s’en donne pourtant beaucoup. C’est même tout le sens de la charge initiale : ce texte improbable surfe sur la vague, qui est aussi une vogue, des journaux intimes en particulier et du diarisme en général. Sous prétexte qu’il n’est pas « important », qu’il n’est pas Samuel Pepys, l’auteur, au XVIIe siècle, d’un Diary comptant parmi les plus originaux de la longue histoire du genre, pourquoi Pooter se priverait-il de coucher sur les pages de son cahier les tribulations dénuées d’intérêt d’une existence routinière et (généralement) plate comme le dos de la main ? Au départ, donc, Pooter est ridicule.

Multipliant faux pas, bévues et impairs de toute sorte, le nigaud reçoit la monnaie de sa pièce, sous la forme de chutes et de coups pleuvant dru sur sa chère et fate personne. Mais, chemin faisant, quelque chose de l’ordre d’une vertu foncière (sterling, en anglais) finit par l’emporter. L’un dans l’autre, Pooter est fair ; mieux, on s’attache à sa decency, au sens où l’entendra George Orwell, l’auteur, soit dit en passant, de Coming Up for Air (1939), grand roman sur la banlieue. Honnête, scrupuleux et respectueux (à l’excès), dépourvu de la moindre malignité, il s’affirme partisan de vivre simplement et sans artifice, variante personnelle du proverbial « pour vivre heureux, vivons cachés ». Ce qui ne manque pas de lui sourire : aux innocents les mains pleines, donc.

L’esprit de dissidence, quant à lui, est porté dans le livre par Lupin, le fils prodigue, qui en fait voir de toutes les couleurs à ses parents. Noceur, fainéant, insolent, indiscipliné en diable, ce chenapan, ce fieffé garnement, a quelque chose du rogue, personnage récurrent du théâtre et du roman anglais. L’insoumission du fils tranche ainsi avec le dogmatisme sentencieux du père, comme dans les comédies classiques ou les farces d’antan. Providentiellement, Lupin est celui par qui arrive le scandale, mais aussi la surprise, les rebondissements, inoculant l’antidote à l’esprit de sérieux. Les voisins de Pooter, Gowing et Cummings se livrent, eux, à un formidable numéro de duettistes, réglé comme du papier musique : l’un part (to go) et l’autre arrive (to come), à moins que ce ne soit l’inverse, renforçant la mécanique implacable du rire. Laurel et Hardy ne sont pas loin, Vladimir & Estragon non plus. Avec eux, c’est l’inspiration scénique et théâtrale, de nature quasiment dionysiaque, qui bouscule le Journal, l’emportant dans un tourbillon sans fin de jeux, d’imitations et de séances spirites, autre grande occupation du temps. Le Journal ne prend vie, après tout, que le soir venu, une fois rentré du travail, en présence des amis, autour d’un verre de porto ou de champagne (bon marché, le champagne, mais peu importe le flacon, etc.). Les vacances de Mr Pooter, en quelque sorte !

Et puis il y a les illustrations en noir et blanc, créées par Weedon, le frère de George, remuant personnage par ailleurs. Trempée dans une encre tantôt sèche, tantôt charbonneuse, sa plume acérée croque les traits du visage, ou brosse des silhouettes quichottesques, avec une parfaite économie de moyens. Cultivant tout à la fois la charge et la réserve, l’outrance et la poésie, ses vignettes ne contribuent pas peu au plaisir si particulier qu’on retire de la lecture de ce Journal. Un plaisir difficile à définir autrement que par la négative, dans un premier temps du moins. Non, vous ne vous tiendrez pas les côtes en en tournant les pages ; non encore, contrairement à la déclaration à l’emporte-pièce prêtée à Evelyn Waugh, reprise sur le bandeau, ce n’est pas le « livre le plus drôle du monde ». Mais qui aurait à cœur de dénoncer une publicité aussi effrontément mensongère quand, oui, trois fois oui, c’est une impression autrement plus rare et précieuse qui vous gagne, finalement ? Les Anglais la désigneraient d’un mot d’origine latine, elation, soit l’exaltation de l’âme et du corps, se dilatant sous l’effet de l’euphorie ou de la griserie. Si légère est cette ivresse qu’on ferme les yeux sur le happy end, hélas trop victorien, et qu’on se convainc, en dernière analyse, que tout est « sans importance ».

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